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Alpha Blondy: «Les Ivoiriens ne sont pas prêts pour la vraie démocratie»

Publié le 17 novembre 2012 par Africahit

Plus serein que par le passé, le chanteur Alpha Blondy revient sur la crise ivoirienne avec du recul. L’artiste ivoirien livre son analyse sans concessions à SlateAfrique. 

Alpha Blondy: «Les Ivoiriens ne sont pas prêts pour la vraie démocratie»

Alpha Blondy lors de la caravane de la réconciliation, 4 novembre, 2012, Abidjan, © REUTERS/Thierry Gouegnon


SlateAfrique — Lors de la présidentielle de décembre 2010, regrettez-vous d'avoir affiché vos préférences politiques?

A.B. — Non. Mais pas en Afrique, c’est dangereux de s'engager en politique. Celui qui voudrait me donner un poste et faire de moi un ministre, j’appelle les flics. Je me dirais que celui-là, il veut ma peau.

Une décision que je regrette? Non, mais en revanche, j’ai compris que les Ivoiriens n’étaient pas prêts pour la vraie démocratie.

Maintenant, j’attends qu’ils me prouvent qu’ils sont politiquement mûrs, que la démocratie a atteint l’âge de la maturité.

SlateAfrique — La manière de gouverner d'Alassane Ouattara ne vous donne-t-elle pas l’impression que la démocratie est mature?

A.B. — Non, cela n’a rien à voir avec Ouattara. C’est la manière dont s’est déroulée l’élection présidentielle qui prouve que les Ivoiriens ne sont pas prêts pour la démocratie.

«Il faut que les politiques se réconcilient d'abord»

SlateAfrique — Est-ce que, aujourd’hui, il y a une vie démocratique en Côte d’Ivoire?

A.B. — Le climat est malsain, malgré les efforts du gouvernement Ouattara. Il y a beaucoup depro-Gbagbo qui sont en prison, il y a toujours des attaques. La caravane de la réconciliation, c’était un peu pour retrouver cette vie démocratique, parce que les politiques, de par leurs querelles intestines, ont déchiqueté la société ivoirienne.

Il faut que les politiques se réconcilient d’abord. Ce sont eux qui ont «déversé» leurs problèmes sur les populations. J’ai demandé au président Ouattara de poser un acte fort, symbolique, en libérant les pro-Gbagbo non coupables de crimes de sang.

Si cela pouvait être fait, je pense que cela pourra apaiser un peu la tension. L’opposition pourrait entrer dans le gouvernement pour équilibrer les choses. Mais je ne sais pas trop.

SlateAfrique — Pensez-vous que Ouattara va écouter vos conseils?

A.B. — Je ne sais vraiment pas. Et en ce qui concerne la politique africaine, surtout ivoirienne, je n’ose plus m’avancer. Je sais que Ouattara est conscient de la profondeur des blessures. Mais, est-ce que sa vision est partagée par tous ses partisans?

Cela, je ne le crois pas. Est-ce que les gars de l’opposition, vu la violence avec laquelle les Ivoiriens se sont battus, sont vraiment prêts pour la réconciliation, s’il n’y a pas un geste de Ouattara? Je suis dubitatif quant à la volonté réelle des Ivoiriens à aller vers la réconciliation.

«Ils ont envoyé les jeunes à l'abattoir et ils se sont massacrés»

SlateAfrique — Et que penser du pouvoir des artistes dans la réconciliation? Pensez-vous que vous aurez un impact réel sur ces jeunes?  

A.B. — Ce sont les jeunes, nos fans, que les camps ont armés. Quand on a fait notre caravane de la réconciliation, les jeunes que nous avons trouvé avaient à peine 19 ou 20 ans. Leurs aînés de 30 ans sont tous morts durant la crise parce que les deux camps ont puisé dans ce réservoir à soldats. Ils ont envoyé les jeunes à l’abattoir et ils se sont massacrés. C’est pourquoi cette caravane était triste.

Nous, nous avons essayé de soigner les blessures, en donnant des messages d’espoir et de paix. Mais est-ce suffisant?

