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Les chagrins de l'arsenal

Par Placebo

Patrice DELBOURG, Les chagrins de l'arsenal, Le Cherche Midi, Paris, août 2012 (320 pages); aussi disponible en version électronique.

Les chagrins de l'arsenal
On aime les méchants, le vilains, les fourbes; davantage Iznogood que le bon calife Haroun el Poussah, Darth Vadar que le falot Skywalker; et préfère même, si l'on se soucie de l'actualité politique locale, le repenti grassouillet au verbe délateur à tel innocent (choisir l'acception du qualificatif applicable au personnage) édile à la parole transparente. Le vice, voudrait-on croire, ne paie pas (sauf à l'évidence dans le béton), à tout le moins séduit-il. Pour un Ness, combien de Capone, pour un Holmes, de Moriarty ?
Ce préambule pour te présenter, lecteur curieux, Timothée Flandrin, héros de ce savoureux petit (par le volume, s'entend) roman de Patrice Delbourg, que j'ai lu en version électronique (ePub), fort érudit (au risque de te perdre, ce qui serait dommage), mais pédant point.
Signe distinctif dudit individu : la haine des livres.
Travaillant comme archiviste à bibliothèque de l'Arsenal, il s'est donné pour mission de nettoyer aussi bien les rayons que la littérature des scories accumulées au fil des siècles; le voici décrit par le narrateur :
« Naufragé au berceau, il était passé directement de l'état de nourrisson à celui de vieil ingénu, torse nu, destin biscornu.
» Au lieu d'avoir été jeune, il était vite devenu archiviste, ce qui est une autre forme de de jouvence par la bande. L'indispensable bande Velpeau bien sûr, si précieuse pour boucler les dossiers épars.
» Timothée aimait jouer, pourtant il ne savait que perdre. En érigeant sa névrose d'échec en système, il avait mis sa vie à la porte.
» Timothée avait depuis longtemps fait l'économie de réfléchir par lui-même. Ça détend, ça rassure et évite toute dépense d'émotion. Rien surtout qui n'émane du dedans. Nada de son cru. Épargne totale d'affects.»
Comme certains détestent toute leur vie les épinards ou le poisson pour avoir été forcé d'en manger, et sans doute mal apprêtés, dans leur enfance, Flandrin attribuait son intolérance des livres à des lectures obligées, de même que le prurit destructeur dont il se sentait investi : « Chaque auteur par lui lapidé porte en lui la réminiscence d'un pénible moment d'instruction ou d'apprentissage. » Lisant tout, ayant tout lu, d'une culture littéraire à couper le souffle, mais d'un jugement ravageur, il se livre méthodiquement à sa fureur, chaque auteur se voyant éliminé de la manière qui convient le mieux à son style. Du grand art. Naguère il corrigeait les livres, rectifiant les constructions défectueuses, les concordances des temps fautives, mais désormais, il ne pratiquait plus qu'une rassérénante politique de la page brûlée.
Cédons-lui un instant la parole, et constatons son pessimisme :
« N'envisageons pas l'avenir des bibliothèques avec trop d'inquiétude, mesdames et messieurs.Bientôt elles auront cessé d'exister. Nous nous avançons à pas rapide vers une époque où tout le monde écrira, tout le monde sera publié et où un livre ne sera lu que par son auteur. Si celui-ci existe encore. Ou si son nègre lui passe le manuscrit avant l'impression. »
Chacun des chapitres porte sur un aspect de la vie de Flandrin. Le lecteur appréciera la promenade dans le quartier de l'Arsenal et, autant que moi je l'espère, le chapitre à la plume truculente sur ses amours cinématographiques avec la pulpeuse et balkanique Draghixa.
Certains pourront regretter la rareté des dialogues et l'omniprésence du narrateur, qui font du roman, ce qui pourrait être un travers, une sorte d'exercice de style. Plus Flaubert que Stendhal en résumé. Il serait dommage, toutefois, qu'ils se privent de la verve critique littéraire que celui-ci exprime par Flandrin interposé, Rinaldi lui-même n'assassinant pas si large.
C'est pourquoi j'espère que, lecteur, tu ne te refuseras pas ce petit, fût-il coupable et solitaire, plaisir biblioclaste.
Présentation de l'éditeur :
« Un livre saccagé vogue au fil de la Seine. Un autre, déchiqueté en petits morceaux, gît au fond d'une corbeille de jardin public. Un troisième, calciné, attend sur un banc à l'arrêt d'un autobus. Une inquiétante et cruelle épidémie contamine le quartier de l'Arsenal. On murmure qu'un forcené s'adonne, nuitamment, à un étrange ballet de livricide. Un petit Fahrenheit de poche. Un autodafé intime.
 

Faire disparaître d'une bibliothèque tous les ouvrages qui ont pourri vos jeunes années... Froide détermination ? Insupportable solitude ? Folie douce ? Timothée Flandrin a une conception toute personnelle de la loi du talion.

Une déclaration d'amour fou à la littérature. »

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