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Salle 5 - vitrine 5 : tepemânkh - 9. de son siege

Publié le 16 avril 2013 par Rl1948

 

   Le détail constitue, pour l'historien, le lieu d'une "expérience" qui n'est secondaire qu'en apparence. Dès lors qu'il est pris en considération, le rapport de détail renouvelle toute une part de la problématique historique établie.

Daniel  ARASSE

Le détail.

Pour une histoire rapprochée de la peinture

Paris, Flammarion, Collection "Champs" n° 624,

p. 6 de mon édition de 2009

     Ayant à l'esprit ce long Ruban d'Or qui serpente et s'étire à l'entrée des Jardins de l'Imaginaire de Terrasson-Lavilledieu créés en 1992 par l'architecte-paysagiste américaine Kathryn Gustafson,

Terrasson---Fil-d-Or--09-08-2010-.jpg

fil conducteur moderne qui ne permettrait pas cette fois de s'échapper du Labyrinthe mais de plutôt gravir ensemble le chemin vers la Connaissance, il m'agréerait de poursuivre avec vous, amis visiteurs, notre étude du grand relief calcaire (E 25408) de Tepemânkh car voilà en effet un bien long temps que nous ne nous sommes plus retrouvés ici, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.

   Certes, ces quinze derniers jours, je vous avais proposé de profiter du congé de Printemps pour quelque peu vous reposer d'ÉgyptoMusée. Quant aux semaines qui l'avaient précédé, nous nous étions en fait rendus tout à la fois en Abousir de manière que nous soit brièvement rappelée la personnalité de Kaaper, haut fonctionnaire de cour à la Vème dynastie, dont le mastaba avait été mis au jour dans la dernière décennie du XXème siècle par la mission archéologique tchèque dirigée par Miroslav Barta et, subséquemment, en Suisse, à Cologny très exactement, pour y admirer - le verbe n'est point exagéré ! - un linteau de quelque trois mètres de longueur exposé dans le hall d'entrée de la Fondation Martin Bodmer ; monument qui nous avait permis de mieux appréhender la formule d'offrandes et certaines de ses évolutions au cours des siècles, compositions bien différentes des seuls hiéroglyphes gravés à la gauche du pied du guéridon de Tepemânkh.

     Si d'aventure, un jour, il vous plaisait de feuilleter le Livre pour sortir au jour - (Livre des Morts, rencontre-t-on le plus souvent en guise d'appellation quelque peu erronée) -, vous y liriez, au chapitre 47, ces premiers mots :

  Formule pour empêcher que ne soit enlevé à N. son siège qui est son trône dans l'empire des morts.

   Qu'il dise : "Mon siège est mon trône". Venez, faites cercle autour de moi ! Je suis votre maître, dieux ; venez à ma suite !

  

   Vous aurez évidemment compris que ce matin, pour notre rentrée à Paris, c'est de sièges que j'aimerais vous entretenir, non pas que je me sente déjà fatigué par l'aller-retour éclair que nous venons d'effectuer entre bords de Seine et de Vézère, à la porte du Périgord noir, au point de souhaiter me reposer sur l'un quelconque d'entre eux disponible ici ou là dans cette salle, mais, et toujours avec les critères stylistiques de datation repérables sur les monuments égyptiens en guise de Ruban d'Or, fil conducteur que nous dévidons depuis plusieurs mois maintenant, il me siérait de plus spécifiquement envisager ceux sur lesquels sont assis les défunts devant leur table d'offrandes, si  fréquemment représentés à l'intérieur de leur maison d'éternité. 

   En effet, et aux fins d'accréditer l'assertion du grand historien d'art Daniel Arasse (1944-2003) que je vous ai proposée d'emblée tout à l'heure, j'aimerais insister sur le fait qu'ils se distinguent par différents détails qu'après les avoir regardés, nous allons apprendre à voir.

E-25408--SAS-.jpg

   (Grand merci à SAS de m'avoir tout récemment offert cette photographie.)

   Première remarque, d'évidence : la cassure éreintant la partie gauche du monument sur la totalité de sa hauteur, vraisemblablement inhérente à l'arrachage sauvage du fragment par des pillards peu scrupuleux, nous prive malheureusement de la vision complète de la scène, partant, du dossier du siège sur lequel se tient le défunt.

   Malheureusement ? Certes m'accorderez-vous, mais l'essentiel ne nous est-il pas visible ?

   Le tout réside dans ce que vous concevez comme essentiel.

   Personnellement, et parce que certains détails structurels du meuble permettraient de nous fournir, - fil d'Ariane ou plutôt de Nadine (Cherpion), souvenez-vous -, une précieuse indication pour dater le mastaba dans lequel il est gravé, la partie postérieure se révèle ici d'une importance cardinale.

   L'essentiel dans le détail ? Vaste réflexion ...

   Marque intime d'une action dans le tableau, faisant de lui-même signe à celui qui regarde et l'appelant à s'approcher, il - [le détail] - disloque à son profit le dispositif de la représentation, poursuivait Daniel Arasse à la page 14 de l'ouvrage susmentionné.

   Interrogeons-nous sur ces particularités que nous aurions éventuellement pu remarquer si nous avions bénéficié de la figuration complète du repas funéraire de Tepemânkh.