Le problème ce n’est pas vraiment les populations, mais plutôt les politiques. Les Ivoiriens ont assez prouvé combien ils aimaient leur parti politique, mais est-ce que ces politiques ont même tenté un tantinet de faire des concessions pour ces gens qui les aiment, et d’éviter un drame comme celui que l’on a vécu.

Nous avons beau chanter, livrer tous les messages. Mais si les politiques décident d’utiliser les chanteurs, on a peur de leur amitié. Est-ce vraiment sincère? Ou ils veulent simplement que tu sois leur ami pour t’utiliser par rapport à ton public. C’est malsain.

SlateAfrique — Historiquement vous étiez plutôt proche du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI), que  s’est-il passé?

A.B. — J’étais proche d’Houphouët-Boigny (au pouvoir de 1960 à 1993), mais pas du PDCI Houphouët-Boigny m’a sauvé la vie. C’était à l’époque où je fumais de gros pétards, des gens ont dit au président que j’étais le Al Capone de la sous-région, parce que j’avais dénoncé les élections truquées. Des choses que personne n’osait dire à l’époque.

Ils lui ont dit que j’étais le plus grand fumeur de marijuana du golfe de Guinée, et il suffisait juste que le président lève le petit doigt pour qu’on me tue ou qu’on me fasse croupir en prison de longues années. Au lieu de cela, Houphouët Boigny m’a défendu. Et je lui en étais reconnaissant. Mais je n’appartiens à aucun parti politique vraiment.

SlateAfrique — Houphouët-Boigny était un président fédérateur est-ce que, aujourd’hui, on pourrait avoir en Côte d’Ivoire un président comme lui?

A.B. — Non, cette époque est bien loin derrière nous. On peut dire, aujourd’hui, que tout ce qui fait la fierté de la Côte d’Ivoire, c’était Houphouët-Boigny et son équipe.

SlateAfrique — Est-ce que vous pensez que la Côte d'Ivoire peut trouver son Mandela?

A.B. — Non. On m’a demandé ce qu’il fallait, je leur ai dit, en étant optimiste et à condition que l’on commence le processus de réconciliation maintenant, il faut au moins 90 ans. Les blessures sont bien trop profondes.

Les gens disent que la guerre de Côte d’Ivoire a fait 3.000 morts, mais ce n’est pas vrai. Rien qu’à Abidjan, d’après les chiffres du Haut-Commissariat des Réfugiés (HCR) il y a plus de 100.000 morts. C’est encore plus grave encore à l’intérieur du pays, où la tension était plus forte.

Il faut que l’on dise aux gens la vérité, on ne peut pas les réconcilier avec des mensonges. Il faut que les gens prennent en compte les vrais chiffres et c’est seulement là que les gens pourront avoir la pleine mesure que la crise a causé comme dégâts.

SlateAfrique — Est-ce que vous pensez que le gouvernement Ouattara veut vraiment partager le gâteau avec les pro-Gbagbo?

A.B. — Je ne peux que me référer au président Ouattara, qui m’a donné l’impression de vouloir de la réconciliation. Mais, comme on dit, le danger ce n’est pas le prophète, ce sont plutôt les disciples. C’est un problème complexe, parce que les gens mentent. On ne peut pas savoir qui est sincère ou pas.

SlateAfrique — Vous pensez que la vérité n'a pas été dite à propos de la crise ivoirienne?

A.B. — En tout cas sur le nombre de morts qui a été avancé on ne nous a pas tout dit. 

SlateAfrique — Et sur le déroulement des élections?

A.B. — Je ne souhaiterais pas aborder cette question. Mais une chose est sûre, la victoire d’Alassane Ouattara ne fait aucune doute. 

Ce qui est triste, en revanche, c’est que ces élections auraient pu faire grandir la famille politique ivoirienne, mais elle a réduit nos dirigeants à des blaireaux politiques. La tournure des évènements est regrettable. Ce n’est pas de cette démocratie que nous avons rêvé. Un pays où on a peur de s’exprimer, de dire qui a gagné ou perdu, ce n’est pas la démocratie.

SlateAfrique — Un an après des élections, beaucoup de voix se sont levées pour contester l’élection de Ouattara?

