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Mémoires d'un gommeux

Par Richard Le Menn

MemoireduGommeuxParapluie300lm Photographies 1 à 5 : Mémoires d'un Gommeux du baron Saint-Patrice (1877 ?).

Photographies 6 et 7 : détail d'une assiette de Lunéville similaire à celle présentée ici : Première apparition d'un gommeux à Fouilly-l'Sec. Bien qu'il s'agisse du même sujet, on distingue plus clairement les traits du gommeux. Elle date de la fin du XIXe siècle ou du tout début du XXe. Les assiettes du XIXe siècle aux décors imprimés sont facilement datables avec leur marque au dos et très peu chères aujourd'hui, tout en étant des objets de qualité qui ne demandent pas de soin particulier, la céramique ne craignant que les manipulations hasardeuses mais étant sinon d'une très grande longévité.

Photographies 8 et 9 : Chanteuse de style 'gommeuse'. Première de couverture du Figaro illustré de 1891 reprenant la peinture de Jean Béraud (1849-1936) intitulée La gommeuse.

J'ai déjà beaucoup parlé du gommeux (ici et ici). C'est un personnage emblématique de la mode masculine de la fin du XIXe siècle (après 1870) ; et les documents d'époque le concernant sont plus aisés à trouver que ceux des gandins et autres muscadins qui le précèdent.

J'ai acquis un livre sans sa page de titre qui vaut cependant son pesant d'or pour celui qui s'intéresse aux petits maîtres de la mode. Il est intitulé Mémoires d'un Gommeux. C'est sans doute celui du baron Saint-Patrice (sous le pseudonyme James Harden-Hickey) publié en 1877 (Paris : Dentu). Le chapitre V : « Historique du gommeux » reprend une chronologie des petits maîtres depuis le XVIe siècle jusqu'à l’avènement du sujet présenté ici.

N'ayant pas retrouvé de numérisation de cet ouvrage sur internet, ci-après vous trouverez un passage de ce chapitre (en fait il s'agit du chapitre en entier mais sans son introduction et sa conclusion). Celui-ci se divise en trois parties. La première récapitule la lignée à laquelle le gommeux appartient, la seconde le décrit, et la troisième présente ses imitations (avec une description du rastaquaire dont il est question dans l'article sur Les faux élégants) :

« […] Sans vouloir remonter aux Grecs ni aux Romains, nous allons esquisser les différentes phases qu'a traversées le jeune homme avant d'arriver au degré de perfection que nous trouvons chez le Gommeux.

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En France, nous avons eu : la Chevalerie, la Galanterie, les Mignons, les Petits-maîtres, les Roués, les Muscadins, les Incroyables et les Merveilleuses, l’Élégant, le Dandy et le Fashionable, le Lion, le Cocodès, le Petit Crevé et enfin le Gommeux qui attend un remplaçant.

La Chevalerie, comme on le sait, a passé par trois périodes : 1° La Chevalerie religieuse instituée par l’Église pour combattre les excès de la féodalité ; 2° La Chevalerie galante dont le but primitif était de défendre l'honneur des dames, but qu'on ne tarda pas à oublier ; de protecteurs, les chevaliers devinrent ravisseurs ; 3° La Chevalerie militaire, réformée par Jean Ier que les nombreuses conquêtes des Anglais obligèrent à faire de grands efforts pour rétablir la chevalerie, devenue efféminée. Il institua l'ordre de l’Étoile dans ce seul but.

La Galanterie fut la continuation de la chevalerie à laquelle elle ressemblait fortement, sauf un plus grand raffinement de manières et de goût.

Le nom de Mignons a été donné aux favoris de Henri III, comme nous l'apprend l’Étoile : « Ce fut en 1576 que le nom de mignons commença à trotter par la bouche du peuple, à qui ils étaient fort odieux, tant pour leurs façons de faire, badines et hautaines, que pour leurs accoutrements efféminés et les dons immenses qu'ils recevaient du roi. Les beaux mignons portaient des cheveux longuets, frisés et refrisés, remontant par-dessus leur petit bonnet de velours, comme chez les femmes, et leurs fraises de chemise de toile d'atour empesées et longues d'un demi-pied, de façon qu'à voir leur tête au-dessus de leur fraise, il semblait que ce fût le chef de saint Jean dans un plat. »

Les principaux mignons de Henri III furent Quélus, Livarot, Saint-Mégrin, le duc de Joyeuse, le marquis d'O et le duc d’Épernon.