   Son siège présentait-il un dossier bas muni d'un coussin, comme chez Izi, nomarque d'Edfou à l'Ancien Empire, dont le linteau (E 14329) est exposé à l'étage supérieur, dans la vitrine 2 de la salle 16 ?

Linteau-d-Izi--nomarque-d-Edfou.jpg

   Ou, dépourvu de dossier, n'eut-il uniquement qu'un coussin, dont on n'aurait vu alors qu'à peine l'extrémité arrondie et quelque peu relevée, comme chez Méry, scribe en chef des archives royales à la IVème dynastie ? Vous pourrez aussi tout à votre aise examiner plus tard le tableau central de la stèle fausse-porte (B 49), en salle 22, toujours au premier étage ci-dessus ...

Fausse-porte-de-Mery.jpg

   Ou encore ne disposa-t-il ni de dossier ni de coussin, comme Nefertiabet, proche parente - peut-être la soeur ? - du roi Chéops, (IVème dynastie) dont, pour d'autres raisons, je vous avais déjà conviés à découvrir  la stèle (E 15591), dans la cinquième vitrine de la même salle 22 ; bas-relief qui, vous l'aurez reconnu, figure parmi les pièces présentes au sein du bandeau qui chapeaute actuellement mon blog.

 

Stèle Nefertiabet (Louvre - C. Décamps)

   Les côtés latéraux du siège de Tepemânkh se terminaient-ils par un motif décoratif, le plus souvent une ombelle de papyrus, comme chez Nefertiabet à nouveau ?

   Que voilà, vous en conviendrez, amis visiteurs, à propos de détails, une nébuleuse de questions sans réponses ...

  

   Mais pour l'heure, force sera de nous contenter du seul élément vraiment décelable ici : l'avant du siège de Tepemânkh.

   Vous devez savoir qu'à partir de l'Ancien Empire, dès les premières dynasties déjà, et tout au long des millénaires qu'a durés la civilisation égyptienne, les pieds des tabourets, des chaises, pliantes ou non, des fauteuils ou des lits des particuliers mis au jour dans les tombes furent le plus souvent travaillés à l'image des pattes d'un taureau dans un premier temps, d'un lion par la suite. Tous deux représentant des animaux symbolisant la force et la puissance du souverain, il est d'usage de considérer que les hauts fonctionnaires auliques de ces temps qui firent confectionner des pieds thériomorphes pour orner leur mobilier s'arrogèrent métaphoriquement ces valeurs royales.

   Avec un peu d'acuité dans le regard, vous en croiserez plusieurs dans ce musée : ainsi, un peu plus loin, en salle 8 notamment, cette chaise (N 2950) dans la vitrine 1, en bois peint et incrusté, datant du Nouvel Empire,

Chaise N 2950

ou, dans la vitrine 2, ce tabouret (E 24285), non daté,

Tabouret-E-24285.jpg

dont les griffes sont en ivoire ou en os.

   De manière que fussent protégées les extrémités sculptées de ces pieds de meubles, dès l'origine, soit le sabot du bovidé, soit les doigts de pied du lion reposaient sur des supports trapézoïdaux de hauteur et de forme variables dont certains évoquaient l'aspect d'une pyramide ou d'un cône, pareillement tronqués

   Selon différents égyptologues, ces petits socles n'avaient d'autre finalité qu'empêcher les sièges de s'enfoncer dans un sol parfois peu stable, raison pour laquelle rares furent ceux exhumés lors de fouilles qui n'en étaient pas pourvus.

   Ils pouvaient être lisses ou, comme sur la stèle de Nefertiabet, annelés. Leur base souvent était plus large que la partie en contact avec la patte animale : c'est le cas notamment, ici au Louvre, chez Tepemânkh, Izi et Nefertiabet ; mais l'inverse fut également de mise, comme sur les deux sièges que nous venons de découvrir en salle 8.

   Certains de ces supports, sculptés dans la même pièce de bois ou d'ivoire, faisaient évidemment corps avec l'ensemble du pied alors que d'autres, en revanche, parce que rapportés, en étaient totalement indépendants.

   Minutieusement scrutée, et nonobstant les dégradations de la pierre calcaire, la chaise de Tepemânkh qui nous a occupés ce matin semblerait être dotée - à tout le moins le pied antérieur seul ici apparent -, d'une figuration de patte de lion, laquelle est posée sur un petit socle lisse en forme de trapèze à la base plus élargie que sa partie supérieure.

   J'espère qu'au terme de notre présent rendez-vous, au terme des propos que j'ai tenus et des quelques types de meubles que je vous ai permis de rencontrer ce matin au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, vous aurez une nouvelle fois compris, amis visiteurs, qu'il est pour le moins aberrant d'avancer que l'art de l'antique Kemet pêchait par excès de monotonie ...

   Encore faut-il être à même de véritablement voir ce que l'on regarde !

(Barguet : 1967, 88 ; Cherpion : 1989, 42-54 ; Fischer : 1986, 55 ; Lacau : 1967, 39-50 ; Vercoutter : 1978, 81-100 ; Ziegler : 1990, 258-61)


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