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Anthologie permanente : Patrick Beurard-Valdoye (3)

Par Florence Trocmé

Si l’ouest, le sol s’ardille, argileux ferreux, couvert de bois ; l’eau. Si l’est, l’entame dénudée du plateau ; les pentes viticoles, la forterre. Le sol la carte blanchissent. Ce qui divise les paysages c’est la rivière-de-la-butte, la rivière-de-la-motte, la rivière-de-la-forge. Ce qui partage la parole, c’est la rivière des paroisses boueuses qui multiplient ses noms. Dans l’entre-deux dans l’hésite, les pays plutôt super – que juxtaposés paraissent, et paraissent enchevêtrés. Là-bas était étale ; à la lisière l’ici surgit dans la faille, dépressif, par le relief compressé, en sorte qu’un paysage se couche sur l’autre et que l’accident se révèle dans l’épaisseur des sédiments.

Aux confins du champ devers dont la moitié inférieure seule fut moissonnée, suggérant l’abandon d’une collerette de blé atarmi sur le tertre, l’ardille argent disparaît (l’argile sombre et s’écoule, paraît-il, par le chemin vicinal) qui relaie à l’autre car de la voie un terreau absorbant, basique du calcaire, brunard, dans lequel les tiges-paille foulées mêlées à l’humus clairdissent, mouillées puis pétries, enfouies à la terre qu’elles nourrissent, neutralisée, qu’elles lient en écartant les gravenduses dans le sol asséché.

L’eau en bordure que brindilles rameaux freinent, est vitreuse, cassante. Des pellicules glissent prises en gélatine au gré de la dévallée. Dans le glacis apposé sur fond sombre se réfléchissent hêtres, aulnes, derlins. Si le gui, si les mousses se gorgent du jaune-à-ras des rais, leurs troncs verdissent, aveuglent. Lorsque la chênaie survient, le temps s’inscrit dans le tapis par le berdig-berdog des semelles-caoutchouc. Il sent le compost de feuillées, les zodors.
C’est la rigole qui mesure et distancie, et qui engendre le paysage. Ses ponts marquent le temps. Les pas par ce biais résonnent autres. Ce jeu de rigoles, de sentiers qui les dédoublent et lient les étangs solidaires selon un canevas engendrant le pays, ce rhizome sans fin fatigue l’arpenteur, harcèle l’errant par de multiples bifurques, sources d’erreur, démobilise la théorie qui croit tourner sur ses pas, et croit contourner un centre mouvant et croit enfin le convoi cerné, que l’approche a peu de chance de réussir, que fuit le but à mesure que l’on croit l’apprivoiser, et que tout marcheur balaierait sans toucher aucune limite le pays gradué d’étangs, de gourds d’eau grossis, forcés en lacs, élargis au paysage ainsi étendu, ouvert aux vents humide qui flaquent les visages découverts. Dans le regard qui contre-court, ce qui voit est liquide, ce qui est  perçu est lu à fleur d’eau, pas de route. Une fois doublée l’image se renverse imbibée de silence, lorsque la sente cesse d’être, en couleur, feuille-morte. Le beau-chêne arqué qui enjambe en pont la rigole baigne et clôt la boucle du 0 mouillé d’ovale, plus obscur, moins portant, plus métaphore.

Patrick Beurard-Valdoye, Diaire, Éditions Al Dante / Niok, 2000 pp. 87, 75 & 65.

Patrick Beurard-Valdoye dans Poezibao :
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