« Henri III, -dit le Laboureur,- se plaisait à avoir plusieurs favoris ensemble ; il les aimait vaillants, pourvu qu'ils fussent téméraires ; spirituels, pourvu qu'ils fussent vicieux ; enfin, il ne leur refusait rien, pourvu qu'ils fussent magnifiques et dépensiers et pourvu qu'il pût faire un signalé dépit à ceux qui prétendaient qu'il dût quelque chose à leur naissance et à leur mérite. »

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Il est évident que le roi fut servi à souhait, et que ces jeunes gens ne laissaient rien à désirer sous le rapport de la morgue et de la dissipation. Mais ils eurent des rivaux, notamment dans les rangs des mignons du duc d'Anjou, frère du roi, dont le plus célèbre était Bussy d'Amboise. Le Journal de Henri III rapporte qu'un jour que le roi « désespérément brave frisé et godronné, assistait à une cérémonie, suivi de ces jeunes mignons, autant ou plus braves que lui, Bussy d'Amboise, le mignon de Monsieur, frère du roi, s'y trouva à la suite de Monsieur le duc, son maître, habillé tout simplement et modestement, mais suivi de six pages vêtus de drap d'or, frisés, disant tout haut que la saison était venue que les bélîtres [gueux] seraient les plus braves ».

Ce mot insolent, qui piqua vivement le roi, motiva l'éloignement momentané de Bussy, par ordre de Monsieur.

A leur insolence, ils ajoutaient des manières prétentieuses et des coutumes efféminées, portant même des boucles d'oreilles. Nous lisons dans le Journal de Henri III que le roi lui-même « faisait joutes, ballets, tournois et force mascarades, où il se trouvait ordinairement habillé en femme, ouvrait son pourpoint et découvrait sa gorge, y portant un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé ainsi que, lors, le portaient les dames de la cour. »

En dehors de ces belles qualités, « ces petits mignons avaient des familiarités avec leur maître que je ne puis, ni ne veux exprimer. » (d'Aubigné : Hist.)

Les Petits-Maîtres prirent naissance pendant la Fronde ; c'étaient les suivants de Condé, du prince de Conti et du duc de Longueville.

Comme nous l'apprend Voltaire dans son Siècle de Louis XIV « On avait appelé la cabale du duc de Beaufort, au commencement de la Régence, celle des Importants ; on appelait celle de Condé le parti des Petits-Maîtres, parce qu'ils voulaient être les maîtres de l’État. Il n'est resté de tous ces troubles d'autres traces que ce nom de petit-maître qu'on applique aujourd'hui à la jeunesse avantageuse et mal élevée, et le nom de frondeurs qu'on donne aux censeurs du gouvernement. »

D'autres, moins autorisés pourtant, prétendent que ce nom de petits-maîtres fut d'abord donné aux amis et familiers du fils du maréchal de la Meilleraie, le duc de Mazarin, qui obtint la survivance de la charge de grand-maître de l'artillerie que possédait son père. Mais la première version me paraît la plus authentique.

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Dans tous les cas, les Petits-Maîtres étaient des jeunes gens de qualité, affectant une grande recherche dans leur toilette, spirituels, joueurs, et mettant volontiers l'épée à la main.

Nous arrivons maintenant aux beaux jours de la Régence, berceau du Roué : « nom donné sous la Régence à des hommes sans mœurs, compagnons de désordre du duc d'Orléans, ainsi dits parce qu'ils étaient dignes de figurer sur la roue. La compagnie scélérate dont il (le duc d'Orléans) avait fait sa société ordinaire de débauche et que lui-même ne feignit pas de nommer publiquement ses roués, chassa la bonne. » (Saint-Simon)

