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Alors la Chine ?

Publié le 15 avril 2008 par Savatier

Alors la Chine ?Tandis que la flamme olympique poursuit son parcours chaotique vers Pékin sous la protection d'une garde prétorienne (de curieux schtroumpfs bleus et blancs encasquettés - d'un aspect peu engageant, à vrai dire - abritant leur regard derrière des lunettes noires), je retrouve au hasard d'une recherche un texte de Roland Barthes qui fit quelque bruit en son temps : Alors la Chine ? Cette plaquette de 14 pages tirée à petit nombre sur grand papier par Christian Bourgois en 1975 reprend un article que Barthes publia dans Le Monde un an auparavant. Je ne l'avais pas relu depuis des années et l'étonnement renait : de ce pays qu'il visite, l'auteur de S/Z ne dit rien, ou presque, et il l'avoue dès la première page.

Quelques mots s'alignent : délicatesse, fadeur, paisible, pas colorié, prosaïque. C'est à peine s'il s'arrête sur la calligraphie (il fallait s'y attendre), s'il cède à quelques lieux communs (" la cuisine qui, on le sait, est la plus complexe du monde "). Le choc interculturel que l'on pouvait prévoir peine à transparaitre derrière deux phrases concernant le thé. Barthes le trouve fade (il s'agit naturellement de thé vert), mais comprend qu'il " n'existe que pour ponctuer d'un rituel ténu et doux les réunions, les discussions, les voyages ". Ce sens du rituel, héritage confucéen qu'aucune révolution ne pourra jamais éteindre, échappe généralement aux visiteurs qui n'ont pas étudié la culture chinoise, mais pas à Barthes dont le sixième sens reste en éveil. De même note-t-il que ce rituel du thé " rend excessif le copinage, l'effusion, tout le théâtre de la relation sociale. " Dans une certaine mesure, il a raison - en ce qui concerne l'effusion, incompatible avec la

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notion de " face " qui régit le comportement des Chinois ; ce qui semble lui échapper (et c'est paradoxal, puisqu'il le définit comme un rituel), c'est que le thé fait partie intégrante de ce " théâtre de la relation sociale ". Dans notre jargon interculturel, ces deux notions illustrent en fait ce que nous appelons une " culture collective " (sans aucun lien avec le communisme) et " introvertie ".

Si le texte souleva une polémique dès sa publication, c'est à cause de son étonnante neutralité. Le monde intellectuel de l'époque imposait une prise de position idéologique (en faveur de la dictature du prolétariat ou des droits de l'homme). Barthes se soustrait à cette vision binaire du monde, il ne respecte pas le diktat des propos convenus (autre visage de la censure), sa démarche originale dérange. Dans la plaquette, il s'en explique :

" Par les quelques réactions (négatives) qu'il a suscitées, ce texte circonstanciel pose à mes yeux une question de principe : non pas : qu'est-il permis, mais qu'est-il possible de dire ou de ne pas dire ? [...] Parce qu'il résulte d'une combinatoire de phrases, le discours est en principe tout à fait libre : il n'y a pas de structure obligée du discours, sinon rhétorique. Et pourtant, par l'effet d'une contrainte mentale - de civilisation, d'idéologie - notre discours a, lui aussi, ses rubriques obligatoires. Nous ne pouvons parler, et surtout écrire, sans être assujettis à l'un de ces modes : ou affirmer, ou nier, ou douter, ou interroger. Le sujet humain ne peut-il cependant avoir un autre désir : celui de suspendre son énonciation, sans pour autant l'abolir ? [...] Cette hallucination négative n'est pas gratuite : elle veut répondre à la façon dont beaucoup d'Occidentaux hallucinent de leur côté la Chine populaire : selon un mode dogmatique, violemment affirmatif/négatif ou faussement libéral. "

Ce texte reste d'actualité. Mais avec le recul dont nous bénéficions, nous pouvons nous interroger : cette neutralité n'était-elle pas la seule réponse valable pour Roland Barthes ? Les maoïstes de l'époque sont pour la plupart revenus de leurs illusions, l'Histoire a démontré, chiffres à l'appui, que les années Mao, en Chine, avaient produit bien plus de

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cadavres que le régime nazi. Pour autant, bon nombre d'entre eux conservent une certaine sympathie nostalgique pour leur engagement, même si celle-ci prend parfois des allures d'histoires de chasse ou de souvenirs d'anciens combattants. Il y a quelque mois, sur une chaine de télévision et dans une émission consacrée à la décoration intérieure, un grand commis de l'Etat qui fut proche de François Mitterrand avait ouvert les portes de sa maison. Aux murs de son bureau, était accroché un cadre renfermant 6 ou 9 (je ne m'en souviens plus) exemplaires du Petit livre rouge, un souvenir de jeunesse. Il en parlait avec une certaine tendresse, et je me suis demandé quelle aurait été la réaction des téléspectateurs s'il s'était agit, en lieu et place, d'exemplaires de Mein Kampf. Romain Gary, l'un des écrivains que je relis toujours avec délectation, n'avait-il pas, dans son essai Pour Sganarelle, qualifié le Petit livre rouge de " Mein Kampf de Mao " ?

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À propos de T.Savatier

Ecrivain, historien, passionné d'art et de littérature, mais aussi consultant en intelligence économique et en management interculturel... Curieux mélange de genres qui, cependant, communiquent par de multiples passerelles. J'ai emprunté aux mémoires de Gaston Ferdière le titre de ce blog parce que les artistes, c'est bien connu, sont presque toujours de mauvaises fréquentations... Livres publiés : Théophile Gautier, Lettres à la Présidente et poésies érotiques, Honoré Campion, 2002 Une femme trop gaie, biographie d'un amour de Baudelaire, CNRS Editions, 2003 L'Origine du monde, histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Bartillat, 2006 Courbet e l'origine del mondo. Storia di un quadro scandaloso, Medusa edizioni, 2008

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