Magazine Culture

Xu Xu Fang, Viper au sein

Publié le 07 avril 2008 par Bertrand Gillet
Nous étions en cavale mais, étrangement, il n’y avait aucune voiture de flics à notre poursuite. L.A. ne dormait pas, L.A. ne dort jamais, les autoroutes qui la ceinturaient déversaient leur inlassable flot de voitures partant vers je ne sais quelle quête, nous étions de ceux-là. Nous devions être sur Olympic Boulevard quand la limousine bifurqua silencieusement, la nuit était moite, fenêtre ouverte, tête penchée et bras affalé, je sentais l’air délicieux filer entre mes doigts. Puis, je ne sais plus très bien, mais je fus tirer de ma rêverie par un choc à la fois violent et léger, comme si la voiture toute entière l’avait absorbé, nous venions de renverser un homme, tout s’était passé si vite, il portait un complet gris, son visage carrée laissait entrevoir deux yeux vert émeraude, il était coiffé d’une brosse grisonnante qui lui donnait l’aspect d’un agent du KGB. Au moment où mon esprit visionna à nouveau la scène en détail, je constatais qu’il empoignait d’une main un pauvre bougre visiblement mort et dans l’autre un pistolet automatique prolongé froidement par un silencieux. En arrière plan, un chauffeur de taxi cul par terre, un noir dont les lunettes n’arrivaient pas à masquer la peur évidente, celle du pauvre mec pris en otage et qui marmonne mille fois sur ses lèvres « pourquoi ça m’arrive, pourquoi ça m’arrive ». Ma conscience venait de s’éveiller, la voiture avait repris la route, Johnny Yen me tendit une carte de visite tachée de sang, vraisemblablement celle du tueur, sur lequel ces mots étaient inscrits : Church of Scientology. Ma conscience fut alors rassurée.
La bretelle d’autoroute était maintenant dégagée, on entendait au loin les sirènes de police s’époumoner, dans le ciel les étoiles se tapaient un striptease, c’est comme ça la nuit à Los Angeles, des sirènes qui braillent et des étoiles qui se débraillent. Le grand tapin d’une nuit d’extase totale. Dans la limo, les filles nous servent du champagne. Seul le gros chicano qui nous conduit reste inflexible sur la question de l’alcool, il faut dire que le bonhomme est déjà salement englué dans une addiction fatale aux USA, j’ai nommé le Cheese burger with fries, présenté sur plateau en plastique froid, clinique, le tout photographié sous des fontaines de Coca Cola pour finir dans un fast-food affiché au-dessus de la tête d’un empoyé-zombie qui croit pouvoir financer, grâce à ce job miteux, sa prochaine année en fac à 20 000 dollars l’année. Johnny Yen voulait impérativement s’arrêter dans un club de jazz dont il connaissait bien le patron pour l’avoir longtemps approvisionné en drogue, les jazzmen sont des junkies si intensément authentiques. Lorsque nous arrivâmes aux abords du club, la zone était envahie de flics en imperméables bon marché, le dealer m’envoya en éclaireur. J’allais me rencarder auprès d’un gras sergent puis revins à la limo dont la vitre noire s’abaissa lentement. Je racontais à Johnny Yen ce que le flic m’avait confié, il ne s’agissait pas d’une simple rixe mais d’un vrai règlement de compte, façon les pros parlent aux pros, et c’est le patron qui en avait fait les frais. La serveuse l’avait retrouvé, la tête posée sur l’une des tables du club, avec un petit trou en son milieu duquel s’écoulait un mince filée de sang, du boulot très propre, sans doute l’œuvre d’un tueur à gage.  Le chinois resta impassible, rien ne troubla le calme ordonnancement des rides qui marbraient son visage. Un seul signe, infime pour le commun des mortels, suffit à faire décoller la limousine qui déboîta alors vers l’horizon pâle. Nous roulâmes un long moment, la voiture bringuebalait doucement, je me sentais porté par une douce vibration, je la ressentais pleinement, chaque partie de mon corps en appréciait la lente et puissante volupté, vibrations qui continuaient encore et encore, ma main se déporta alors machinalement sur ma poche ; mon portable sonnait depuis quelques minutes. À l’autre bout, Bobby de Xu Xu Fang nous invitait à le rejoindre du côté de Santa Ana Mountains, l’aurore commençait à poindre sous l’étoffe du ciel.
A suivre...

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Bertrand Gillet 163 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte