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Yes, Tales from Topographic Oceans

Publié le 23 octobre 2012 par Bertrand Gillet

Océan limpide contre ruisseau aride.  

À mon ami unique, unique ami fan de prog rock.

Fichtre. Diantre. Les pisse-froid de la rock critique s’émeuvent, tout snobs qu’ils sont, de la sortie prochaine du dernier Lp de Godspeed You! Black Emperor. Il fallait suivre la longue et molle colonne des panurges pop et se taper les quatre morceaux (?), instrumentaux laborieux constituant la tracklist, ce mot a-t-il encore un sens, du fort mal nommé Allelujah! Don’t bend! Ascend! dont le thème (??) aborde les dernières révolutions en date. Tête casquée afin de préserver mon entourage d’un tel viol sonique, je m’engage en terre inconnue, en terrain miné. Ouais. Cool. Bien. Ok. Sympa ce chorus. Six minutes d’une écoute laborieuse suffirent à m’épuiser, pire à m’en dégoûter. Et les mecs osent écrire « on attend votre avis ». Le voici. Août 1973, l’un des plus grands groupes progressifs anglais, Yes donc, entre au Morgan Studio de Londres pour enregistrer son sixième album, Tales from Topographic Oceans, un double album en vérité. Emboitant ainsi le pas à Soft Machine qui avec Third avait décliné le premier le concept. Deux Lp, quatre faces, quatre titres. À chaque fois, vingt minutes de musique en continu. Et dans le respect de la tradition progressive, intro baveuse, arrivée majestueuse du thème principal, soli, breaks, progression, montée, explosion puis retour à la mélodie en guise de final. Globalement, les membres de Godspeed You! Black Emperor suivent la même logique, le chant en moins. Et c’est là que réside la différence avec le prog et, de fait, la force de Yes. Au milieu de la folie instrumentale se déchainant telle la tempête on trouve des mélodies, des vraies, ces choses si délicieuses qui vous rattachent à la pop, moments de stabilité qui ont l’apparence des eaux calmes. Traits de caractère donnant à la musique une identité, une incarnation. Sa vérité, oserais-je dire. Chaque morceau est régi par cette sacro-sainte règle. Constat flagrant sur le premier vinyle où s’ébrouent les délicats motifs de The Revealing Science of God et de The Remembering. Tout l’art de Yes se résume dans ces deux compositions, à la fois éblouissantes et complexes. Le deuxième disque démarre dans le tumulte des basses et le fracas des batteries soulignés par les riffs savants de Steve Howe. The Ancient. C’est peut-être le petit passage à vide de Tales from Topographic Oceans. Comme si les musiciens avaient lu dans nos pensées, une nappe de mellotron nous libère de cette nasse rythmique. Les voix à l’unisson déclament leur prière, certes le fond pourrait prêter à sourire par sa naïveté pseudo-mystique, mais l’émotion l’emporte ; le moog souriant de Rick Wakeman. Avec objectivité nous dirons que The Ancient peine à trouver son équilibre, trop touffu, trop arythmique pour convaincre mais l’entreprise dans laquelle Yes s’est lancé demeure à ce point ambitieuse que tout pouvoir critique est annihilé. D’autant que le morceau ménage l’auditeur par ses respirations régulières comme cet intermède hispanisant où Howe démontre quel grand guitariste il est. À ce moment précis, l’homme est seul, face à lui-même, face à son public malgré la frontière matérielle du studio. Spiritualité qui transparait alors par le seul miracle d’un arpège. Anderson entre en scène, imprégnant le moment de son timbre si identifiable avec solennité. Il faut quelques secondes pour découvrir que The Ancient cache couplets et refrains. Howe reprend le titre en main avec ce phrasé si pur dont il est seul dépositaire. Face D, la dernière donc. Ritual. L’une des plus belles compositions du groupe avec Heart Of The Sunrise, la comparaison n’est pas innocente tant les deux titres se ressemblent. Ritual (nous sommes du soleil) représente le point d’orgue de Tales from non seulement par la beauté radieuse de son thème mais par l’audace dont il fait preuve dans la partie centrale. Mais reprenons depuis le début. L’entame donc, dynamique, heureuse, le groupe est parfaitement uni. Cette première partie tutoie les sept minutes. Puis le refrain, magique, limpide, chanté en français ! Il s’agit sans doute de la plus jolie chose jamais entendue depuis bien longtemps, loin, très loin de la fausse gravité de Godspeed You! Black Emperor. On oublie à quel point les membres de Yes ont été les Beatles du prog, écoutez ces chœurs vaillants enrobés de mellotron. Un sitar apparaît, discret, il ne s’impose jamais mais donne au segment une couleur presque sixties. Autant le dire, le groupe atteint la perfection. Et c’est là que Ritual glisse dans un abîme de violence, de douleur, comme s’il s’agissait d’une épreuve initiatique. Rappelez-vous la forêt d’émeraude de John Boorman. Alan White développe sur plusieurs minutes une texture de percussions qui sur la fin devient presque industrielle. Il veut délibérément nous faire mal. Tester nos propres limites. Approche fondamentalement primitive, de l’ordre de l’art brut. Chez Yes, tout est voulu et même si le groupe donne l’impression de jammer, rien n’est réellement improvisé. La beauté du geste réside dans cette vision sacrificielle de la musique, Yes détruisant sciemment ce qu’il a patiemment créé. Alors que Ritual semble dominé par le chaos (maîtrisé, les musiciens étant de grands techniciens), Steve Howe en un simple accord rétablit l’équilibre. Quiétude retrouvée et avec elle le thème dont le développement final touche au sublime. Avec Tales from, Yes voulait livrer une œuvre inspirée. Contrat rempli. Nous sommes du soleil offre à Jon Anderson l’un des actes les plus magnifiques de toute sa carrière. Ce qu’il chante n’est que pure joie, pure splendeur. Etonnamment pop. Même Wakeman a abandonné ses machines pour l’accompagner au piano. Alan White joue aux balais, la guitare ondoie. We love when we play. Aveu émouvant. C’est le type même du final que l’on repasse plusieurs fois tant il paraît vous échapper, merveilleux et ineffable. Le collectif canadien sus-cité n’a jamais connu pareille alchimie dans sa carrière anémique. Ironie du sort, Yes fut avec Tales from Topographic Oceans plusieurs mois durant numéro 1 dans les charts anglais. Nous laisserons les autres à leur avis. Il ne compte pas. Yes, si.

http://www.youtube.com/watch?v=_rwNe2QXwrU



23-10-2012 | Envoyer | Commentaires (1) | Lu 242 fois | Public
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