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DÉCODAGE DE L'IMAGE ÉGYPTIENNE - XXIII. DE LA FORMULE D'OFFRANDES FUNÉRAIRES (Première partie : "Hétep di nésout" ...)

Publié le 19 mars 2013 par Rl1948

 

   Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis qui préside à la chapelle divine et à la nécropole : qu'il soit enterré dans la nécropole en tant que détenteur de privilèges, qu'il atteigne une très belle vieillesse auprès du grand dieu et que l'on invoque pour lui (des offrandes consistant en) pain, bière, viande, volaille (lors de) la fête de Thot, le premier de l'an, le nouvel an, la sortie de Min, la fête du feu, le premier du mois, chaque fête, chaque jour, (pour) le chambellan royal, le prêtre d'Heqet, le magistrat et administrateur, Kaaper.

   Vous souvenez-vous de Kaaper, amis visiteurs ?

   Pas le plus que célèbre Cheik el-Beled du Musée du Caire, mais à tout le moins son homonyme : celui dont nous avions découvert la partie supérieure de la tombe en Abousir, en mai 2010.

   Celui dont nous avions admiré la scène du repas funéraire sur le tableau de la stèle fausse-porte exposée au Detroit Institute of Arts.

Kaaper devant table repas funéraire (Detroit Institute of Arts)

   Celui dont plusieurs reliefs issus du pillage avaient été achetés par d'autres musées dans le monde et dont un des linteaux fait actuellement partie des Aegyptiaca qui assoient durablement la richesse et la renommée de la Fondation Martin Bodmer - Bibliotheca Bodmeriana - à Cologny, près de Genève.

Linteau-Kaaper.jpg

   J'ai la chance de virtuellement connaître une Genevoise passionnée d'égyptologie qui m'a "offert" un certain nombre de photos qu'elle a prises de ce relief. - (Grand merci à toi, qui te reconnaîtras.)

     Celle ci-dessus, d'abord, réalisée avec le recul nécessaire de manière que le monument- nous apparaisse sur toute la longueur de ses quelque trois mètres, - pour seulement 22,5 centimètres de hauteur et de 3,5 à 5 cm de profondeur.

     Mardi dernier, rappelez-vous : alors que nous détaillions l'environnement gravé autour de la table du repas funéraire de Tepemânkh sur l'imposant bloc de calcaire E 25408 qui nous occupe depuis quelques semaines et que je mettais l'accent sur la traditionnelle formule d'offrandes que, parce que seulement composée de quatre expressions - mille pains, mille cruches de bière, mille pièces de boeuf, mille volailles - j'avais définie comme concise, je vous promis pour aujourd'hui une surprise - de taille avais-je malicieusement ajouté - en pensant bien évidemment à sa longueur, mais aussi à la formulation écrite qu'elle révélait, sans oublier d'épingler le soin apporté par le lapicide à la graver de beaux et fins hiéroglyphes.

   Surprise enfin parce que faisant fi de nos habitudes, ce n'est pas au premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que je vous emmène pour la découvrir, mais à Genève, tout en vous invitant à un détour non négligeable par la concession de fouilles des égyptologues tchèques, en Abousir, où vous recevra un court instant Miroslav Barta aux fins de simplement vous rappeler que ce Kaaper, important fonctionnaire aulique qui vécut au début de la Vème dynastie, fut non seulement scribe des terres de pâturage du bétail tacheté ; scribe, puis inspecteur des scribes du département des documents royaux se rapportant à l'armée de plusieurs forteresses des zones frontalières ; surveillant de tous les travaux du roi, puis architecte en chef responsable des bâtiments royaux sur tout le territoire égyptien ; mais aussi - et cela est plus rare - prêtre de la déesse Heqet, à laquelle les Égyptiens associaient la grenouille et sur lequel nous nous pencherons la semaine prochaine ...

   Pour bien vous faire comprendre ce que j'entends par concision chez Tepemânkh, - de toute évidence, par manque de place sur la pierre -, je voudrais m'employer ce matin, dans un premier temps, à définir les différentes composantes d'une invocation type puis, dans un second, à nous attarder à celle de Kaaper exposée à Genève.

   A l'Ancien Empire, cette formule invocatoire se devait effectivement de comporter cinq éléments s'énonçant dans un ordre bien défini : l'en-tête, invariable ("Offrande que donne le roi") ; le nom de l'un ou l'autre dieu, essentiellement à connotation funéraire ; le verbe d'action, lui aussi immuable ("donner") ; l'énoncé d'une succession d'offrandes alimentaires et enfin le nom du défunt auquel cette "prière" s'adressait.

   Pour diverses raisons politiques et/ou religieuses, le texte un temps figé, évolua suivant les époques, tant au niveau de la forme -  quelques graphies nouvelles apparurent - que du fond : aux aliments de base - pain, bière, viande, volaille -, vinrent s'ajouter d'autres denrées comme le vin ou le lait, d'autres biens comme des tissus ou des ustensiles de vaisselle mais aussi, nous l'avions rencontré sur le côté gauche du siège sur lequel étaient assis Imenhetep et son époux Ounsou, dans la vitrine 4 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, le souhait du défunt de pouvoir respirer le doux souffle du vent du nord ou de boire l'eau du fleuve

   C'est à la tâche de dresser la nomenclature de toutes les formules invocatoires connues que s'est attelé l'égyptologue allemand Winfried Barta (1928 - ... ), - à ne pas confondre avec le Tchèque Miroslav Barta que j'évoquai voici un instant ! - dans un ouvrage de 1968, publiant le texte de son travail d'Habilitation à la Faculté de Philosophie de l'Université Ludwig-Maximilian de Munich, Aufbau und Bedeutung der altägyptischen Opferformel (Structure et signification de la formule d'offrandes des anciens Égyptiens) : il consacre en effet les deux tiers des quelque 360 pages, à lister ces invocations période par période, en partant évidemment de la plus ancienne, - à la IVème dynastie, je pense l'avoir déjà précédemment souligné -, figurant dans la tombe de Rahotep, à Meidoum.  

   J'avais déjà aussi, souvenez-vous, récemment fait allusion à ce savant quand je vous avais proposé le "menu" de Tepemânkh dans la mesure où, pour sa première "Dissertation", cette fois, présentée cinq ans plus tôt, en 1963,Die altägyptische Opferliste, von der Frühzeit bis zur griechisch-römischen Epoche (La liste d'offrandes des anciens Égyptiens, depuis les premiers temps jusqu'à l'époque gréco-romaine), il avait minutieusement relevé les différents types de listes de denrées alimentaires offertes aux défunts, également classés de manière chronologique.

   Abordons à présent, voulez-vous, le linteau si bellement gravé du mastaba de Kaaper que nous lirons, comme de tradition, en partant de la droite et en nous dirigeant vers la gauche ; et voyons si, in fine, le texte respecte la formulation classique que je viens de brièvement vous définir.

   Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis

 


   Avec "Htp di nsw.t" - prononcez "hétep di nésout" -, Offrande que donne le roi, nous sommes donc bien en présence du début obligé de ce type de formule verbale : les deux premiers hiéroglyphes, le roseau des marais et la galette de pain, symbolisent le roi de Haute-Égypte : ensemble, littéralement, ils se traduisent par : "Celui qui appartient au roseau", dans la mesure où cette plante figure l’emblème du sud du pays, comprenez : la Haute-Égypte.

   Le troisième signe, vous le connaissez, amis visiteurs, depuis que je vous ai expliqué dernièrement qu'il s'agissait de la représentation d'un pain sur une natte symbolisant le concept de l'offrande.

Le quatrième hiéroglyphe, le triangle, il figure une des formes conjuguées du verbe "donner".

   En toute logique, je devrais donc traduire cette suite de signes par "Le roi (1- 2) offrande (3) donne (4) ...".

