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Alain de Benoist expliqué

Par Amaury Piedfer
Alain de Benoist est un penseur connu par bien des gens, du moins dans les milieux où l'on manifeste quelque curiosité intellectuelle. Le philosophe a développé sa pensée autour de la préoccupation de la sauvegarde de l'identité européenne [1], un thème auquel il a donné une profondeur nouvelle, se dégageant du carcan dans lequel les milieux traditionalistes avaient enfermé cette question.
Dans sa réflexion, Alain de Benoist fut parmi les premiers à mettre en garde contre le péril que représente pour notre culture l'américanisation (ou occidentalisation) généralisée de notre mode de vie. Selon Alain de Benoist, la diffusion du mode de vie américain, centré sur la marchandisation et l'individualisme [2], représente un danger bien plus grand encore que l'immigration ou les immigrés pour l'identité de l'Europe. Cette pensée lui a valu d'être considéré par certains comme un homme vendu aux valeurs de la gauche humanitaire, inconscient des vrais dangers.
Il nous semble au contraire qu'il a mis le doigt sur l'essentiel, mais cela dérange souvent, car ses conclusions impliquent un changement de comportement, de mode de pensée et d'action bien plus profond que n'impliquerait un combat dirigé uniquement contre le phénomène migratoire : il s'agit de remettre en question le monde de vie vers lequel nous nous laissons tous entraînés, découragés par l'ampleur des forces qui nous y encouragent, endormis par le confort matériel que cela procure. C'est plus difficile à comprendre que "les immigrés nous envahissent", mais c'est absolument fondamental. Essayons de comprendre.
En effet, le point de vue de A. de Benoist exprime avec rigueur le fond du problème européen actuel. Ce qu'on pourrait appeler la submersion ethnique est bien sûr un danger, indéniable aujourd'hui pour tout ceux qui ne refusent pas de comprendre et qui acceptent de remettre en cause leur petit confort psychologique ; mais si cette submersion existe et si elle est un danger, c'est d'abord parce que les Européens sont devenus ce qu'ils sont : des consommateurs qui entretiennent entre eux des liens superficiels, et dont l'existence n'est plus régentée par leurs rapports sociaux spécifiques, mais par l'Etat ou le Marché, qui s'imposent dans tous les domaines de la vie. Dans les pays socialistes ou socialisants, l'Etat prendra le dessus dans la régulation des modes de production, de vie et de pensée ; dans les pays libéraux, le Marché s'étendra progressivement à tous les domaines de la vie (comme le démontre l'évolution récente de l'UE, avec notamment la directive Bolkenstein qui impose d'ouvrir toutes les activités à la libre concurrence), détruisant les liens et les solidarités traditionnels. Ainsi, ce n'est plus, par exemple, la parenté ou la proximité géographique (à toutes les échelles) qui orienteront réellement, profondément, les relations sociales, mais la capacité à accéder à tel ou tel niveau du Marché. C'est cette seconde orientation qui s'étend désormais à la plus grande partie du monde (la version socialisante étant en recul et/ou en difficulté), qui fait qu'aujourd'hui, ce qui sépare un Allemand d'un Japonais, ce n'est pas le type de structures familiales, le type de rapport hommes/femmes, la place de la jeunesse, les modalités d'éducation, mais le type de produit que les individus se procurent dans les supermarchés et les centres commerciaux, tous conçus sur le même modèle : les Japonais y achètent plutôt du poisson, les Allemands de la viande, mais les modes d'accès à la richesse sont les mêmes, de vie sont les mêmes. Dans le cadre de cette évolution, les identités se vident de leur essence : c'est parce que le mode de vie français est de moins en moins "français", en fait de moins en moins spécifique, que l'immigration de masse devient un danger plus grand encore. Les nouveaux venus, devenus salariés et/ou bénéficiaires d'allocations, adoptent les mêmes modes de vie, les mêmes structures familiales (un salarié est contraint de confier l'éducation de ses enfants à un tiers, par exemple), fréquentent les mêmes supermarchés (où ils achètent de la semoule à couscous plutôt que des pâtes, c'est là que réside toute la différence, tu parles d'une identité !). Dans ce cadre, subsiste au mieux des marqueurs identitaires : symboles, références culturelles (on écoute de la musique orientale, du rap ou du rock... sur les mêmes lecteurs mp3 et sur les mêmes chaînes hifi). A terme, ce modèle de nivellement signifie la mort de la vraie diversité, la disparition des systèmes spécifiques de pensée et de vie et donc à long terme, la mort, y compris physique, des ethnies qui les ont porté pendant des siècles. Car on ne vit pas indéfiniment séparés, quand on vit exactement de la même manière.
Bien sûr, il y a des données nouvelles, qui impliquent d'élargir la réflexion : massification et accélération l'immigration de masse (une réalité depuis que de Benoist a conçu sa doctrine), l'islam qui donne parfois un peu plus qu'un simple marqueur identitaire à une grande partie des migrants. Mais pour l'essentiel, les questions qu'a soulevées Alain de Benoist sont fort pertinentes et il serait très dommageable de les renvoyer à la sphère "socialiste" et de les considérer comme inopérantes.

Amaury P.
[1] Rappelons que l'auteur a publié Les Traditions d'Europe, Paris, 1996 et un essai sur l'origine des Indo-européens, consultable gratuitement sur le site officiel de l'auteur.[2] On pourra consulter un texte très représentatif de la pensée de A. de Benoist, extrait de C'est-à-dire, en se rendant sur l'excellent blogue Hoplite, à la date du 15/04/2008....

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