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MALI - La presse française muette face à l'épuration ethnique

Publié le 11 mars 2013 par Pierrepiccinin

Mali - La presse française muette face à l’épuration ethnique(Le Soir, 12 mars 2013) 

  

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Tombouctou, les boutiques des commerçants arabes saccagées

photo © Pierre Piccinin da Prata (Mali - février 2013)

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[photo : Tombouctou - Les quelques manuscrits brûlés par les djihadistes islamistes]

Au Mali, les assassinats perpétrés par l’armée malienne se multiplient à l’encontre des communautés arabe et touarègue.

Parti de Bamako, la capitale, j’ai traversé le pays du sud au nord, à la découverte d’une opération militaire française qui m’est apparue sous un jour particulièrement dramatique : les Touaregs et les Arabes, les « peaux-claires », sont systématiquement arrêtés par l’armée et « disparaissent », quand ils ne sont pas retrouvés morts, une balle dans la tête ou, plus fréquemment, égorgés.

De plus en plus mal dissimulés par les communiqués enjoués du Quai d’Orsay, les massacres ne peuvent plus être ignorés. Tel l’assassinat, quelques jours avant mon arrivée à Tombouctou, de trois Arabes, arrêtés par l’armée et retrouvés morts à la porte nord de la ville. Il s’agissait de deux colporteurs et du maître de la madrasa, l’école coranique, arrêté par des militaires devant ses voisins.

Ce n’est en effet qu’un exemple de ce qui se passe au Mali : les militaires, issus très majoritairement de l’ethnie bambara dominante, imputent aux Touaregs et aux Arabes l’invasion islamiste qui avait pris le contrôle des deux-tiers du pays. Selon les propos rapportés d’un colonel malien, « si on les extermine, il n’y aura plus jamais de rébellion ».

Et, de fait, les familles arabes et touarègues qui ne s’étaient pas réfugiées au Niger ou en Mauritanie après la reconquête ont reçu l’ordre de se faire recenser : toutes ont ensuite été arrêtées ; elles ont toutes disparu.

Les quelques Touaregs et Arabes loyalistes encore présents dans l’armée disparaissent eux aussi : ils sont envoyés en patrouilles, dont ils ne reviennent pas.

Plus encore, l’existence de charniers est désormais avérée, à l’exemple de la fosse commune que j’ai pu observer à la sauvette, au sud de Tombouctou : sous le clair de Lune, une vingtaine de corps gisaient entre les dunes ; des bras, inertes, qui sortaient du sable, des visages sans yeux. Quelques bouts d’étoffes qui claquaient au vent. Des touffes de cheveux agitées par la brise. Les dents d’une femme, nacrées par le rayon lunaire, que les lèvres desséchées, rétractées, laissaient apparentes. L’odeur de la charogne…

L’ampleur des faits, le caractère systématique des exécutions, les populations visées… Le constat est tel que l’on ne peut nier qu’il s’agit bien d’un cas d’épuration ethnique, décidée par les autorités militaires et dont le but est de pousser à l’exil Arabes et Touaregs.

Les médias français, largement majoritaires dans la couverture des événements au Mali, semblent cependant s’être enfermés dans le déni complet de ce qui se passe et se bornent à évoquer quelques « exactions ».

« Ça embarrasserait nos lecteurs », m’a expliqué le correspondant d’un grand quotidien de l’Hexagone. « Ma rédaction m’a envoyé ici pour faire des ‘sujets magazine’, pour soutenir nos soldats ; il y a plein de choses à couvrir : le remplacement des autopompes du service incendie de l’aéroport, la réparation du réseau électrique, des canalisations d’eau courante… »

- Votre texte me pose problème, m’a répondu le chef de rédaction d’un autre quotidien français très en vue, auquel j’avais proposé un extrait de mon reportage sur les charniers. Non pas sur les faits rapportés, mais votre style est trop éditorialiste ; ce n’est pas celui d’un reportage de terrain. Désolé, je ne le passe pas. (sic)

Le 14 février, j’ai rencontré Ali ould-Mohamed Kalbali. Sur sa carte d’identité, il est écrit qu’il est né « vers 1943 ». C’était un grand chef de caravane. Quand il était jeune, il menait plus de cent cinquante chameaux à travers le Sahara, en se guidant grâce aux étoiles, m’a-t-il raconté.

Il m’a montré son petit-fils et m’a demandé de les prendre en photo.

Il est trop vieux pour s’en aller vivre ailleurs, m’a-t-il expliqué. Je lui ai demandé s’il n’avait pas eu d’ennui avec l’armée. Il m’a répondu que non. La peur se lisait dans ses yeux…

Je ne me suis pas attardé auprès du vieillard.

Deux heures après que j’ai quitté Tombouctou, mon guide m’a téléphoné : « Ils ont arrêté Ali ! »

J’ai immédiatement prévenu les quelques journalistes encore présents à Tombouctou, que j’avais rencontrés la veille, tous français, à l’exception de la correspondante d’Associated Press, Rukmini Callimachi.

Elle seule a réagi : Rukmini s’est tout de suite rendue sur place. Elle a interrogé les voisins d’Ali : les soldats lui ont lié les mains et l'ont poussé à l'arrière d'un pick-up ; le vieux tremblait comme une feuille morte.

Ces faits ont été dénoncés par The Washington Post et Fox News. Mais, dans la presse française… Rien.

Nous ignorons à ce jour ce qu’il est advenu d’Ali : comme tant d’autres, il a… « disparu ».

Lien(s) utile(s) : Le Soir

Et : Fox News - The Washington Post

Lire : MALI - Grand-reportage : L'illusion malienne - Depuis la parution de cet article, mes contacts à Tombouctou sont recherchés parl'armée malienne 

Voir aussi : MALI - INTERVIEW de Pierre PICCININ da PRATA sur RADIO CANADA  

Action pour la sécurité de Monsieur Ali ould-Mohamed Kalabali

Page Facebook - Mali : épuration ethnique - Ali ould-Mohamed Kalbali 



Lire aussi :  

- MALI - « C’est maintenant que la guerre va commencer » (Rue89)

- MALI - Une guerre sans mort, sans blessé et sans une seule femme en pleurs…   

Et AFRIQUE - Côte d’Ivoire : « légalisme » ou « gouvernance » ?

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

(www.pierrepiccinin.eu)


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