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Tibet (10) Passer un col à 4900 m

Publié le 30 mars 2008 par Argoul

Le camp est installé au bord de la rivière qui roule ses galets vers le Tsangpo dont c’est un affluent. L’eau est fraîche et se laver dedans est un plaisir inédit que ne peut connaître quiconque ne s’est jamais lavé que dans des salles de bain occidentales. Fraîcheur de l’eau, massage du courant, ardeur du soleil, douceur à la peau de l’herbe des rives, rugosité des galets du fond – tout se conjugue pour ce plaisir de ressortir propre et rafraîchi après la longue marche dans la chaleur.

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A l’heure du thé, avec le manuel Lonely Planet phrasebook, Michel s’essaye au parler tibétain avec quelques gamins, mais sans succès. Les enfants ne peuvent pas croire que ce qu’il émet puisse être dans leur langue et ils ne songent même pas à redresser l’accent. Le gamin à qui il demande son nom et quel âge il a, d’après la phonétique indiquée dans le livre, le regarde en rigolant. Il faut dire que prononcer kayrang gi minglâ karay ray ? ou kayrang-lo kâtsay yin ? n’est pas évident car il faut y mettre le ton et l’accent où il faut. Michel a beau soutenir que ngay minglâ Michel ray (qu’il s’appelle Michel), le pugu (gamin) paraît kyipo du (content) mais ha-ko masong (ne comprend rien du tout).

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Sophie offre en apéritif du rhum Bacardi épicé des îles Nassau. Je bois peu, l’alcool ne me séduit pas à haute altitude. Dans l’euphorie, Verena déclare que sa « climatisation » se passe bien. « Acclimatation » conviendrait mieux au moment et à l’endroit.

Feu d’artifice d’éclairs et de roulements de tonnerre, ce soir. La vallée renvoie des grondements de paroi en paroi tandis que la foudre tombe sur les pentes. Gérard nous dit qu’il n’avait jamais vu une telle beauté tant cela éclatait de partout. Les orages sont rares au Tibet, la pluie aussi. C’est pourtant une véritable chute de grêle qui suit immédiatement l’orage et crépite sur les toiles de tentes. La pluie suivra, fine et insistante jusqu’au matin. Mais les muletiers qui doivent convoyer nos bagages sur le dos de leurs bêtes pour passer le col, déclarent que c’est faisable malgré le temps. On peut craindre encore un peu de pluie mais pas d’autre orage tout de suite.

Gérard dit au matin avoir vu une forme blanche à moitié nue courir dans le pré qui longe la rivière avant de regagner sa tente : c’est évidemment Graziella, prise d’une subite envie en plein orage. Gérard voyait cela comme dans un film, chaque éclair figeant une scène de sylphide échevelée. Il en est reste raide. Nous prenons le petit-déjeuner, zieutés par les gamines venues du village voisin, et les petits gamins qui ne vont pas à l’école.

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Après avoir rangé nos affaires, nous prenons la piste du col. La grimpée est rude jusqu’à l’heure du pique nique de midi vers 4200 m. Partis de 3800 m, cela nous fait déjà un beau dénivelé – et nous avons encore 700 m à monter ! Nous soufflons un peu à cause de l’altitude. Les mules et les muletiers suivent le même chemin, aussi pouvons-nous manger chaud à midi, une soupe de nouilles en plus des ingrédients habituels de pique-nique : fromage français, saucisson sec, œuf dur tibétain, pain, pommes, biscuits. Il a plu un peu durant la montée mais le soleil fait brièvement son apparition pour la pause.