Nous ne pouvons donner une meilleure idée du Roué qu'en citant le tableau suivant que nous en fait Duclos : « Vers l'heure du souper, il (le Régent) se renfermait avec ses maîtresses, quelquefois des filles d'opéra, ou autres de pareille étoffe, et dix ou douze hommes de son intimité, qu'il appelait tout uniment des roués. Les principaux étaient Broglie, l'aîné du maréchal de France, premier duc de son nom ; le duc de Brancas ; Biron, qu'il fit duc ; Canillac, cousin du commandant des mousquetaires, et quelques gens obscurs par eux-mêmes, mais distingués par un esprit d'agrément ou de débauche. Il faut ajouter à ces nobles noms ceux de Nocé, du maréchal de Richelieu, etc. ; la duchesse de Berry, Mmes de Parabère, de Phalaris, Emélie de l'Opéra et d'autres impures. Chaque souper était une orgie. Là régnait la licence la plus effrénée ; les ordures, les impiétés, étaient le fonds ou l'assaisonnement de tous les propos, jusqu'à ce que l'ivresse complète mît les convives hors d'état de parler et de s'entendre ; ceux qui pouvaient encore marcher se retiraient, l'on emportait les autres, et tous les jours se ressemblaient. »

La Révolution fait ensuite éclore le Muscadin, qui prend son nom de petites pastilles de musc dont on se servait fort à cette époque. Les Muscadins, d'abord dévoués au parti thermidorien, se rallièrent plus tard à la royauté. Madame de Genlis en fait une mention fréquente dans ses Mémoires, et l'ex-capucin Chabot, celui-là même qui avait dit que le citoyen Jésus-Christ était le premier sans-culotte du monde, leur fit l'honneur de tonner contre eux à la Convention.

Les Muscadins ont précédé les Incroyables, qui ont fleuri sous le Directoire dans les salons de Barras et dans ceux de la belle madame Tallien, la reine des Merveilleuses, qui affectaient de s’habiller à la grecque, et une des plus jolies femmes de son temps. Cette belle Merveilleuse profita plus tard de l’absence de son mari, parti en Égypte, pour faire prononcer juridiquement son divorce. Elle devint princesse de Chimay, ce qui ne l’empêcha pas de soigner Tallien dans ses vieux jours.

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Les Incroyables, ou plutôt les Incoyables, pour imiter leur langage, ne se contentèrent pas de porter de longues tresses de cheveux qu’on appelait oreilles de chien, ni de revêtir des costumes excentriques, selon la noble habitude des dandies de tout âge et de toute époque, ils eurent encore l’audace de vouloir changer la prononciation de la langue française, en supprimant la lettre r. Leur nom provient de la coutume qu’ils avaient de s’écrier à tout moment et à tout propos : C’est incoyable !

Après les Incroyables et les Merveilleuses, nous avons possédé les Elégants, puis les Dandies et les Fashionables. Ces derniers n’ont guère eu de point saillant, et leurs noms s’expliquent d’eux-mêmes. Passons donc et arrivons au Lion.

Comme le Fashionable et le Dandy, le Lion est d’origine anglaise, mais il a bien trouvé sa place sur les boulevards.

Le Lion, c’est le Dandy vulgaire, c’est le Petit-Maître devenu épicier. Plus de manières recherchées, plus de raffineries élégantes. Le Lion parle bruyamment en passant sa main dans une barbe luxuriante, et au coin de sa bouche s’étale le banal cigare. H. de Balzac et Paul de Kock ont raconté les prouesses des Lions.

L’élégance, devenue de plus en plus bourgeoise, donne naissance à des êtres déplorables que l’on appelle Cocodès, Petits-Crévés. De ceux-là, je ne dirai rien ; ce serait leur faire trop d’honneur que de les toucher du bout de ma plume.

J’arrive, maintenant, à mon héros, au Gommeux.

L’origine de cette désignation, quoique peu ancienne, est assez obscure. Il y a plusieurs versions, toutes vraisemblables et provenant toutes de sources autorisées.

La première dit qu’un certain colonel de B…, membre du Jockey Club, était doué de propriétés collantes si prononcées, qu’on lui donna le nom de Gommeux, lequel fut, par extension, appliqué à tous les membres du Jockey, qui est, comme on le sait, la pierre angulaire de la Gomme.

Une autre version soutient que les élégants ayant l’habitude de se rendre chez Tortoni pour prendre une absinthe ou un vermouth gommés, se disaient entre eux, par abréviation ; « Allons prendre une gomme », d’où le nom de Gommeux.

