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Poptrait n°7

Publié le 02 octobre 2012 par Bertrand Gillet

Jimi Hendrix : scuse us while we kiss the sky.

Poptrait n°7
L’endroit est, comment dirais-je, lisse. Lisse et blanc. D’une pureté abyssale quoique rassurante. Comme dans une boîte, une boîte au périmètre immense et au plafond si haut qu’on ne peut l’atteindre, pas même du regard. Les murs laqués resplendissent comme des miroirs. À y regarder de près, on devine chaque silhouette, pâle figure fantomatique, dont les formes se troublent sitôt que l’on cligne des yeux. Je regarde autour de moi et, bizarrement, je m’attarde sur le moindre son. Inexistant. L’espace ne résonne pas, le bruit y est aboli, l’air mat et plein. Et pourtant, aucune sensation d’oppression, d’étouffement. Paysage fait de perpendiculaires et d’horizontales, vaste, lacté et silencieux. Décontraction en trois dimensions. Mon œil gauche glisse, suivi du droit et tous deux s’arrêtent sur une plaque semblable à celle d’une multinationale où l’on peut lire dans une typographie au raffinement sobre le mot « Paradis ». Une sonnerie d’ascenseur retentit, nette et mélodieuse. Deux portes s’ouvrent dans un ronronnement mécanique. Jimi Hendrix apparaît dans une élégante combinaison blanche comme échappé d’un film de science-fiction. Derrière lui, vaguement en retrait, s’avance un vieil homme au visage noble serti d’une barbe ondulant en fines vaguelettes. Il semble flotter avec majesté et pour un peu, on ne remarquerait que lui. L’expression « apparition divine » surgit alors dans mon esprit. Dans l’une de ses mains se balance un trousseau de clés en argent qui renvoie sur les murs de petits reflets aveuglants. L’homme se fige alors comme s’il obéissait à un ordre venu d’ailleurs. Dans le prolongement de son corps dressé malgré l’âge, le cadre délimité d’une porte. Il passe en revue ses clés, impossibles à différencier, avec une fausse circonspection puis d’un regard malicieux arrête un choix. Après trois cliquetis, la porte s’ouvre sur une vaste pièce immaculée dont les meubles d’une blancheur similaire semblent se fondre, se camoufler dans le décor. Une cheminée laisse crépiter un feu artificiel, il ne fait pourtant pas froid. Caprice d’architecte. Les flammèches dessinent dans l’âtre des motifs réguliers, monotones. Un bras tendu nous invite à entrer. Hendrix et moi nous installons dans des fauteuils Egg, nos moindres croisements et décroisements de jambes créant des mouvements circulaires pareils aux ondes d’une rivière du Nebraska. Oui, je suis bien au Paradis. Dans tous les sens du terme. Je rêvais depuis toujours de rencontrer le gaucher de Seattle mais sa mort précoce avait rendu l’entreprise impossible. Mais alors, vous me répondrez que je suis également frappé de rigidité cadavérique. Pas tout à fait. Laissez-moi vous raconter.

J’ai toujours été relativement pleutre et approcher physiquement le royaume de la mort me paraissait tout simplement inconcevable. J’avais bien entendu parler de ces expériences médicales, quoiqu’interdites, où des volontaires inconscients se retrouvaient artificiellement plongés dans un état de rigor mortis dans l’unique but d’en percer le mystère ; qui avait-il au bout du long couloir séparant la vie du trépas ? Enfer, paradis… Nul ne le savait vraiment d’autant que les quelques audacieux à avoir tenté l’aventure n’étaient jamais revenus de leur funeste voyage. Sans renoncer au projet de ma vie, si j’ose dire, je décidais d’explorer d’autres pistes, de trouver un nouveau passage. À l’occasion d’un dîner en société, je fis une rencontre providentielle. Il était là au milieu des convives rassemblés comme un essaim autour d’un beau fruit. Son magnétisme était réel. Je m’approchai alors comme attiré vers lui. Palabrant sur les bienfaits des médecines parallèles, l’homme se mit soudainement à disserter à propos d’une méthode dont la pratique tendait, selon ses dires, à se démocratiser. L’hypnose s’appliquait à de nombreux cas, son champ d’intervention s’élargissait aux différentes addictions, tabac, alcool, drogues douces, au traitement de la douleur et même de l’impuissance. À l’écouter, les possibilités étaient quasi infinies. J’embrayai sans hésiter sur la mort. L’homme ne fut pas surpris par ma question, l’hypothèse lui semblait probable, envisageable. Je lui faisais part de mon intérêt soudain pour l’hypnose prétextant des douleurs anciennes dont mon pauvre corps n’arrivait pas à se séparer. Il me donna une adresse, une seule. Le praticien recommandé était d’une fiabilité indiscutable. Son travail était d’ailleurs reconnu par l’ensemble de la profession. Quelques jours plus tard, j’appelai l’hypnotiseur et lui expliquai en deux mots l’objet de ma requête à laquelle il consentit sans broncher. Sa voix trahissait une sorte de jubilation enfantine. Nous préparâmes la séance longtemps à l’avance jusqu’au jour J où mes yeux se retrouvèrent devant son pendule dont le méthodique balancement commençait à produire ses effets. La voix, grave et dense, décrivait maintenant en plus de mon état les différents éléments de la scène.

