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Philip K. Dick et le Paradis

Publié le 08 mai 2013 par Petistspavs

Mes machins chinois à la vapeur cuits au micro-ondes et la purée de carottes pareil, je mets la télé parce que, quand même, on se fait chier, et dès les premières secondes du film, commencé depuis un moment, je sais que c'est un Mocky. C'est un grand mystère ce style reconnaissable à la seconde du cinéaste bas de gamme et pas cher. Pas cher, mais on y retrouve, outre les trognes habituelles, Philippe Noiret, qu'il serait malpoli de présenter, Alberto Sordi, Le cheikh blanc pour Fellini, Un bourgeois petit, tout petit pour Monicelli, un des acteurs les plus populaires d'Italie et... Roland Dubillard qui, quand il ne faisait pas l'acteur, écrivait Les Diablogues, cette confrontation théâtrale géniale avec la logique. Alors ça me fait plaisir, puis je me rends compte que tout le monde est mort dans ce film, même Paul Crauchet, qui apparaît dans un petit rôle. Mais pas Mocky et à l'entendre, Mocky bande encore, tant mieux pour lui.

Je viens de lire sur Facebook une phrase de Joan Didion qui me plait bien. C'est en anglais, bien sûr : "Grammar is a piano I play by ear. All I know about grammar is its power." La grammaire, la stylistique ne sont pas l'affaire des auteurs. Des grands auteurs. Ils l'inventent parce qu'ils ont besoin d'outils nouveaux pour continuer à écrire, donc à proposer (je parle des occidentaux) de nouvelles manières d'agencer les 26 lettres de notre alphabet, ainsi que quelques chiffres que nous devons aux arabes et quelques signes, pour la plupart inventés par les imprimeurs.

Pour entendre à nouveau Benjamin Biolay, on peut regarder Vanessa Paradis. Sa voix acidulée est toujours aussi agaçante. Mais elle épouse les mots, les harmonies, s'y love, s'y marie, s' y sent bien et pourquoi pas nous ? Clip en public.

Sans me vanter, j'ai lu un livre. Il n'y a pas de quoi se vanter d'ailleurs, car il est beaucoup plus difficile, voire pénible, de ne pas lire que de lire. Et,

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j'ai eu l'excellente idée d'ouvrir Bricoler dans un mouchoir de poche (Puttering about in a small land), le dernier livre publié en français (dans une belle traduction de Jacques Georgel) de Philip K. Dick (J'ai lu, 2012). Je tiens d'abord à exprimer le tribut que je dois à cet auteur américain estampillé SF, mais qui a su s'évader à de nombreuses reprises d'un genre qu'il a, par ailleurs, contribué à rendre parfaitement adulte. Comme Sartre, Cocteau, Boris Vian ou Roger Vailland, comme Georges Bataille, Breton ou Artaud, comme, plus tard, Flaubert et Dos Passos et Brautigan et Faulkner, Philip K. Dick m'a pris par la main et m'a montré par l'exemple que la littérature ce n'est pas chiant, ce n'est pas compliqué, que la réalité est complexe mais que le livre peut l'ordonner, que l'imaginaire peut faire l'amour avec la logique, que le plaisir du texte est sans fin.

J'ai lu tous les livres de Philip K. Dick, des dizaines qui prennent une place folle dans ma bibliothèque, mais aussi dans ma mémoire et dans le peu d'imagination qui me reste.

Dick m'a amené à la science fiction, genre que j'ai souvent délaissé pour le thriller, le roman noir (de Chandler à Ellroy et, depuis quelques années, à David Peace), mais une science fiction très particulière, intéressée à la vérité des personnages, à la complexité de leurs rapports et à l'existence de mondes parallèles, dont la porte peut être l'échoppe d'un réparateur de télés. Très éloigné de la science, contrairement à l'encombrant Asimov, Dick s'est employé à développer des mondes imaginaires à partir de la ténuité du quotidien. Ses personnages sont souvent très ancrés dans le réel, ils travaillent généralement de leurs mains, ils manipulent des objets manufacturés, font des soudures, des épissures, c'est très électrique, très électro-ménager, très artisan habile de ses mains. Ou ils vendent des téléviseurs.

Et il arrive généralement un moment où ce petit monde assez banal bascule dans des réalités qu'ils n'auraient pu soupçonner : le voile se déchire, ce en quoi on croyait, à quoi on s'accrochait pour tenir le coup s'évanouit et fait place à l'effroi et à la parano.

