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Xu Xu Fang, Viper au sein

Publié le 14 avril 2008 par Bertrand Gillet
Septième partie

L’arcade de pierre enflammée par les premiers rayons indiquait que nous touchions au terme de notre voyage, un autre devait commencer à pied cependant, mais la motivation et les dernières onces de drogue infusant dans mon sang étaient le meilleur laissez-passer. Le toit du monde se dévoilait peu à peu dans des nuances d’or et de rouge précieux, nous avançâmes alors vers notre destin. Alors que mon regard scrutait les imposantes déchirures de Santa Ana Mountains, je vis dépasser en leur sommet une tête, puis un corps et deux jambes dressées comme des pitons sur un promontoire sculpté par l’érosion monotone du Temps. Bobby leva la main en signe de paix. Il sauta à terre, saisit la bride et monta à cheval. Les autres membres du groupe attendaient plus loin sur leurs montures et nous fîmes comme Bobby. Nous étions maintenant tous prêts à chevaucher dans ce paysage lunaire que la chaude lumière du jour rendait plus familier. Je les observais, ces sept cavaliers de l’Apocalypse rock, fiers et fougueux et je songeais à la pochette de l’album de CA. Quintet, Trip Thru Hell paru en 1968 et réédité par le label geek Sundazed, le Quintette de Californie posant pour l’occasion à cheval dans un vaste aplat de couleurs rougeoyantes se fondant dans le désert qui renvoyait alors au titre, évocation d’un enfer de Dante en version psychédélique. Il y a dans la vie d’un homme des instants de grâce ineffable et celui-ci pouvait être ainsi classé, les sabots des chevaux venaient s’écraser lentement sur le sol, dispersant par petites molécules de frêles nuages cuivrés, l’harmonie régnait, la nature poursuivait sa course immuable et silencieuse, tout n’était que beauté, innocence et spiritualité ; quelques temps plus tard, nous courrions à poils d’un rocher à l’autre, faisant ricocher contre les parois obliques d’énormes rires stupides, la drogue provoque souvent ce genre d’états comico-cataleptiques. Sans le vouloir, nous étions en train de rejouer Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni à la Xu Xu Fang, purs sangs racés et groupies rincées, nous pataugions dans une gadoue imaginaire, genoux flageolant comme des échassiers ridicules, tout était flou, nébuleux, disséminé dans la chaleur qui nous enveloppait déjà, le désert était un four à plaque tournante de la drogue, merde, nous étions perdus, perdus pour l’humanité impatiente et rigoriste, adieu les costumes trois pièces et les carrières dans la finance, je n’étais qu’un pathétique rejeton de Bukowski titubant des danses indiennes sous les caresses du dieu Soleil. Heureux de l’être. Comme un gamin réalisant son rêve. D’être nu, parties génitales offertes aux quatre vents, à la poursuite d’une hypothétique forme humaine qui n’existait pas et qui disparut aussitôt dans un blop visuel et lysergique, comme sur les pellicules cramées des lights shows qui tapissaient l’arrière-scène du Monterey Pop Festival en 1967 ; tout s’évanouit alors que ma main semblait la saisir. Puis l’azur s’ouvrit comme un cartoon des Monty Pythons, une main tomba tel un couperet divin, oui c’était dieu dont le doigt de la création voulait effleurer le mien et, par sa seule volonté, engendrer un big bang pop plein d’angelots délicieux et de trompettes carillonnantes, d’envol de colombes et de papillons faisant des bruits étranges comme des pales d’hélicoptères.
- Vous êtes tous en état d’arrestation, hurla la voix de flic mégaphonée.
La joyeuse parade dont je faisais partie se dispersa dans les cris et les rires, j’arrivais quant à moi à semer la police héliportée. Haletant, hagard, encore passablement ivre et drogué, je retrouvais la voiture, j’étais seul, les autres s’étaient éparpillés dans les grottes pour se planquer. Je montais à l’intérieur, puis dans un mouvement de doigts contrariés, suant et tremblant, j’arrivais à connecter les fils électriques et fis démarrer la caisse, comme dans les films de la Paramount. La bagnole s’enfuit dans un tourbillon de poussière. Et comme dans les films de la Paramount, le pire arriva. Alors que j’avais rejoint l’hôtel, décidant de faire le mort pendant deux ou trois jours, je reçus un mot laissé à la réception et qui disait en substance :
Vous êtes un homme mort.Johnny Yen
A suivre...

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