En dernier lieu, consultez un dictionnaire de médecine au mot gomme, et vous trouverez une définition qui vous mettra sur la voie.

Descartes, lorsqu’il s’est écrié : Je pense, donc je suis, s’est montré homme de grande conception, mais le Gommeux est beaucoup plus fort que le profond philosophe du XVIIe siècle.

Le Gommeux existe, lui, sans penser, ou, si par hasard cela lui arrive, c’est bien malgré lui, il ne le fait pas exprès.

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Cependant, gardez-vous bien de confondre le vrai et authentique Gommeux avec le vulgaire calicot endimanché ou bien avec le clerc de notaire, qui, en costume d’amant d’Amanda, le carreau à l’œil et les mains sans gants, promènent leur carcasse décharnée sur le boulevard des Italiens et hantent les fétides couloirs des Folies-Bergère. Ce serait une grande erreur.

La vraie Gomme compte parmi ses membres des sportsmen et des militaires, des diplomates et des magistrats, des députés et des hommes de lettres.

Il y a des gommeux nobles, ce sont les plus nombreux et les plus estimés ; il y en a de roturiers qui sont moins appréciés. Il y a des gommeux gros et courts, il y a des gommeux longs et maigres ; il y en a de riches, il y en a de pauvres ; ces derniers sont à plaindre.

Mais, me direz-vous, avec tout cela, vous ne me donnez pas une idée exacte du parfait Gommeux. La voici, lecteur :

Descendant en ligne directe de Pépin le Bref, qui fut, comme vous le savez, fils de Charles Martel, maire du palais et père de Charlemagne, le jeune homme qui nous occupe n’est pas plus fier pour cela. Du moment que vous vous présentez devant lui dans une tenue gomme, dans un endroit chic, que vous soyez le rejeton d’un artiste pédicure ou l’unique espoir d’un marchand de guano, vous serez bien reçu.

Autrefois, sans seize quartiers vous n’eussiez jamais fait un Petit-Maître ; aujourd’hui, si vous possédez la seizième partie de seize millions, vous pouvez prétendre à tout, même à la déportation, pardon, je voulais dire à la députation.

Mais revenons au parfait Gommeux. Il n’est pas grand, il est plutôt petit ; il n’est ni gras, ni maigre, il se tient ; il a des cheveux châtains qui ne se relèvent jamais, même quand il fait du vent ; ce n'est pas la faute des cheveux, mais bien celle du coiffeur, qui y use un bâton de cosmétique tous les matins – il faut bien faire vivre le commerce.

Le Gommeux relève en croc, d'un coup de fer, sa petite moustache plus claire que ses cheveux. Le reste de la figure est complètement rasé, à l'exception d'une petite mouche inoffensive qui, certainement, ne ferait pas de mal à une autre petite mouche, même si elle pouvait. La physionomie n'est pas déplaisante, les traits sont même fins, mais, malheureusement, n'ont aucune saillie ; tout cela est uniformément plat.

Une femme s'amourache de ces têtes-là, tout en méprisant l'homme. Joignez à ceci une mise irréprochable et une grande habitude du monde, et vous avez une ébauche du parfait Gommeux

Il y a, ensuite, des qualités secondaires importantes.

Le cheval ! Voilà le grand mot. Le cheval, c'est le sport incarné, et, pour être un gommeux pur sang, il faut être aussi a full blooded sportsman

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Seulement, n'allez pas vous imaginer que le sportsman gommeux s'occupe de bien monter à cheval. Loin de là ; il monte aussi mal que possible. Étant jeune, il a probablement appris à bien se tenir, on lui a donné une jolie position et enseigné des principes d'équitation sérieux. Vous allez voir comme il les met à profit.

On lui a dit, quand il était bambin : « Serrez les coudes au corps, enfoncez-vous dans la selle, effacez les épaules sans raideur, le talon bas et la pointe du pied en dedans. » Allez donc le voir au Bois, vous saurez comme il suit les principes de Baucher. Ses coudes battent les airs, comme les ailes d'un pigeon ; son corps, bombé en boule, se refoule vers l'encolure de sa monture ; ses jambes embarrassées dans un large pantalon sans sous-pieds et qui lui remonte au genou, chaussent l'étrier à la façon d'un Jean-Pierre-des-Champs : Voilà l'écuyer gommeux

Cependant c'est un solide cavalier et qui s'y entend à merveille. Mettez-le sur un cheval difficile, devant un obstacle sérieux, il vous l'enlèvera avec le plus grand sang-froid. C'est le genre de mal monter ; que voulez-vous y faire ?

