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Les commourants de Jude Stefan

Par Florence Trocmé

Les commourants de Jude Stefan Pourrait-on parler d'un "testament" du poète ? d'un poème de la fin, pour paraphraser Stéfan ? Certainement pas : Les commourants prouve la maîtrise du poète et, tout autant, une singulière vigueur. Il s'agit, comme l'indique le sous-titre, d'un " longpoème d'Adieu " : on verra comment cette annonce se traduit mais on s'arrête d'abord sur " longpoème". Stéfan a peu écrit de longs poèmes, mais s'y est essayé assez tôt : dans son troisième recueil, Idylles, suivi de Cippes, les huit poèmes d'Idylles tranchent par leur dimension sur ceux de Cippes. Plus tard, l'ensemble entier des Suites slaves (1983) abandonne la dimension courante des poèmes de Stéfan - pas plus d'une vingtaine de vers - pour s'étendre à plusieurs pages et le recueil titré Élégiades est suivi par Deux méditations, consacrées au mont Pincio et à un cadavre, elles aussi de longueur inhabituelle parmi près de vingt ouvrages. Tous ces poèmes longs ont un point commun, ils sont plus ou moins nettement narratifs, mais cet aspect tend à disparaître dans Les commourants, que la quatrième de couverture définit assez précisément : " Lente litanie anthume que l'homme solitaire et vieillissant déploie au rythme d'un flux vital sans retour, avec ses pulsations, ses élans, ses stases ". Litanie : énumération qui n'implique pas le déroulement ordonné dans le temps, la succession des causes et des effets, la hiérarchie des faits, mais bonds, rebonds et ralentissements, arrêts. On s'arrêtera à ces caractères sans du tout chercher à épuiser le décryptage.

Les commourants compte un peu plus de 900 vers, dominés par le motif de la mort (" nous tous les mourants / eux déjà et ceux bientôt ou à l'instant "), plus précisément par le thème de la mort à venir. Se succèdent de courts ensembles sans lien apparent, et la discontinuité empêche, pour le moins gêne la tentation de lire un récit. Un exemple ; ouverture du poème : " adieu jusqu'au revoir ", suivent des éléments de l'enfance ; puis : " en la vie brève et lente / Oubliés le sampi le kappa ", avec des mots techniques qui renvoient à l'activité sociale passée de Stéfan (il enseignait le grec) ; puis le présent, le retour invariable de la succession des jours : " au pré fluvial / Gitanes étendent leur linge (...) " ; puis : " né jadis à la mort de Répine & Pascin / 1930 / (...) ", avec le nom de deux peintres morts l'année de la naissance de Stéfan. Etc. Non pas, donc, une vie entre deux dates (" ma vie sera tôt [= vite] racontée "), mais des " Trouées de Souvenirs ".

Presque toutes les séquences, ensuite, sont constituées de fragments du passé dont on reconnaît parfois des éléments dispersés dans les recueils précédents, mais ici toujours sous une forme ramassée. Ainsi la grand-mère, l'aïeule définie par " sa résignation au Nul / des cieux et brouettes de linge ". Viennent dans l'écrit, comme arrachées au temps, les femmes aimées et quelques-unes seulement nommées (" Une Elsa en plein cœur ") ou plus longuement évoquées : l'une disparue depuis peu (belle Fleur mauve / vos anneaux de Gitane "), comme son chien Ramsès ; les femmes aussi de rencontre, celles des hôtels de passe, d'autres dont l'image ressurgit inattendue (" viens Maria ma jeune fiancée "). Parmi les moments redevenus pour un instant présents, on notera ceux de l'enfance et de l'adolescence, rares dans l'œuvre - et énigmatiques pour le lecteur : comment reconnaître Trieste dans la mention de la bibliothèque Hortis et du théâtre Miela ? D'autres vers (" sous l'immonde boa de dieu / les pieds de mort comme on dit / de veau obsédants survivants ") renvoient à la vue d'un mort en classe de 5 ème chez les jésuites : les élèves avaient dû défiler devant le cadavre du Supérieur. Peut-on lire Les commourants sans avoir en tête ces données biographiques ? Sans aucun doute ! L'imaginaire du lecteur se passe de l'histoire de l'auteur, quoi qu'on dise, et sur ce point précis Jacques Roubaud défend justement le rôle de l' " image-mémoire " : les mots qui vont intervenir dans un vers quelconque agissent, pour un nombre indéterminé de lecteurs, sur un ensemble de souvenirs ; c'est la présence simultanée de ces mots-là qui va provoquer chez ceux qui lisent, éventuellement, le surgissement d'une image. "

