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Fabrice Nicolino défonce le cercle

Par Baudouindementen @BuvetteAlpages

Fabrice Nicolino clôture sa note par "Je suis personnellement pour un vaste contrat, écologique et social, en faveur de la biodiversité, celle-ci incluant bien sûr des prédateurs dérangeants pour l’homme que sont le loup, l’ours et le lynx.

Un contrat ? Oui, un contrat engageant la société entière, et qui permettrait aux éleveurs de faire face dans les meilleures conditions possibles à une cohabitation parfois très dure à supporter. Je crois que les éleveurs auraient à y gagner. Je suis sûr que, lorsque l’on accepte des subventions qui dépassent le revenu « vrai » du travail, il faut en retour accepter des contreparties."

"Quand l’écologie est seule au monde", (sur le loup en Lozère)

Ça c'est le titre original de Fabrice Nicolino ! Le mien, il n'y est pour rien.

Quand l’écologie est seule au monde

Fabrice Nicolino : La nouvelle qui suit, tirée du journal de Lozère en ligne 48 Info, me semble fondamentale. Comme vous le verrez plus bas, une centaine d’éleveurs et d’habitants du Causse Méjean - et alentour - se sont réunis. À ce stade, c’est déjà un exploit, car le Méjean est un (magnifique) désert humain. 450 personnes peuplent 33 000 hectares, dont la plus grande partie n’est que steppe, à perte de vue. La totalité de ce plateau calcaire fait partie, depuis 2011, du Patrimoine Mondial établi par l’Unesco. Je ne vous en fais pas la réclame, mais sachez au moins qu’à mes yeux, ce territoire est l’un des plus beaux de France. On y oublie qui l’on est. On y oublie de quoi le monde est fait. On y voit aisément des vautours fauves, des circaètes, des faucons de différentes espèces, des pies grièches, des huppes fasciées, des busards.

Les merveilleux chevaux de Przewalski

Et puis, il y a les chevaux de Przewalski. Des chevaux sublimes que j’ai vus sur place bien des fois, et qui  sont les descendants en captivité des derniers chevaux sauvages de notre planète. Quelques-uns ont été ramenés de Mongolie au 19 ème siècle, et ont survécu dans des zoos tandis que leurs frères étaient tués un à un dans leurs dernières îles de liberté. Des naturalistes - mon salut à Sébastien Carton de Grammont et à Claudia Feh - réhabituent ici à la vie sauvage, depuis une vingtaine d’années, de petits troupeaux de Przewalski. Les chevaux disposent de centaines d’hectares achetés par l’association Takh, et forment au gré de leur fantaisie des groupes familiaux, réduisant peu à peu leurs contacts avec les humains. Les soins vétérinaires sont proscrits, ainsi que les compléments d’alimentation en hiver, même quand le gel fait crisser le pied. Les apercevoir, quand ils sont dans un creux du paysage, est parfois impossible.
En 2004 et en 2005, deux voyages extraordinaires ont permis d’envoyer 22 chevaux de Pzrewalski à Khomiin-Tal, dans l’ouest de la Mongolie. Je ne suis plus assez les choses pour vous en dire davantage, mais les chevaux sont toujours là-bas, et le but reste de reconstituer une harde sauvage. D’après les dernières nouvelles que j’ai eues, les chevaux revenus en Mongolie étaient confrontés à un redoutable adversaire local : le loup. Ce qu’on appelle une belle transition, qui me ramène au Causse Méjean, et à cette réunion assurément historique d’une centaine de personnes à Mas-de-Val, un hameau du Causse.
Précisons de suite que je ne tiens pas ces gens pour des salopards. Beaucoup sont des éleveurs proches de leurs brebis, et certains se sont lancés dans la bagarre contre les gaz de schiste. D’autres et parfois les mêmes sont des néoruraux, qui parlent avec enthousiasme des beautés du Causse. Je suis certain qu’on trouve dans le nombre des altermondialistes.

