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Article : Jacaranda

Publié le 14 avril 2008 par Julien Peltier

Article : Jacaranda Jacaranda
L'arbre de vie

Une journée comme les autres dans les méandres de Tokyo, mégapole où fourmille une population insouciante et égoïste. Le quotidien est morose, les journées passent et se ressemblent, et rien ne semble pouvoir contrecarrer cette progression destructrice du quotidien qui consume de l’intérieur une société pourtant hiérarchisée à la perfection, voire à l’excès. Et pourtant, en ce jour faste, la nature va reprendre ses droits et anéantir dans l’œuf le mal qui ronge de l’intérieur la société des hommes. Cela ne se fera pas sans heurt, mais dans le sang et la mort, car comment se rendre compte de sa propre existence si ce n’est face à l’inéluctable mort. C’est sous la forme d’un arbre que viendra le salut, majestueux et implacable. Son nom résonne alors comme la sentence d’un jugement suprême : Jacaranda…




Article : Jacaranda

Tokyo, de nos jours. La foule grouillante des habitants s’affaire comme chaque jour dans les méandres de la mégapole. Dans un métro surchargé, un vieil homme faiblit sous le poids oppressant de la chaleur et de la tension qui l’entoure. Dans sa chute, il touche malencontreusement l’épaule d’une jeune femme, qui dans une réaction de peur mêlée de fureur roue de coups le pauvre vieillard avec une violence sans borne, sous le regard impassible des badauds qui l’entourent, indifférents à cette scène pourtant dramatique. Car dans cette société érigée sous l’égide du contrôle et de la consommation à outrance, où les écrans publicitaires et les téléphones portables ont pris le pas sur les relations humaines, l’indifférence et l’égoïsme sont de mise.
C’est dans cette jungle urbaine que va jaillir du sol une mystérieuse plante, brisant l’asphalte pour venir chercher la lumière. D’abord source de curiosité et d’interrogations, la croissance exponentielle de cette plante va très vite susciter l’inquiétude et la peur. Car ses racines, profondément ancrés sous la ville inconsciente du danger, vont rapidement croître et déclencher des catastrophes en série. De destructions en effondrements, d’incendies gigantesques en incendies dévastateurs, la croissance du Jacaranda va signer la fin du cancer qui ronge cette cité déshumanisée. Le prix en sera lourd, très lourd et frappera comme un retour de flamme, puissant et dévastateur.

Article : Jacaranda

Sélectionné lors du Festival Internationale de la Bande Dessinée d’Angoulème en 2007, Jacaranda fait partie de ces œuvres insaisissables et uniques marquées du sceau d’un auteur hors norme. Ce dernier, Kotobuki Shiriagari, auteur reconnu, habituellement adepte du yonkoma (manga court en quatre cases, l’équivalent japonais du comic-strip), livre ici une fresque graphique de plus de 300 pages qui s’articule comme une symphonie macabre. Le principe de base est des plus simples : mettre en scène la destruction particulièrement horrible de notre société pour mieux souligner sa renaissance. Le pari est risqué, tant le parti pris graphique et scénaristique peut paraître déroutant. Se réclamant du style « heta-uma » (« maladroit-génial »), son trait ne respecte aucun code préétabli du manga de masse. Le trait y est grossier et instinctif, résumant les visages des protagonistes à de simples esquisses brouillonnes, comme pour mieux les déshumaniser et mettre en avant leur frayeur. Aucun personnage principal à suivre, pas de rebondissement héroïque ni histoire d’amour romanesque à l’horizon… le lecteur se retrouve seul et désemparé, sans point d’attache narratif, simple observateur d’un cataclysme assourdissant.

Article : Jacaranda

Les ames sensibles et les non initiés seront certainement déboussolés voire même dégoûtés par cette succession sans fin de catastrophes et de morts en masse. Plus la progression se fait et plus le mystérieux arbre pousse, entraînant toujours plus de dégâts et de morts. Hommes, femmes, enfants, personne n’est épargné dans cet apocalypse sans nom où les visages sont déformés par la peur, et où toute forme de conscience à laisser place à un instinct de survie cruel et sanguinaire. Témoin de sa propre impuissance devant cette force démesurée de la nature, l’homme descend du pied d’estale sur lequel il s’était lui-même élevé pour retrouver sa simple condition d’être vivant, fragile et éphémère comme tout autre.
Telle une symphonie dont la cadence appelle un final magistral, Jacaranda suit une progression graphique et dramatique implacable. Le trait devient de plus en plus sombre et hystérique au fur et à mesure que les cris des habitants se font de plus en plus stridents, jusqu’à un apothéose final en forme d’holocauste.
Déroutant jusqu’au bout, Shiriagari offre une fin teintée de mysticisme. Après l’holocauste qui a déferlé sur eux, les quelques survivants se prosternent face au rayonnement engendré par la floraison de l’arbre, instrument de mort devenu source de vie. Comme libérés du poids de leur existence, hommes et femmes semblent alors redevenir pleinement conscients de leur chance d’exister au sein de ce monde qu’ils ont jusque là bafoué et ignoré. Comme un rappel à l’ordre de mère nature, la vie semble alors retrouver un nouveau départ dans le cœur des hommes. Face à la mort naît l’envie d’exister pleinement. Après la destruction renaît l’espoir…

Article : Jacaranda

Jacaranda demeure donc un ouvrage hors norme, une fresque graphique à la fois magnifique et monstrueuse qui en déboussolera plus d’un. Shiriagari Kotobuki livre un récit déstructuré, au graphisme cisaillé et instinctif, porté par une progression s’apparentant à une symphonie funeste et implacable…
« La structure de ce manga est extrêmement simple : une journée ordinaire, l’amorce de la destruction, son intensification, et, enfin, l’aube, qui surgit dans le silence. C’est la forme d’une symphonie, composée en quatre mouvements. »
Shiriagari Kotobuki, entretien à propose de Jacaranda, Juin 2006

Dénonciation de la déliquescence de notre société urbaine, témoin de la force de la nature, message écologique empreint d’espoir…chacun se fera son propre avis sur le message passé par ce récit. Il n’en reste que Jacaranda est une œuvre unique et intense, certes réservée à un public averti, mais qui saura trouver sa place dans la mangathèque des plus curieux.
Jacaranda
De Kotobuki Shiriagari
One shot
Editeur original : Seirinkogeisha
Paru en France aux éditions Milan, collection Kankô
Spiky
Plus d'infos : http://www.editionsmilan.com
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