Un gentleman-rider, jouissant de quelque renom au Vésinet et à la Marche, a donné l'exemple de monter comme cela, avec les rênes dans sa bouche, parce qu'il avait de vilaines dents, paraît-il, et, depuis, le ban et arrière-ban des gommeux d'en faire autant.

C'est là le mauvais côté du Gommeux : son esprit d'imitation. J'en connais mille exemples ; je ne vous en citerai qu'un, pour vous donner une idée exacte de ce dont il est capable.

Un de nos jeunes élégants les plus considérés, à bon droit, porte un monocle ; cela se voit tous les jours. Or il lui advint à l'oeil un mal qui le força de changer, pendant quelque temps, son verre ordinaire pour un verre cendré. Aussitôt tous les gommeux de se pousser mystérieusement le coude :

- Tu as vu chose ? Eh ? Il paraît que c'est très gomme ! Allons chez l'opticien !

Et le lendemain, tous les gommeux portaient des monocles cendrés. Est-ce assez ridicule ? C'est aussi fort que l'exploit du comte d'Orsay qui, s'étant montré un jour, à Hyde Park, vêtu d'un costume taillé dans de la toile à matelas, força tous les fashionnables de Londres à endosser ce vêtement peu élégant.

En dehors de ces idées excentriques, le gommeux pur sang est assez bon garçon ; il est très bien élevé, quand il faut l'être, insolent à l'occasion, ne redoutant rien ; s'il mène une vie et inutile et oisive, c'est qu'il ne voit rien de mieux à faire.

Du reste, ces jeunes que les nobles garçons bouchers, décrotteurs, marmitons et canailles de la même espèce, ont l'habitude de narguer, ne sont pas précisément à dédaigner.

Parce qu'on montre une main gantée, cela ne veut pas dire qu'elle en soit pas soutenue par un poignet solide, et un habit à la mode peut et doit renfermer un cœur intrépide.

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La dernière guerre n'est pas encore assez éloignée de nous pour qu'on ait oublié l'héroïque dévouement de ces jeunes élégants, habitués au luxe et à l'oisiveté ; ce qui ne les a pas empêchés de subir les plus dures fatigues, sans jamais murmurer, et de se battre comme des lions.

Occupez-vous donc des denrées coloniales, illustre épicier ; et vous, puritains remplis de la sainte ardeur que donnent trois absinthes - sans gomme, n'est-ce pas ? - gardez le peu d'esprit qui vous reste pour l'employer plus utilement qu'en déblatérant sur la jeunesse pervertie. Elle l'est bien moins que vous, allez, et, lorsque la patrie et l'honneur le demanderont, elle sera toujours prête à vous le prouver.

Pour nous résumer, le vrai Gommeux est loin de ressembler à la vulgaire contrefaçon que l'on confond trop souvent avec l'original.

Les saintes gens ont la funeste coutume de chanter, sans trêve ni merci, le vieux refrain : la jeunesse se perd. Laissez-les donc tranquilles, vos jeunes gens ! Laissez-les suivre le chemin qu'ils se sont tracés ; s'ils jettent leur argent par la fenêtre, c'est vous qui le ramassez, bourgeois imbéciles ! De quoi vous plaignez-vous donc ? S'ils dépensent leur esprit dans un souper à la Maison d'Or ou au café Anglais, c'est leur affaire ; et ils en dépensent, soyez-en sûrs ; ils vous feraient pâlir, vous autres faiseurs de bons mots à la mécanique et à cinq sous la ligne.

Mais, à côté du Gommeux pur et de bonne source, nous trouvons l'imitation, le mauvais produit qui jette de l'ombre sur le soleil dont il cherche à emprunter l'éclat. C'est le strass comparé au diamant. Chez lui, tout est faux, clinquant ; les apparences, rien que les apparences.

