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Anticorps, Antoine d’Agata au BAL (Paris 17)

Publié le 27 février 2013 par Carnetauxpetiteschoses @O_petiteschoses

En entrant dans la première salle du BAL, le dénuement de la pièce et les voix intimistes qui semblent révéler des secrets, surtitrées sur un écran qui reste vide d’images nous laisse hésitants. Certains s’assoient, d’autres restent en retrait, d’autres encore se plantent devant l’écran de manière affirmée. La projection est celle de confidences de femmes rencontrées aux quatre coins du monde. En prenant le film en cours, on saisit qu’elles confesse leur rapport au corps, qui est aussi de fait leur rapport à leur être, à leur identité.

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Imprégnés du discours énoncé par des voix douces et presque chuchotantes, on s’approche ensuite des palettes qui présente sur du papier ordinaire, à la manière de tracts, des tirages de certaines photos de l’exposition, au même titre que des textes bruts où les mots noirs ressortent sur le papier orange. A quoi ces papiers correspondent ? J’ai été surprise envoyant une femme remonter de la pièce du bas et se servir dans chaque pile. Au dos de certaines, un plan, comme un fléchage de l’exposition. Car en arrivant en bas, on est pris dans le tumulte des images qui tapissent la pièce. En mal de repères, on se reporte à cette cartographie inattendue.

La scénographie bipartite réussit le tour de force d’évoquer le calme et le silence dans une pièce à l’installation sobre mais sonore, et la cacophonie et la saturation dans une pièce silencieuse.

Pourquoi cette présentation ? Et qui est Antoine d’Agata ?

Il approche la photographie comme un moyen de capturer un flux, un mouvement, un écoulement. Son appareil devient le médium par lequel il prélève des morceaux de vie, des échantillons du monde. C’est précisément ce monde et le système qu’il veut révéler. Les engrenages de la société dans lesquels certains emprisonnent leurs vies. Cette même société de consommation qui finit par traiter les gens comme des choses, qui laisse en marge de son sillon des parias, des personnes que l’on ne considère plus, seuls…

C’est pour comprendre ce monde qu’il soupçonne de ne pas tourner très rond, qu’Antoine d’Agata mû par son goût des voyages et des découvertes, sillonne le globe au Mexique, au Brésil, aux Etats-Unis, en France, en Libye, en Inde, en Allemagne ou au Cambodge. Il plonge dans les entrailles de ces pays, en cherche la chair, les miasmes, la solitude et les souffrances passées sous silence.

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Mais plus encore il se mêle à cette mélasse en la sondant en situation. C’est la démarche dangereuse qu’il adopte notamment dans Ice, ouvrage pour lequel il part à Phnom Penh. Où pendant 5 ans il documente son expérience de perte de contrôle, d’oubli, de perception et de sensations biaisées par le prisme des expériences sexuelles et narcotiques. C’est donc le parcours du photographe qu’on lira sur les murs du BAL. Ces moments d’intimité et de chute qui côtoient la perte de soi, et les frontières de la mort, sont placées en contrepoint de scènes très froides le plus souvent situées dans des décors aux situations géopolitiques complexes (qui sont en rapport avec cette issue fatale) : on y voit les charniers de Libye ou les soldats de Cisjordanie… Il place aussi des non-lieux, de ces places abandonnées, qui sont rayées de la carte pour temps, le temps de leur rénovation. On voit alors des rénovations urbaines à l’œuvre, comme une documentation précise d’un espace-temps précis.

Comment effectuer une sélection dans le travail prolixe d’un artiste qui adopte une démarche photographique aussi indéfectible de son regard et de son expérience de la vie ?

Fannie Escoulen et Bernard Marcadé, ont pris soin avec l’artiste de délicatement se saisir de sédiments précis, qu’ils soient écrits ou imagés, comme s’ils procédaient par carottage dans son œuvre ; comme il opère lui-même dans les béances purulentes du monde.

Ils nous livrent un portrait de ce dernier fidèle à la vision de l’artiste, qui tend vers une abstraction autant qu’une documentation aussi proche de la réalité que possible. Les fichiers de police internet qui détaillent les portraits de dizaines de personnes, souvent avec des expressions similaires selon les fichiers.

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Dans ce flot d’images, nous nous déplaçons avec notre plan, qui situe les photos par ville et par date. Leur traitement quel qu’il soit participe à révéler le sombre visage du monde. Le filtre du flou dont l’opacité ne suffit pas à cacher la violence des scènes, questionne plus encore, nous fait tourner la tête pour comprendre la situation, et parfois même détourner le regard, car nous nous sentons plongés tête la première dans les canons des armes, les décombres des cités, et orifices des corps. Pendant notre visite, nous compulsons avec méthode ces photos fourmillantes, que nous prenons en pleine face. Nous recevons de plein fouet toutes les émotions accumulées, les cris des femmes, le silence des soldats, et la solitude de tous en faisant intrusion dans leurs vies grâce au photographe qui nous livre cette matière brute, issue de ses rencontres.

Malgré ce regard lucide qui sonde les replis de l’anatomie du monde, malgré ces prélèvements chirurgicaux peu reluisants, nous ne sortons pas complètement abattus. L’œuvre transcende cette impression, elle fascine et enivre en nous faisant mesurer l’incroyable démarche de l’artiste, et en permettant une vraie réflexion sur les choses.

La photo comme prolongement de soi et comme prélèvement des plaies du monde

Sa démarche photographique semble un prolongement empirique de lui-même, ses photos des témoignages de ses expériences. Il entretient d’ailleurs un rapport intéressant à ses sujets, à son appareil, qui n’est jamais juge, jamais intrusif. Il permet de retenir un instant la vacuité des corps, qui se remplissent, s’offrent et restent en quête d’existence. C’est aussi la photo qui permet de s’introduire dans les interstices abandonnés de la réalité, ceux qui glacent, et ceux qu’on refuse de voir. Elles laissent à penser que l’artiste s’expose, prend des risques dès lors qu’il vise les choses par l’intermédiaire de son objectif. Dans sa démarche, Antoine d’Agata tente de montrer l’incohérence de la société, l’aliénation de notre monde. Il y parvient avec force par l’image. Ses mots que l’on parcourt en refaisant surface dans la première salle, semblent cracher le monde en une logorrhée que l’on ne retient moins que les images, qui sont rangées résiduellement dans notre esprit, prêtes à illustrer désormais les tabous du monde, lorsque nous les rencontrerons prochainement.

A voir :
Anticorps
Antoine d’Agata
Jusqu’au 14 avril 2013
Le BAL
6, Impasse de la Défense
75018 – Paris


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