   Mais la première place qu'occupe ici les hiéroglyphes symbolisant le roi constitue ce que les égyptologues sont convenus d’appeler soit une métathèse de respect, soit une antéposition honorifique, c'est-à-dire une inversion des signes par rapport à la logique de manière à mettre la personne royale en exergue.

   Quant au cinquième dessin gravé, le chacal assis, personnification d'Anubis, il concrétise le fait qu'aux premiers temps - à tout le moins au début de la Vème dynastie -, ces souhaits étaient subordonnés aux consentements conjoints du souverain, "patron" séculier de la nécropole et d'un dieu, en l'occurrence ici Anubis, protecteur divin de cette même nécropole qui, comme l'indique le texte, 

préside à la chapelle divine et à la nécropole

 

   Parfois, ce seront d'autres divinités à connotation funéraire, Osiris, ou Ptah, ou Min ..., voire l'une ou l'autre ensemble, qui seront convoquées

   Roi et dieu(x) accordaient donc de conserve plusieurs avantages aux privilégiés à récompenser, dont pourvoir à son alimentation n'était évidemment pas le moindre.

   Par la suite, la formule se modifia dans la mesure où le roi, seul initiateur des offrandes, faisait oblation au dieu, devenu ainsi bénéficiaire premier, pour qu'il les rétrocède à un défunt, "allocataire" final.

Offrande que donne le roi à Osiris , pourrez-vous lire dans ce cas.

   Les nombreuses variantes rencontrées au cours des temps dans le libellé des formules d'offrandes, notamment aux XIIème et XIIIème dynasties (Moyen Empire/Deuxième Période Intermédiaire) - sur lesquelles il serait fastidieux et trop pointu d'insister aujourd'hui -, vous l'aurez compris amis visiteurs, constituent d'évidence autant de critères stylistiques - fil d'Ariane, j'aime à le répéter, de nos rendez-vous de ce premier trimestre -, permettant aux égyptologues de dater avec une certaine précision le monument sur lequel elles figurent.

   Avant de poursuivre, qu'il me soit également permis un nouvel excursus pour simplement mentionner, sans là aussi entrer dans de trop lourdes considérations linguistiques et sémantiques : certains égyptologues contemporains ont choisi de ne plus entériner la traduction "classique" de leurs pairs, Offrande que donne le roi, et de voir en ces termes des sens grammaticaux différents - verbe ou substantif ? ; formule descriptive ou optative ? Ils préfèrent alors traduire par Daigne le roi accorder une offrande à ... ou Puisse le roi ...  ou  Veuille le roi ... ou encore Qu'il (le roi) daigne accorder ...

   L'en-tête terminé, l'invocation proprement dite peut commencer avec d'abord le voeu que Kaaper soit enterré dans la nécropole en tant que détenteur de privilèges

   Cette précision (détenteur de privilèges) fait évidemment allusion, souvenez-vous amis visiteurs, à la notion d'imakhou que nous avions croisée dans les titres portés par Metchetchi ; ce qui m'invite à pouvoir ici également traduire par possesseur de la dignité d'imakh,  - tout en vous suggérant d'éventuellement relire mes explications d'avril 2011.

   Le texte chez Kaaper se poursuit : qu'il atteigne une très belle vieillesse auprès du grand dieu.

   Comment ne pas songer, en lisant semblables voeux, à ce passage que nous avions, rappelez-vous, rencontré dans les Maximes de Ptahhotep, précédant immédiatement le colophon ?

J'ai obtenu cent dix ans de vie,

que m'a accordés le roi,

(...) pour avoir pratiqué la maât pour le roi,

jusqu'à la place de la vénération (comprenez : le tombeau).

   Sur le linteau de Kaaper vont ensuite être énumérées les offrandes alimentaires : c'est, si vous y consentez, amis visiteurs, ce que nous découvrirons ensemble mardi prochain, le 26 mars.

 

(Barta : 1968, passim ; Maspero : 1912, 365-9 ; Sainte Fare Garnot : 1947, 35-8 ; Vuilleumier/Chappaz : 2002, 71-5)


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