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Morceaux choisis - Robert Ganzo

Par Claude_amstutz

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Invente! Il n'est fête perdue
au fond de ta mémoire.
Invente les noirs béants de ce portail,
l'ombre chaude à l'Equateur bue,
et la foudre en tes mains reçue,
ouverte comme un éventail.
 
Ce cri, qu'il délivre ma vie!
Mais avant d'être ainsi ravie
à son silence d'autrefois,
déjà ma chair pouvait t'entendre,
printemps tout en fleurs de chair tendre
dont quels reflets portaient la voix?
 
Déjà, saisons des mots apprises
dans les chemins de vos rousseurs,
dans les glacis de tant d'émaux,
et dans les pleurs de vos nuits grises,
vous promulgiez - azur et brise -
la loi tremblante des ormeaux.
 
Bourgeons enceints de confidences;
asiles récents des rameaux...
Plus loin que ce temps d'évidences
une autre extase est prisonnière
en un langage de poussière
où sont allés mourir des mots.
 
Tout crisse en moi.
Je me suis pris aux pièges
de lueurs mouvantes;
et je m'émerveillais des gerbes
éclatant partout en semis,
quand l'avril qui m'était promis
s'en vint avec des douceurs d'herbes.
 
La figue où brûle un feu de lune;
l'amande au fond de sa rancune;
- il m'a fallu nommer le fruit -
la femme enclose dans la mangue...
S'il tient des clartés en sa langue,
un nom, 
l'univers est construit.
 
Il m'a fallu nommer le geste
offert jusqu'à la révérence,
ce murmure comme un duvet.
Baisers épars d'une Science!
Qu'il connaisse une impatience,
un mot,
et l'amour est défait.
 
Pèse en ton sang le poids d'un rêve;
le suc en fête de la sève;
ce qui s'ordonne en les débris;
les fils cassés des avalanches,
ou l'envol de bouquets aux branches,
puisque les oiseaux ont fleuri.
 
Parle: et l'air tourne sur lui-même
hors du jour vide et du chaos;
l'air tourne et parle 
et c'est l'écho qui fait
un sanglot du blasphème, 
une voix de songe expirant
au secret d'un cristal suprême.
 
Vos liens sont dénoué, paroles,
mes étoiles aux ciels des yeux.
L'instant m'interroge et je peux,
titubant de pleurer à rire,
tenter enfin de dire au mieux
ce qui reste à jamais à dire.
 

Robert Ganzo, Langage, dans: L'oeuvre poétique (Gallimard, 1997)

image: Robert Ganzo (manuelvichganzo.centerblog.net)


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