Ce mauvais gommeux se recrute exclusivement dans deux classes : les fils de parvenus et l'innombrable horde des Rastaquaires (excusez du peu !).

Le fils de marchand enrichi cherche à oublier dans un faste de mauvais goût sa jeunesse obscure ; quand papa, derrière un comptoir, amassait durement les écus, la vie n'était pas si souriante pour Théodore. Mais papa, par d'heureuses spéculations, devint propriétaire de belles et larges maisons à six étages qui rapportent de gros revenus. Alors Théodore s'est senti attaqué d'une fièvre terrible : ces belles maisons lui faisaient mal à voir, il voulait les dépenser pierre par pierre, planche par planche. Et il le fera, soyez tranquille. Il mettra la même énergie à dissiper ses écus, que papa en a mis à les gagner. Allons Théodore, bonne chance !

Nous arrivons au Rastaquaire. Ce nom fait tressaillir. Vous en ignorez peut-être sa signification, lecteur peu mondain ; la voici. Le Rastaquaire, en argot gommeux, désigne spécialement les Péruviens, Chiliens, Brésiliens, enfin tout le clan et arrière-clan des Américains méridionaux. On confond souvent avec les Rastaquaires, les Espagnols et les Portugais ; mais c'est un tort. Ces derniers, ainsi que les Anglais, les Américains des États-Unis, les Russes, les Italiens, appartiennent au monde cosmopolite proprement dit, qui forme une des bases les plus sérieuses du High-life parisien.

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Le Rastaquaire est un être à part ; son nom date d'une pièce du Palais-Royal. Son origine plus obscure se devine sur son visage rabougri ; un teint pâle, un nègre mal blanchi, le type de métis. Ses cheveux qui se rappellent vaguement le temps où ils frisaient courts et crépus sont devenus laineux à force de triage ; de grosses lèvres africaines donnent une expression désagréable à la physionomie ; les yeux noirs et cerclés regardent en dessous ; la tête n'a pas encore l'habitude de se lever fièrement.

Cependant, quand vous voyez ce produit exotique descendre au Grand-Hôtel et s'y faire enregistrer avec une foule de noms barbares pêchés dans les forêts vierges et réunis entre eux par des y innombrables, vous vous dites que ce noble étranger doit être au moins six fois grand d'Espagne.

Pendant son séjour à Paris, le Rastaquaire prend une voiture au mois et se prélasse délicieusement sur les coussins de louage. On verrait ses vêtements sur une chaise qu'on en nommerait sur le champ le propriétaire ; son goût est tellement prononcé qu'il est impossible de ne pas le reconnaître. Berthelier, dans la Vie parisienne, peut vous donner une idée de la toilette d'un Rastaquaire accommodé à la fashion du jour.

Eh ! Bien, voilà les gens qui, inondant Paris de leur nullité et de leurs mauvaises manières, font rejaillir sur le Gommeux véritable le ridicule dont ils s'entourent. Si je n'étais retenu par la crainte de froisser des étrangers bien élevés et parfaitement distingués, de même nationalité que ces êtres vulgaires dont je viens de vous parler, je vous citerais nombre de faits qui vous montreraient jusqu'où peut aller le Rastaquaire-gommeux. Mais je ne voudrais pour rien au monde blesser les susceptibilités de gens fort estimables, car, si l'Amérique méridionale nous fournit le Rastaquaire, elle nous envoie aussi une société charmante sous tous rapports.

Je ne m'étendrai pas davantage sur les qualités et défauts du Gommeux ; je crois vous en avoir dit assez pour votre édification personnelle. Désormais vous saurez distinguer le vrai du faux, le jeune homme qui s'amuse, de celui qui s'abrutit. Je n'ai pas voulu faire ici l'éloge de la jeunesse oisive, ni me poser en champion de la fainéantise. Je serais, au contraire, le dernier à chanter les louanges de la paresse, mais j'ai tenu à corriger cette fausse opinion que l'on s'obstine à entretenir sur les jeunes gens d'aujourd'hui. [...] »

Pour conclure, je vous rappelle la chronologie des petits-maîtres de la mode visible ici, un historique unique des gommeux depuis le Moyen-âge !

© Article et photographies LM


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