Nous sommes à nouveau confortablement installés, Hendrix et moi, dans l’un des nombreux salons du Paradis, je ne peux dire si ce dernier détail provient de l’imagination de mon hypnotiseur. Alors que la discussion s’était engagée depuis peu, je fixais son visage avec insistance. Hormis sa tenue, il n’avait pas réellement changé comme si les années passées avaient été des minutes. Même regard tranquille, vaguement réservé, crinière électrique, moustache pareille à un chevron d’officier anglais. Chacune de ses réponses était ponctuée d’un petit rire bref ou d’un « man ». Je l’écoutais avec gourmandise, vérifiant de temps à autre que le dictaphone tournait toujours.

-Tes parents t’ont baptisé James Marshall Hendrix, comme le fameux ampli. Était-ce un signe ?

-Je ne sais pas, peut-être étant bébé devais-je hurler comme un diable (rires) ! Une chose est sûre, nous avons toujours écouté beaucoup de disques à la maison. Malgré notre pauvreté, j’arrivais toujours à rapporter des vieux disques de blues. Celui du delta avait ma préférence.

-À rebours des modes, tu es resté au fond un pur guitariste de blues ?

-Bien qu’ayant grandi à Seattle, je suis relié au blues de façon quasi charnelle. Dès lors, j’ai constamment chercher à retrouver le son originel sans jamais m’interdire d’explorer de nouvelles voies, de fusionner les genres comme avec le psychédélisme.

-Chose étonnante qui me revient, c’est bien le public anglais qui t’a consacré le premier.

-En effet, Londres a été la toute première capitale de la pop avec peut-être Los Angeles. Je me souviens très bien de mes premiers pas à Londres. Sous leurs dehors très polis, les anglais demeurent un peuple très curieux et peu farouche. Il ne faut pas oublier que j’étais noir et qu’en Amérique, la ségrégation existait encore. À Seattle, je me souviens avoir souvent pris le bus avec ma mère. Nous devions alors nous installer sur les places réservées aux noirs. Malgré le conservatisme de la société britannique, les choses étaient plus simples à Londres.

-Entre 66 et 67, tu étais la coqueluche de la scène pop ?

-Oui, si l’on peut dire. Je jouais dans la plupart des clubs branchés de la capitale comme la Roundhouse. Le jour où j’ai découvert Sgt Pepper’s, j’étais littéralement subjugué. J’ai décidé de le reprendre le soir même. Lennon et McCartney étaient présents. Mec, ils étaient venus m’écouter. Ils ont adoré ma reprise. Les Beatles, man ! Ce fut pour moi un grand moment.

-Clapton aussi adorait ta musique ?

-Ouais, j’étais très pote avec Eric Clapton. Cream a toujours été selon moi un très grand groupe. Ils étaient super populaires aux USA.

-N’oublions pas que sur les murs de Londres on pouvait lire le slogan devenu légendaire « Clapton is God ».

-OUI ! Il faut se rappeler l’époque. Ce sont des groupes comme Cream et l’Experience qui ont lancés la vague du power trio ! À San Francisco, il y avait aussi Blue Cheer : ils étaient plus violents, plus radicaux mais j’aimais beaucoup leur style très âpre.

-La légende dit que c’est pour te rendre hommage que Clapton a adopté la coupe afro comme on le voit sur la pochette de Disraeli Gears ?

-Oui, on le prétend mais je ne suis pas sûr (rires). Je préfère garder l’image de l’homme, du guitariste, non son apparence. Même si j’adorais son look. C’était l’esprit Carnaby !

-J’ai toujours rêvé de te le dire en face mais c’est toi qui a ouvert la voie de mon initiation musicale !

-Ah bon ?