Et pourtant, tous ont trouvé le moyen d’un rendez-vous solennel destiné à la chasse au loup. Vous allez lire, si ce n’est déjà fait : un Collectif des éleveurs de la région des Causses et leur environnement - dont l’acronyme est Cercle - vient donc de se constituer dans le seul but de venir à bout du loup. Une fois de plus, car cet animal prodigieux a déjà été exterminé en France. Grâce à des primes d’État, grâce au fusil, grâce à la strychnine, Canis lupus a disparu de France à la fin des années 20 du siècle passé. Il occupait ce territoire depuis des centaines de milliers d’années, et en une poignée de saisons, il n’y était plus. Voilà bien un événement que les hommes n’ont pas retenu. Une épidémie bactérienne de listeria qui tue trois personnes âgées devient une catastrophe nationale que l’on commente dans toutes les gazettes. Pas la fin d’un de nos plus vieux compagnons.

Jean de Lescure, président de parc national

Quoi qu’il en soit donc, le Cercle. Il y a aussi des vidéos, que vous pourrez regarder en cliquant dans le lien ci-dessus. C’est assez fascinant, on ne peut le nier. Un éleveur explique vouloir « fédérer les énergies » pour « gérer la difficile problématique du loup ». Et met en cause au passage, lourdement, une « écologie passéiste et répressive » jugée coupable des errements de l’animal et de ses défenseurs. Je passe, vous jugerez.

On y voit aussi le président du conseil d’administration du Parc national des Cévennes, présent à la réunion. Jean de Lescure - son nom - est maire divers droite de St-André-de-Capcèze, vice-président du conseil général de Lozère, et il explique sur un ton convaincu des choses idiotes. Je cite : « Ce qu’on gagnerait d’un côté en biodiversité [en protégeant le loup ], on le perdrait de l’autre au centuple ». Il explique à l’appui de sa thèse baroque que le loup détruirait les milieux ouverts, ce qui réduirait de manière drastique la richesse naturelle de la région. De nouveau, je n’insiste pas : le président d’un parc national donne son aval à une curée on ne peut plus prévisible contre un animal. Mais l’on sait qu’une délibération récente du parc des Cévennes réclame qu’on puisse tirer sur le loup jusque dans la zone centrale de protection, censée protéger toutes les formes de vie.
So what ?

D’évidence, une singulière passion anime les membres de ce tout récent Cercle. Je la connais pour l’avoir vue à l’œuvre chez quantité de gens, et en un nombre surprenant de situations. Comment la qualifier ? En première analyse, on voit bien qu’elle traverse les siècles, les classes, les lieux. En deuxième regard, il n’est pas interdit d’y voir comme une mémoire de l’espèce, une mémoire vivante, et agissante. Je ne vous assommerai pas, sur le sujet, d’une science chez moi inexistante. Simplement, je veux dire qu’intuitivement et sans l’ombre d’une preuve, je pense depuis ma jeunesse que l’homme - l’individu - dispose en lui d’une mémoire profonde, qui est celle accumulée au cours de l’évolution de l’espèce. Je crois que le souvenir de la formidable compétition avec le loup est en réalité au fondement de la réunion de Lozère. Et j’ajoute que le biologiste américain George Schaller constate que l’animal le plus proche de l’homme, sur le plan écologique, c’est le loup. Le chimpanzé est certes un frère, génétiquement parlant, mais le loup et l’homme ont partagé ce stupéfiant privilège, pendant des centaines de milliers d’années, de chasser en meute.