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Je parlais moins de science-fiction à propos de Dick que de spéculative fiction, car on se promène moins avec lui dans les étoiles que dans le cerveau, fertile ou malade, des personnages. C'est d'ailleurs sous acide qu'il a écrit ses romans de SF les plus aboutis : Ubik, Le grand livre de la spéculative fiction et Le Dieu venu du Centaure (dont je préfère incontestablement le titre original, The three stigmata of Palmer Eldrich) les deux et une bonne douzaine d'autres livres majeurs, écrits dans les années 60, époque de consommation importante de psychotropes, pendant laquelle la paranoïa native de Dick s'empare de ses différents univers). 

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Au fait, j'aime beaucoup les titres de ses bouquins, SF ou non : Humpty Dumpty à Oakland, Aux pays de Milton Lumky, La bulle cassée, Le réparateur de Cathédrales, Les clans de la lune Alphane, L'homme variable, Coulez mes larmes, dit le policier et, tout le monde connaît Do androïds dream of electric sheep, devenu Blade Runner. Ça sonne, non ?
Si le cinéma, en vertu d'accords douteux signés sur son cadavre, est en train de banaliser sans vergogne l'oeuvre singulière de l'écrivain à coups d'effets foireux et de la 3D la plus plate (même le sinistre Gondry, après avoir salopé L'écume des jours, aurait en projet de massacrer Ubik ! Retenez-le, enfermez-le, tuez-le !) rien n'empêche de (re)découvrir son abondante et généreuse littérature.
Et, je m'adresse à certains que je connais bien et qui ont considéré Dick dans leur jeunesse comme le meilleur auteur de SF. Depuis sa mort en 1982, un phénomène étrange, mais sans doute explicable affecte la postérité de l'auteur. On ne cesse, d'année en année, de découvrir des manuscrits restés inédits. Il est vrai que ces romans relèvent de l'autre facette de Dick, je ne sais pas comment dire d'ailleurs, mais il s'agit d'oeuvres littéraires qui ne relèvent pas de la science (ou spéculative) fiction. A moins qu'elles interviennent juste avant que s'ouvre la porte sur des univers mentaux inconnus. J'imagine que, Dick étant catalogué SF, il avait plus de mal à proposer ses oeuvres autres. Qui n'arrivent qu'aujourd'hui, offrant à Dick une nouvelle carrière et peut-être un nouveau lectorat.
Quand, comme souvent, nous flanions entre les rayons d'une grande librairie du Boulevard St Michel, j'ai découvert un NOUVEAU Dick, probablement écrit dans les années 50 (aucune indication dans l'édition J'ai lu), Bricoler dans un mouchoir de poche. Rien que le titre... A chaque fois que j'ai terminé un livre, je remets toute ma liste des livres en attente en question et je choisis un peu comme à la roulette russe. Et je suis vraiment content d'avoir eu cette envie de revenir à Dick ce qui, c'est vrai, le temps passant, me faisait un peu peur. Est-ce qu'il tient la route ? N'est-il pas trop intimement lié à mon passé (lointain) ? Est-ce vraiment écrit ? L'épreuve de la lecture a tout remis en ordre. Un livre dense, écrit, parano lui aussi (mais c'est une des signatures de l'auteur), avec ces marqueurs des années quarante, puis cinquante que Dick pose si élégamment dans ses lignes. Une passion amoureuse, sexuelle est la surprise de cette lecture elle même amoureuse.
Le livre terminé (à regret), j'ai envie de retrouver dès ce soir l'univers particulier de Philip K. Dick. Pourquoi pas L'homme dont toutes les dents étaient exactement semblables, chez Joëlle Losfeld ? Ou le pavé, Les voix de l'asphalte, chez Néo, Le Cherche-Midi, qui m'attend depuis 2007 ? Et l'éditeur J'ai lu annonce un Pacific park dont je n'avais jamais entendu parler.

Le quel choisir pour m'endormir ce soir ?

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Je vais chercher autre chose que des machins chinois à la vapeur. On m'a indiqué une recette de compote de pommes façon épices. Plutôt pour demain, jour férié, mais je m'aperçois que j'ai tous les ingrédients pour réaliser la recette, y compris le gingembre frais, mais pas les pommes !

Putain de réalité !

(écrit mardi soir)


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