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La Vérité si je mens !

Par Contrelitterature

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Jacques Maritain a quatre-vingts ans quand, en 1966, il publie Le Paysan de la Garonne. Dans ses réflexions sur le temps présent, le philosophe, qui se qualifie de « vieux laïc », constatant que beaucoup de chrétiens s’agenouillent aujourd’hui devant « le monde », interprété uniquement dans ses structures naturelles et temporelles, dénonce d’autres erreurs caractéristiques de la chrétienté postconciliaire dont il a pourtant été un des thuriféraires :

« On comprend, écrit-il ironiquement, pourquoi il y a trois choses dont un prédicateur intelligent ne doit jamais parler et auxquelles il faut penser le moins possible, quoi que l’on ait chaque dimanche à réciter le credo (mais il y a tant de mythes là-dedans ; et puis  on peut toujours répéter une formule – même en français – sans y arrêter sa pensée).

La première chose à laisser dans l’ombre, c’est évidemment l’autre monde (puisqu’il n’y en a pas). La deuxième chose à laisser dans l’ombre, c’est la croix (elle n’est qu’un symbole des sacrifices momentanés demandés par le progrès). La troisième chose à laisser dans l’ombre, et à oublier, c’est la sainteté – s’il est vrai qu’au principe de la sainteté il y a au fond de l’âme (même si le saint reste plongé dans les activités du monde) une rupture radicale avec le monde (au sens où l’Évangile entend ce mot) et le faux dieu du monde, son dieu mythique, l’Empereur de ce monde… »[1]

Et Maritain de signaler aussi la tendance obsessionnelle de la plupart des chrétiens et, en particulier des prêtres et des religieux (dont le nombre est alarmant) « à  donner à l’efficacité la primat sur la vérité. Qu’importe si les moyens dont on use jettent l’esprit sur de fausses pistes, demandent aux techniques et à la psychologie de groupes de mieux faire que les vertus théologales – à l’instinct grégaire de mieux faire que les dons du Saint-Esprit – à l’épanouissement de la nature de mieux faire que cette pauvre vieille humilité… Aux célébrations communautaires de mettre au rancart la recherche du silence et de la solitude – aux fables et charlataneries du jour de donner au catéchisme un peu de vitalité  – et surtout à la généreuse dépense de soi dans les œuvres et à un incessant dialogue avec tout le monde de délivrer de tout effort de concentration intellectuelle. Qu’importe, du moment que ces moyens sont dynamiques  – il n’y a que ça qui compte – et qu’ils servent efficacement à rassembler les hommes dans le troupeau du Bon Pasteur. C’est là justement une absurdité flagrante puisque le Bon Pasteur est justement la Vérité même… Le jour où l’efficacité prévaudrait sur la Vérité n’arrivera jamais pour l’Église car, ce jour-là, les portes de l’enfer auraient prévalu sur elle… » [2]

Certes, quand tout est perdu, le recours à l’Espérance reste efficace ! mais qui pourrait croire aujourd’hui qu’une « nouvelle évangélisation » puisse se faire au nom de la Vérité !

NOTES

[1] Jacques Maritain, Le paysan de la Garonne. Un vieux laïc s'interroge à propos du temps présent, Desclée de Brouwer, 1966, p. 90.

[2] Jacques Maritain, op. cit, pp. 140-141.


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