A.B. — Ce sont des querelles de parti. Et j’aimerais ne pas entrer dans ce débat. Je me dis que, dès qu’il y a eu des soupçons de fraude, il fallait appliquer l’article 64, annuler les élections et les reprendre. Cela aurait évité tout ce bain de sang et les larmes.

«Quand on atteint un certain niveau, on ne s'appartient plus»

SlateAfrique — Certains artistes et intellectuels ivoiriens affirment qu’ils sont blacklistés par les nouvelles autorités? Est ce une réalité?

A.B. — Certains artistes de par leurs discours se sont eux-mêmes blacklistés. Certains nous ont rejoints durant la caravane de la réconciliation et il n’y a eu aucun problème. Tout dépend de la position des uns et des autres parce que dans tous les deux camps, il y a des extrémistes. Et quand il y a cette réponse du berger à la bergère entre les extrémistes, cela n’arrange pas les choses. Quand on a demandé aux artistes de rentrer, certains n’ont pas voulu parce qu’ils ne reconnaissaient pas le régime en place.

SlateAfrique — Si vous deviez faire un bilan de votre carrière, que diriez-vous?

A.B. — Houphouët-Boigny m’a dit un jour que quand on atteint un certain niveau, on ne s’appartient plus. Si je devais revoir mes prises de positions en politique, je ne dirais plus quel candidat je soutiens.

J’ai su que la Côte d’Ivoire n’est pas mûre politiquement pour comprendre ce genre de choix. Ce n’est pas comme aux Etats-Unis où Jay-Z peut dire ouvertement qu’il soutient Barack Obama. En Côte d’Ivoire, tout le monde veut que tu sois de son côté et on t’enlève tes droits de citoyen. Et quand ce prétendu amour des politiques t’empêche de jouir de tes droits, cela devient une dictature.

SlateAfrique — Est-ce que vous pensez que Youssou Ndour qui est entré en politique et a soutenu Macky Sall pourrait en faire les frais à long terme?

A.B. — Pas forcément. Les Sénégalais sont plus mûrs politiquement que les Ivoiriens. Youssou Ndour a pu dire qu’il soutenait Macky Sall sans se faire lyncher.

SlateAfrique — Est-ce que vos prises de positions politiques n’ont pas risqué de vous décrédibiliser auprès d’une partie de votre public?

A.B. — Ce qui est terrible dans mon cas, c’est que l’on m’a souvent critiqué et après ils ont vu que, au fond, j’avais raison. C’était le cas pour ces élections passées, j’avais prévenu depuis le début qu’il ne fallait pas aller aux élections dans de telles conditions. Mais on ne m’a pas écouté. Je leur ai dit, sauf miracle, que ça allait péter. Ils ont dit que j’ai voulu faire un obstacle aux élections démocratiques. Et après, ces démocrates ont pris les kalachnikovs et se sont«viandés». 

Maintenant, je me suis habitué aux critiques. Tout ce que je veux c’est rester moi-même, je n’appartiens à aucun parti politique. Aussi, je n’ai pas la science infuse, je peux me tromper.

Mais il est rare que mes prévisions sur certains sujets n’arrivent pas, parce que j’ai la chance de pouvoir discuter avec des gens issus de toutes les obédiences politiques, donc je sais ce qu’ils pensent.

Quand je me prononce sur certains sujets, c’est souvent par rapport à ce qu’ils me disent que je me permets de parler. Mais ce que je tiens à dire, c’est que Jésus n’a pas fait l’unanimité, Mahomet non plus. Ce n’est pas Alpha, qui le fera.

Le jour où quelqu’un fera l’unanimité, il devra commencer à s’inquiéter. Mais à mon modeste niveau, j’ai toujours essayé de prévenir. Parfois, j’ai réussi d’autres fois non. Si on m’avait écouté, la crise n’aurait pas eu lieu et on n’en serait pas là aujourd’hui, à essayer de réconcilier les uns et les autres. Le mal est déjà fait, on ne peut qu’espérer et prier pour que les cœurs s’apaisent. 

Propos recueillis par Pierre Cherruau et Lala Ndiaye



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