Magazine Chanson française

Les chansons de maintenant sont les châteaux d’autrefois : merci Pascal Pistone !

Publié le 05 novembre 2012 par Melmont

Pascal Pistone

C’est un musicien hors-pair, un musicologue doué  à qui on doit l’existence d’une licence chanson à l’université de Bordeaux 3, et il est aussi un penseur…presque engagé, sans craindre d’utiliser le mot engagement dans le cas précis – il est vrai que ce mot a été galvaudé. Ce n’est pas parce que l’Art en général n’est pas rentable est vain, inutile etc etc. A partir de ce postulat, les idéologues pérorant sur la nécessité de la rentabilité de l’Art –ils sont nombreux, y compris parmi les artistes n’ont plus qu’à étayer leurs propres arguments. Mais que l’on se souvienne : les rois de France, pour critiquables qu’ils soient, ont fait bâtir des châteaux qui font le prestige de la France en engloutissant des sommes et des sommes sans souci de rentabilité, la question ne se posait pas en ces termes-là, le château était là pour montrer la puissance, la grandeur, faire naître les fantasmes, les envies, les rancoeurs. Ces châteaux font parti du paysage français. Attirent des millions de touristes. On se dit : heureusement que les écoles de commerces et équivalents n’existaient pas à en ces temps-là, parce qu’au nom de la rentabilité, ces châteaux n’auraient jamais vu le jour. Les chansons de maintenant sont les châteaux d’autrefois. 

L.M

En réponse à ses détracteurs:

"Que les responsables et les enseignants de la filière Musique de l'Université de Bordeaux 3 aient jugé pertinent d'opérer une refonte des cursus au sein de cette filière (sans en augmenter le coût global) afin qu'elle corresponde davantage aux exigences du concours du Capes (de plus en plus axé autour du répertoire de la chanson), ceci ne devrait pas être très complexe à comprendre, à condition d'être de bonne foi évidemment. Encore une fois, cette Licence Chanson (qui n'ouvrira sa 1ère année que tous les 3 ans) attribuera donc un diplôme à 22 étudiants tous les 3 ans (ce qui ne devrait pas saturer le marché du travail, loin de là). Entre ceux qui se lanceront dans une périlleuse mais exaltante carrière d'auteur-compositeur-interprète, ceux qui choisiront de préparer le Capes dans le cadre d'un Master Concours (afin d'être prof de musique au collège), ceux qui souhaiteront devenir choristes, arrangeurs, orchestrateurs ou accompagnateurs, ou encore professeurs en école de musique, j'oserais presque affirmer qu'il s'agit peut-être même d'une des filières offrant le plus de débouchés réels. Et je ne parle pas des étudiants qui, je l'espère, voudraient aussi s'orienter vers un Master Recherche, afin d'étudier et d'analyser ce répertoire riche et varié, jusqu'au doctorat.

Mais certains de nos détracteurs-contribuables-inquiets, aux propos parfois poujadistes, n'hésiteront sans doute pas à rétorquer que la recherche universitaire, au sein d'un Master recherche, puis d'un doctorat, n'est pas rentable et n'offre aucun débouché immédiat. Dans ce cas, je vous conseille de militer carrément pour la suppression d'une bonne partie des cursus universitaires de sciences humaines…

Nos contempteurs ont-ils pris la peine de comparer le coût de cette nouvelle formation et les possibilités réelles de débouchés avec les cursus de musicologie plus généralistes déjà existants ? Ont-il pris la peine de comparer leurs analyses autour de disciplines et de métiers qui leur sont peut-être complètement étrangers, avec les statistiques déjà connues relatives aux autres cursus existants ? En tant qu'universitaire, je ne me permets pas personnellement de publier des jugements aussi péremptoires (notamment sur les coûts et les débouchés d'un cursus) sans étudier avec précision toutes les données et les chiffres relatifs à cette question (informations que je tiens à disposition de toute personne désireuse d'étudier ce problème avec sérieux).