La suite est plus raide. L’altitude est là et ne va pas en s’améliorant ! Le col à passer est à plus de 4900 m. Le temps se remet à la pluie ; vers les sommets cela devient de la neige puis des cristaux gelés. Les premiers pas lors de la digestion sont vraiment difficiles. L’échauffement arrange les choses mais c’est à ce moment que la pente devient plus dure. Les jambes sont pesantes et raides comme des bâtons, difficiles à soulever ; le souffle ne suffit plus à capter assez d’oxygène, même la ventilation forcée n’améliore pas la forme. Alors le cœur est obligé de pomper plus fort. Il bat tant qu’il faut le calmer par des pas plus courts et quelques arrêts de temps à autre. Je n’ai pas le mal de l’altitude à la montée, seulement cette impression de grande fatigue. Mais à garder les yeux rivés au sol, pour choisir le pas suivant et ne pas buter dans les cailloux, permet d’observer le terrain. Il est couvert d’une végétation rase de toundra, du lichen doré sur les rochers, des bouquets de mini-primevères dans leurs écrins serrés de feuilles, des asters mauves au cœur safran, de minuscules myosotis, de petites fleurs pourpres, des edelweiss locaux pour la grande joie des Suissesses, des fleurs bleu pastel…  Le tout est de très petite taille, plaqué au sol pour offrir le moins de prise au vent, se protéger du gel et capter la lumière. Il faudrait compulser une Flore pour mettre un nom sur toutes ces variétés alpines que l’on ne s’attend pas à trouver à si haute altitude.

Au col, nous arrivons dispersés. Le Djomo la culmine à 4930 m. Nous attendons les autres en accrochant un drapeau de prières acheté avant-hier. La redescente sur l’autre versant est longue, mais incomparablement plus facile que la montée. Nous marchons sur une pelouse rase et douce aux semelles. On aperçoit tout en bas le creux herbu où sera installé le campement du soir. La surface est un peu pentue et il faudra choisir avec soin son endroit pour ne pas se retrouver au matin plaqué contre la toile. Le soleil daigne reparaître, ce qui nous permet de sécher, tout comme les sacs exposés tout le jour à la pluie sur le dos des mules.

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Des nomades tibétains ont installé leurs tentes tissées en poils de yack sur des piquets. Le bas est ancré au sol et protégé par des fagots à brûler. Une femme nous offre le thé rituel – du thé clair simplement salé et non beurré, ce qui est moins rebutant pour notre goût. Elle envoie son petit garçon chercher un bol parce que nous n’en avons pas. Habituellement, tout visiteur transporte cet accessoire avec lui. Un mini-chat roux voudrait bien boire du lait et il vient renifler mon bol, mais ce n’est que du thé. Il se fait caresser et joue ensuite avec des crottes que le petit garçon au visage couvert de suie mais rieur et sain fait rouler devant lui. L’enfant et l’animal ont la même vitalité gracieuse, spectacle qui fascine toujours et fait aimer l’humanité. Un molosse noir, attaché heureusement près de la tente, gronde férocement et bondit au bout de sa chaîne tant il n’aime pas les étrangers.

Nous plantons les tentes non loin d’une autre toile de nomades qui sont pour l’heure occupés à rassembler leurs yacks pour la nuit. Les femelles sont ici pour la traite et les veaux qui gambadent autour d’elles ne sont pas les leurs, ce qui justifie qu’on doive les attraper chaque soir pour les faire boire ; ils ne viendraient pas d’eux-mêmes téter une mère étrangère. Le yack n’est pas un bœuf. Très poilu pour résister au gel des hautes altitudes, muni d’une superbe queue en fouet parfois de couleur différente de sa fourrure, il grogne comme un sanglier.

Nous avons très soif après l’effort et l’air sec de haute altitude. A l’heure du thé, chacun raconte « sa montée », fier de l’avoir terminée dans de bonnes conditions. Pour Véronique et Rafaelle, filles de trente ans, c’est la première expérience d’un effort long. Elles sont ravies d’avoir « fait un 5000 » - ou presque. Pour les Suissesses et Sophie, plus proches de la soixantaine, c’est la preuve que leur forme n’est pas si dégradée que cela.

Communiqué du Sénat français : “Urgence au Tibet”. Il y est évoqué “une situation coloniale”.


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