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Le Mali prend-il vraiment le chemin de l’Afghanistan ?

Publié le 18 octobre 2012 par Africahit

MALI - Depuis que le Nord-Mali est tombé sous la coupe d’islamistes radicaux, l’analogie entre cette région et l’Afghanistan fleurit sur les lèvres des diplomates et responsables politiques. A l’approche d’une intervention militaire africaine pour remettre de l’ordre dans le nord du pays, la comparaison devient même de rigueur."Il faut éviter par tous les moyens que cette partie [le nord] du Mali devienne un ’Sahélistan’", s’effrayait Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense, début août. Les politiciens africains s’angoissent eux d’un futur "Africanistan", d’après le New York Times (en anglais). En somme, "tous les ingrédients sont là pour faire du Mali un Afghanistan", tremble Mohamed Ould Abdel Aziz, président mauritanien, interrogé en avril dernier par des journalistes de TV5 Monde, RFI et Le Monde lors de l’émission "Internationales" :Cette comparaison est-elle toujours pertinente ? Pas sûr.
Le Mali prend-il vraiment le chemin de l’Afghanistan ?

1 La géographie

Comme le rappelle Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialiste des questions de défense, dans une tribune publiée sur le site de l’agence russe RIA Novosti, "le nord du Mali s’étend, à peu de choses près, sur la même superficie que l’Afghanistan (650 000 km2). Comme lui, c’est un pays enclavé, une zone sans débouché sur la mer".

Ce territoire désertique représente plus de la moitié de la superficie du Mali. Mais seuls un million de Maliens y vivaient en 2005 (environ 7% de la population), selon le site de l’émission "Le Dessous des cartes". Or, l’Afghanistan compte, lui, 30 millions d’habitants, selon la base de données de la CIA. A côté, le Nord-Mali fait figure de lilliputien. La prise du Nord-Mali semble d’ailleurs s’être résumée à occuper les trois grandes villes de la région : Gao, Kidal et Tombouctou. Quelques centaines d’hommes ont suffi pour s’emparer de ce territoire plus vaste que la France.

"User et abuser de la comparaison du Nord-Mali avec l’Afghanistan, comme le font nombre de diplomates occidentaux et des chefs d’Etat ouest-africains, est (...) stérile et potentiellement contre-productif. La situation est grave mais encore circonscrite à une région certes vaste mais contenue dans les frontières maliennes", remarque Gilles Yabi, analyste à l’International Crisis Group. Plutôt que de se lancer dans "une militarisation sans précédent d’une Afrique de l’Ouest dont les pays sont eux-mêmes individuellement très fragiles", il appelle à "consolider l’Etat à Bamako, assainir et réorganiser son armée (...) et amener par la diplomatie les pays voisins qui ont des moyens potentiels de pression sur les groupes armés à faire partie de la solution".

2 Les acteurs

Là encore, la comparaison est tentante avec l’Afghanistan de 2001. Le territoire est administré par Iyad Ag Ghali, chef du groupe islamiste malien Ansar Dine soutenu par les trois émirs algériens d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), Mokhtar Belmokhtar, Abou Zeid (qui détient au moins quatre otages français) et Yahya Abou Hammam, explique Jeune Afrique.

Un groupe dirigeant qui rappelle immanquablement le mollah Omar, chef des talibans d’Afghanistan, et Ben Laden, ancien chef d’Al-Qaïda. Une source sécuritaire française a confié à l’hebdomadaire qu’"Iyad Ag Ghali est le chef local, qui est mis en avant pour faire authentique. Mais le stratège, c’est Mokhtar Belmokhtar", ancien combattant en Afghanistan. Par ailleurs, la présence de combattants étrangers (afghans, pakistanais et peut-être même français) rappelle l’Afghanistan des années 80.

Toutefois, le contexte n’est pas le même. Comme l’explique le président du Haut conseil islamique malien à RFI, "l’islam du Mali a toujours été un islam modéré, de tout le temps. Et si les Maliens veulent changer, ce sont eux qui vont décider de ce changement. Ce n’est pas quelqu’un d’autre qui viendra le leur imposer." Ensuite, le Mali, contrairement à l’Afghanistan de 2001, ne sort pas de vingt-trois ans de conflits. Pas sûr que le modèle prôné par les islamistes parvienne à s’implanter. Signe de cette défiance, lors d’une manifestation en juin, des centaines de personnes se sont rassemblées à Gao pour montrer leur hostilité aux groupes armés, relatait alors RFI.

3 Le trafic de drogue

Selon le magazine américain Foreign Policy (en anglais), "si quelque chose fait du Mali un Afghanistan, c’est le trafic de drogue". L’Afghanistan s’est rendu célèbre pour sa production de pavot. Or, depuis quelques années, à l’image de la Guinée Bissau, l’Afrique de l’Ouest a été présentée comme une tête de pont du trafic de drogue en provenance de l’Amérique latine et à destination de l’Europe. Le rocambolesque atterrissage d’un Boeing 727 "jetable" bourré de cocaïne et abandonné dans le désert malien en a été l’épisode le plus marquant, comme l’explique RFI. D’après Foreign Policy, le trafic aurait profité à Aqmi et son allié Ansar Dine.

Les trafics font partie du décor au Mali, situé sur plusieurs grandes routes caravanières traversant le Sahara. Mais contrairement à l’Afghanistan, au Mali, la drogue ne fait que transiter. Elle enrichit quelques trafiquants mais ne profite pas à des régions entières comme celles où le pavot est cultivé. Loin de bénéficier aux Maliens, trafics et prises d’otages avaient déjà miné le tourisme dont dépendait une partie de la population, avant le début du conflit. Les groupes islamistes ont surtout tiré profit des rançons versées pour les otages ou des armes mises en circulation après la chute du régime libyen.

4 La destruction de mausolées et la charia

Des talibans, les islamistes d’Ansar Dine ont retenu le sens des symboles. A plusieurs reprises ils ont détruit des mausolées, comme dans la "cité des 333 saints", Tombouctou. Des lieux classés au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1988. Le motif ? Les mausolées érigés par les musulmans d’obédience soufie relèveraient d’une idolâtrie bannie par l’islam. Ces destructions rappellent le dynamitage en 2001 des bouddhas de Bamiyan, des statues situées dans une vallée du centre de l’Afghanistan.

Autre symbole que n’auraient pas renié les talibans : l’apparition de la charia, la loi islamique. Interdiction de boire, fumer, écouter de la musique, voile obligatoire pour les femmes… Quand les couples illégitimes ne sont pas fouettés en public, les voleurs de bétail supposés sont amputés, relate Libération.

"Les islamistes semblent tout faire pour attirer l’attention, et pour accréditer l’idée qu’ils sont bien des clones en terre saharienne africaine des talibans d’Afghanistan", remarque Gilles Yabi. Mais, encore une fois, ces pratiques passent mal. Contrairement à l’Afghanistan où ne se trouvaient plus guère de bouddhistes pour s’opposer à la destruction des statues, les mausolées sont des lieux sacrés pour les Maliens. Quant à la charia, elle ne va pas de soi. Le 6 octobre, une centaine de femmes sont descendues dans la rue à Tombouctou pour protester contre les exactions des occupants, selon RFI.

Gaël Cogné



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