À côté de cette image des chaussures cirées du cadavre, abondent les séquences sur la mort des proches (" perdus aïeuls parents amis amantes ") comme sur celle des inconnus, et " qui s'en souviendra / parmi les Ombres assoiffées de sang ? ". À la mort sont associés l'oubli et " l'infernale solitude ", que rien ne rompt, sinon peut-être la passion des mots :

ainsi revenant le Souvenir tue. Qu'
à défaut nous viennent en aide
les seuls vocables, Feuillard ou
Filandres

Il faudrait suivre dans le poème le travail minutieux et subtil du vers, commenter la prédominance du vers impair - l'emploi de l'onzain, par exemple - et l'emploi de la majuscule qui, me semble-t-il, invite le lecteur à s'arrêter sur le mot ainsi isolé, reprendre l'ensemble des rimes intérieures (" [...] aux vitres givrées et feuillets / en cendres qui dans son lit gis "). Sans ne reconnaître que de la virtuosité dans l'apparition d'un palindrome dans un vers : " loin du Reg et de l'Erg absolus ", le désert de pierres (Reg) et le désert de dunes (Erg) ayant ici leur raison d'être, comme le passage d'une boue à une autre dans " tourbe puis bourbe ". C'est que tout se défait ou disparaît et la dérision parfois, si vaine soit-elle, est une défense ; ainsi n'hésitons pas à lire le jeu de mots dans : " la vieille Hesse / le land ancien ", puisque le vers suivant ajoute à l'idée d'achèvement : " où l'Aïeul fit son régiment ".

Reg n'est pas un mot courant ; on en lira d'autres, Stéfan dans tous ses recueils a introduit des vocables tombés en désuétude ou issus du vocabulaire de diverses techniques. Rien d'une préciosité mais une attention au sens, au son et le souci de faire vivre la langue. Quelques-uns pris au hasard dans Les commourants : filandres, hiement, reluctance, flueurs, moriture... La création de néologismes, toujours bien formés comme inadvenu, tocsiner répond aux mêmes motifs. Mais Stéfan n'est pas qu'un habitué du Littré, c'est aussi un lecteur. Citer des noms n'a pas pour autres intentions que de renvoyer le lecteur à l'immense bruit de la littérature, de l'histoire, et d'inscrire le poème dans une histoire. Ici, c'est la légende de Sémiramis, fondatrice de Babylone, par le biais de l'opéra de Rossini ( Semiramide) et son introduction ( Bel raggio / lusinghier) et des cantatrices du xix e siècle qui le chantèrent, Giulia Grisi, Nellie Melba. Là, ce sont les allusions au Zanzotto de Idiome ou au Victor Hugo des Contemplations : " et ce pâtre des prairies qui songe " renvoie à " Le pâtre songe, solitaire / [...] Il sait que l'homme souffre " ( Magnitudo parvi). Jamais rien de gratuit, y compris dans des détournements, de Nerval avec " Le Veuf l'insomniaque l'obscur ", ou de Villon :

mais derechef où sont
où sont les où sont les cravates Tricolores
le méthane CH 4
le petit latin
[...]

Quand Stéfan cite des éléments de ses recueils anciens, personnages (sœurs, amis, aimées) ou motifs (les saisons, les mois, les fleurs, les animaux, l'Antiquité), il marque ainsi une continuité entre les ouvrages publiés sous ce nom d'emprunt.

Dans Les commourants, Stéfan poursuit une méditation depuis longtemps commencée, sur la mort et l'oubli, le sort des œuvres. On n'a fait qu'esquisser les contenus de ce riche poème, fortement en accord avec la réflexion de Blanchot sur l'écriture et la mort : " Écrire, c'est ne plus mettre au futur la mort toujours déjà passée, mais accepter de la subir sans la rendre présente, et sans se rendre présent à elle, savoir qu'elle a eu lieu, bien qu'elle n'ait pas été éprouvée, et la reconnaître dans l'oubli qu'elle laisse et dont les traces qui s'effacent appellent à s'excepter de l'ordre cosmique,, là où le désastre rend le réel impossible et le désir indésirable " (Maurice Blanchot, L'écriture du désastre, Gallimard, 1980, p. 108-109).


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