Quant à cette étudiante qui a vu son master de traduction en langue anglaise fermé (j'en suis réellement navré pour elle) et qui considère l'étude de la chanson française à l'université "inutile", elle soulève une véritable question philosophique : la musique, la poésie, la chanson sont-elles utiles à la survie d'une société, à l'identité d'une culture donnée ? Les propos de cette étudiante ne me laissent pas supposer qu'elle souhaitait surtout mettre à profit son master d'anglais pour traduire les poèmes d'Yves Bonnefoy (lui-même traducteur) ou de Georges Brassens dans la langue de Shakespeare. Sans doute les traductions "utiles" correspondent-elles davantage aux lois du marché !…

Pourquoi ne pas supprimer la totalité des cursus artistiques, cursus de langues mortes, de lettres, de philo ...? Et avec les économies réalisées, nous créerons de nouvelles écoles de commerce (je ne lis jamais de telles attaques au sujet de l'ouverture d'une nouvelle école de commerce) !

Les arts et la culture sont des moteurs essentiels pour l’équilibre et le développement d’une civilisation, même si l’effet n’est pas toujours immédiat (en tout cas dans le parcours professionnel d’un individu). Apprendre la musique, le latin ou même l’histoire de France ne vous permet pas toujours d’obtenir un CDI immédiatement. Mais supprimez ces champs d’étude, cessez de susciter un engouement pour ces disciplines, occultez même ces domaines de l’art et de la culture, et vous entamerez un véritable déclin de civilisation. Je comprends qu’en temps de crise, ce discours puisse parfois choquer, mais c’est justement dans ces moments-là qu’il ne faut pas céder à la tentation d’adapter l’université au seul monde de l’entreprise, au seul modèle capitaliste, aux lois uniques du marché.

Ou alors peut-être me suis-je trompé; peut-être n'y-a-t-il même pas eu de débat; juste quelques remarques d'internautes un peu frustrés (que papa et maman ont obligés d'arrêter la musique au sortir de l'adolescence pour se consacrer à des études et à un métier plus sérieux). Je comprends alors qu'une poignée d'étudiants qui osent encore "rêver" leur vie," risquer" 3 années de leur existence (peut-être les plus belles années de leur jeunesse) à assouvir une passion commune autour du chant, de la poésie et de la scène, représentent pour certains une vision très irritante - et qui plus est avec l'argent du contribuable ! Il ne manquerait plus que l'un d'eux connaisse (par le plus grand des hasards) un réel succès et décide d'aller payer ses impôts en Suisse (après avoir spolier le généreux contribuable français qui lui a financé sa formation) !… L'artiste est un ingrat, il n'a même pas la décence de privilégier dans sa création le retour sur investissement. L'artiste, ainsi que ceux qui le forment et l'encouragent dans son idéal et sa passion (si indécente en temps de crise), méritent amplement les critiques et le mépris de leurs détracteurs.

Ces critiques sont en réalité le moteur des quelques artistes qui parviendront à les dépasser. Donc merci de continuer à médire sur les ambitions et la formation de ces jeunes artistes; ils doivent comprendre que c'est l'un des prix à payer pour espérer réaliser peut-être leur rêve. Après tout, l'artiste véritable se doit d'être en marge de la société; c'est la condition sine qua non de son indépendance. Faire l'unanimité serait pour le moins suspect. Même chez le poète maudit, le talent seul ne suffit; il doit aussi subir l'incompréhension du plus grand nombre. Merci encore une fois de contribuer à renforcer la motivation de ces jeunes poètes et musiciens, par vos attaques et vos critiques (même contradictoires et le plus souvent infondées).

Puisque nous aurons le plaisir d'organiser, à l'Université de Bordeaux 3, un colloque sur Léo Ferré en 2013 (pour l'anniversaire de sa mort), je vous invite notamment à réécouter "Poète, vos papiers !"…"

Vos papiers


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