-Oui, mon premier CD (le nouveau format qui a remplacé le vinyle), c’était les sessions de l’Experience à la BBC ! Un disque fabuleux !

-Je m’en souviens comme si c’était hier. John Peel, le maître des cérémonies, était un homme délicieux. Et un vrai passionné de rock. Il fallait voir la collection de 33 et de 45 tours amassée en l’espace de quatre ans !

-Ce qui m’a toujours frappé dans ta musique, au-delà de la virtuosité évidente, c’est cette écriture raffinée, ces paroles poétiques. Te rapprocherais-tu d’un Dylan ou d’un Pete Brown ?

-Je suis flatté de la comparaison. Non, je ne prétends pas être un artiste du calibre de Bob Dylan. Disons que l’écriture me permet de faire passer des émotions qui sont pour moi difficiles à exprimer physiquement, je veux dire en dehors de la musique. Il y a un peu deux Hendrix. James Marshall et Jimi. Le premier est relativement timide, le deuxième beaucoup plus expansif, surtout lorsqu’il a une Stratocaster entre les mains (rires). À chaque album, j’ai toujours pris un réel plaisir à écrire, à imaginer des histoires. Mes chansons doivent être envisagées comme des petites histoires autonomes. On pourrait presque les apprécier indépendamment de la mélodie. En tout cas, c’est l’exigence que je me suis fixée.

-Finalement, album après album, tu semblais réinventer ton style, écrire une nouvelle page…

-D’abord, j’ai l’impression que les choses se sont passées très vite depuis mes débuts à Londres jusqu’à ma mort. Il est vrai que chaque album a sa propre signature. Pour Are You Experienced, je voulais des hits. Je cherchais aussi l’efficacité. C’est pour finir un album qui a été enregistré dans une période relativement courte, cinq mois, mais suffisamment conséquente pour travailler la production, processus dans lequel je me suis très vite impliqué. Le morceau titre reste ma contribution la plus riche et crée une passerelle avec mon deuxième album, Axis : Bold as Love. Paradoxalement, cet album a été conçu plus rapidement en raison des pressions de la maison de disque. Et pourtant, il reste l’un de mes disques les plus personnels, les plus intimes. J’adore des chansons comme Little Wing ou Castle Made Of Sand. Electric Ladyland est le reflet d’une époque. En 1968, l’heure était à l’expérimentation d’où l’option du double album, très vite retenue. Et puis l’Experience commençait à péricliter. C’est pourquoi je me suis entouré d’invités, de musiciens dont j’admirais la technique et le style : Al Kooper, Stevie Winwood, Dave Mason et Chris Wood de Traffic, Jack Casady, le bassiste de l’Airplane et mon grand copain et batteur Buddy Miles pour ne citer qu’eux.

-Et il y a ces reprises devenues parfois plus célèbres que les originaux…

-Dylan a été impressionné par ma relecture de All Along The Watchtower que la maison de disque a publié en single ! Chose dont je ne suis pas peu fier. Electric Ladyland correspond aussi à la période où la pop évoluait et où je regardais au-delà du rock au sens le plus général du terme. Fin 67, début 68, Miles Davis produisait des œuvres extrêmement abouties, à la frontière du jazz et de la pop et j’étais fasciné par cette approche novatrice. Ma première réponse fut donc Electric Ladyland.

-On a parlé d’un projet avec Miles, est-ce exact ?

-Oui, nous nous étions plusieurs fois rencontrés. Je crois qu’il cherchait un peu plus qu’un guitariste électrique. Il pensait à une collaboration équilibrée, un croisement entre nos styles. Et puis, pour des raisons contractuelles, le projet ne s’est pas fait. Et Miles a continué dans sa voie avec le succès que l’on sait. Je l’ai suivi d’ici (rires) ! Je crois qu’il voyait surtout l’affiche « les deux noirs les plus célèbres de la contre-culture. »

-Après tu as formé le Band Of Gypsys.

-Oui, ce nouveau line-up correspondait parfaitement à mes aspirations du moment : un power trio 100% black (rires) ! Je me sentais réellement connecté à la cause noire, les Black Panthers et tout mais je ne voulais pas me sentir prisonnier d’un quelconque mouvement politique, aussi légitime fut-il. Et puis, le funk était en pleine explosion avec des artistes comme James Brown, Eric Burdon & War. Après la dissolution quasi naturelle de l’Experience, j’ai décidé de monter une nouvelle formation, Gypsy Sun & Rainbows. Je devais à Mike Jeffery, mon manager, un dernier album. On peut dire qu’il ma bien enflé celui-là. Nous avons donc choisi deux dates dans les deux salles du Fillmore Est. Malgré ces déconvenues, je reste satisfait du résultat.