Un éternel face-à-face

Nul besoin d’être grand clerc pour deviner qu’une telle concurrence a dû laisser des traces. Je gage, moi, que sans y penser une seconde, les participants à la réunion du causse Méjean ont rejoué une des pièces les plus antiques de l’histoire humaine. Lui ou nous. N’est-il pas renversant de constater que la déréliction pourtant presque achevée du pastoralisme, sous le coup de boutoir par exemple - car il en est bien d’autres - de la mondialisation, n’a pas conduit à pareille mobilisation ? Depuis la création en 1972 de l’indemnité spéciale montagne (ISM)  jusqu’à la prime aux ovins et caprins créée en 2010, les subventions ont clairement déconnecté le revenu des éleveurs et celui de leur travail. En clair, sans l’argent de la France et celui de l’Union européenne, il n’y aurait pratiquement plus d’éleveurs de brebis en montagne, fût-elle aussi « petite » que le causse Méjean. Le métier, tel que pratiqué depuis le Néolithique, n’existe plus en France. Et nul ne s’est pourtant mis en travers de cette invraisemblable régression. En revanche, qu’un loup vienne montrer le bout de sa mâchoire sur le Méjean, et une énergie que l’on croyait éteinte mobilise toute la région. Étonnant, non ?
Avant que le malentendu ne brouille tout, je précise que je n’ai jamais pensé, ni écrit, que la présence du loup en France est une affaire simple. Revenu naturellement en France, depuis l’Italie, il y a une vingtaine d’années, le loup reconquiert peu à peu ses pays d’antan. D’abord l’arc alpin, puis les Cévennes au sens large, après franchissement de la vallée du Rhône - ligne TGV, autoroute, in fine le fleuve - et même les Pyrénées catalanes françaises. Combien sont-ils ? 250 dit-on, contre 25 000 il y a deux siècles. Non, rien de simple. La revue XXI  publie le 10 janvier un numéro dans lequel j’interroge l’historien Jean-Marc Moriceau sur son très beau travail consacré au loup. Selon lui, et je le crois, car ses recherches sont remarquables, des milliers d’attaques du Loup sur les hommes ont eu lieu en France entre 15 ème et 19 ème siècle. Non, décidément, ce n’est pas simple.

À bas l’environnement !

Et, non, il va de soi que le Loup ne peut réoccuper toutes les niches écologiques qui étaient les siennes jadis. Mais je ne peux rester sans réaction au spectacle d’hommes se levant encore une fois pour abattre la Bête. Au lieu que de discuter, au lieu que de tenter être meilleurs, un tout petit peu moins lamentables que nos ancêtres, ceux du Cercle entendent répéter les mêmes gestes, et les mêmes tueries. L’affaire, au vrai, plonge au cœur même de cette révolution mentale qu’est l’écologie. Où l’on voit au passage que cette dernière n’a rien à voir avec l’environnementalisme, ce si pénible brouet que l’on sert pourtant sur tant de tables.
Pouah ! À bas les environnementalistes ! À bas l’environnement, d’ailleurs. Car ces mots cachent le désastre coutumier de la pensée humaine dominante. Ce qui compte, c’est ce qui entoure les hommes, ce qui les environne. L’homme est au centre et ne doit considérer que ce qui est à portée de domination et de contrôle. En somme, l’anthropocentrisme est partout. Sauf chez les (si rares) écologistes, pour qui les hommes doivent accepter une place contrainte et limitée, dans le cadre si complexe de relations qui nous font, qui nous tiennent et parfois nous empêchent. L’essentielle bagarre pour la biodiversité ne saurait être une partie de campagne. Elle oblige à tout repenser de la place de l’Homme sur Terre, elle conduit droit à une Déclaration universelle des devoirs de l’homme, elle exige le partage. Pas seulement, comme prétendent le faire les gauches, le partage des biens entre humains. Non, le grand partage de l’espace, de l’air, de l’eau. Avec tout ce qui vit.
Nous en sommes loin ? Affreusement.
Fabrice Nicolino
PS : Je suis personnellement pour un vaste contrat, écologique et social, en faveur de la biodiversité, celle-ci incluant bien sûr des prédateurs dérangeants pour l’homme que sont le loup, l’ours et le lynx.

Un contrat ? Oui, un contrat engageant la société entière, et qui permettrait aux éleveurs de faire face dans les meilleures conditions possibles à une cohabitation parfois très dure à supporter. Je crois que les éleveurs auraient à y gagner. Je suis sûr que, lorsque l’on accepte des subventions qui dépassent le revenu « vrai » du travail, il faut en retour accepter des contreparties.
Source, Publié avec son accord.

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