-Machine Gun demeure l’un des climax de l’album, si ce n’est de ta discographie ?

-Oui, je comprends, c’est un morceau que j’affectionne beaucoup car il reflète la préoccupation que nous, artistes, avions pour le conflit Nord Vietnamien. Le caractère absurde de cette guerre ; l’obstination quasi obsessionnelle du pouvoir politique en place. À la fin des années soixante, l’Amérique vivait dans un climat de guerre intérieure. Il faut réécouter Ohio de Neil Young pour en prendre pleinement conscience. Machine Gun fut ma contribution à cette lutte pacifique.

-Il y a eu enfin ton dernier grand projet…

-First Rays Of The New Rising Sun devait être aussi, voire plus ambitieux encore qu’Electric Ladyland. J’avais réuni un nombre de compositions assez impressionnant, en tout cas suffisant pour remplir deux galettes. Mais le destin en a décidé autrement.

-Aujourd’hui, est-il difficile d’aborder la question de la mort ? Je veux dire la tienne…

-Définitivement oui, la mort est à l’image de la vie, je veux parler de la naissance : elle relève de l’intime. Quelles que soient les circonstances réelles, je ne veux pas revenir dessus. Je veux que les générations futures gardent en mémoire le Jimi se débattant sur scène avec l’électricité, pas une vague image pour tabloïd.

-Et le club des 27 ?

-Oui, j’ai vu les nouveaux membres grossir les rangs de ce club. Ils sont ici tu sais. J’ai même fait la connaissance de Kurt Cobain, un type très bien. Finalement, notre approche de la musique n’est pas si différente. Ok, je me suis parfois perdu dans des jams interminables, pas Kurt (rires). Mais j’aime chez lui cette dimension de l’écriture que j’ai essayée de resituer pendant ma courte carrière. Il est marrant de voir que les adultes qui écoutent sa musique ont grandi, grâce à leurs parents, avec la mienne. La boucle est bouclée d’une certaine manière. Et puis le leader de Nirvana au paradis, je trouve cela classe. Kurt aussi !

-Quelle image gardes-tu des festivals : Monterey, Woodstock, Wight ?

-Des instants de grande fraternité. Surtout Woodstock. Cette foule immense au petit matin, cette ambiance paisible, la joie des uns, la curiosité des autres, les fans… Toutes ces impressions resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Mon set était plutôt bon. Le public était très réceptif. Ce feeling fut libérateur. Je crois que cela se ressent l’image. Ouais, ici aussi, ils ont la télé (rires). Monterey fut mon premier festival à la « maison » ! L’affiche était dingue ! Tout simplement les meilleurs groupes de la nouvelle scène pop. Avec Mitch et Noel, la fusion était totale. Quant à Wight, j’étais crevé. Je pense que la fatigue liée aux tournées a eu raison de ma performance. Malgré tout, le public était génial. Les gens m’ont toujours aimé, j’y suis extrêmement sensible.

-Tu es bien ici ?

-Écoute, au début, c’était difficile. La mort est la pire addiction parce que tu dois un moment l’assumer, faire avec. Mais l’on s’y fait. Puis, je suis bien entouré. Le personnel est plutôt sympa et la bouffe vraiment bonne. L’ironie est que cette ambiance pacifique m’a profondément inspirée. J’ai plein de nouvelles compositions qui resteront pourtant inconnues pour les mortels. But, it’s life. Enfin, tu vois ce que je veux dire…

Interview enregistrée ! La phrase vibrait dans ma tête comme un larsen doucereux, ondoyant. Hendrix me raccompagna puis, après une poignée de mains chaleureuse, pris congés de moi. Je me retrouvais seul dans le couloir. De part et d’autre, des rangées de portes à perte de vue. Une idée traversa mon esprit. Je m’avançai lentement comme si j’avais en tête quelque mauvais coup, choisis une porte et l’ouvris. À l’intérieur, la pièce était vide. Enfin presque. Un jeune homme se tenait recroquevillé sur lui même, pieds nus, mains posées sur le sol comme s’il allait courir le cent mètres. A côté de lui, un énigmatique pot dont les deux ou trois fleurs semblaient s’effondrer de chagrin. C’était Syd Barrett. Avais-je le temps de poursuivre l’expérience ? Je disposais enfin de l’éternité.



02-10-2012 | Envoyer | Déposer un commentaire | Lu 278 fois | Public
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