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[note de lecture] Denis Rigal, "Terrestres", par Henri Droguet

Par Florence Trocmé

RigalDepuis Aval (Gallimard, 2006) les lecteurs de Denis Rigal ont eu largement et légitimement le temps de trouver le temps long. Mais l’abondance et la volubilité ne sont pas des « vertus » rigaliennes et voici qu’enfin notre impatience s’apaise avec la publication de Terrestres, son dernier recueil chez Antoine Jaccottet, et le hasard, si hasard il y a, fait bien les choses puisque dans Aval Denis Rigal avait dédié à Philippe Jaccottet un poème L’automne à Grignan en guise d’hommage discret. 
Terrestres donc. Ce titre programmatique annonce la couleur : il s’agit de rendre définitivement au sol l’homme tout nu, de modestement en rabattre, d’éviter le pathos lacrymogène et la grandiloquence, tout autant que l’esbroufe post-moderne.  
Rigal ne monte pas sur ses grands chevaux, tient fermement sa langue laconique, stricte et sèche, dégraissée, minimaliste, rigoureusement classique pour le dire en un mot. Le programme, il l’annonce clairement, c’est parler « dans les décombres », chanter « malgré tout » (c’est le titre du poème p.27) « parmi les pierres noires du désastre », «la brutale  improviste beauté des choses comme elles sont », « la pure présence réelle » du « beau vieux monde ébouriffé », « cette merveille/ qui ne prouve rien » et s’en tenir modestement là,  « et pour projet/ un peu de réalité prise aux mots/ d’un parler paysan austère et nu,/ fût-il celui des mourants et des fous ». 
« Arma virumque cano » annonçait triomphalement Virgile en tête de l’Enéide (souvenez-vous), à ce vaste programme Rigal résiste obstinément : « ne chanterai les héros ni les armes », rajuste « son panthéon », envoie au dépotoir dieux, déesses, mythologies (qu’il détourne parfois), matamores,  ces vieilleries obsolètes. La « sans foi dite litanie » de Rigal c’est le « catalogue/ de la flore locale » qu’il énumère. Pas plus.  
Préfère en effet chanter, oui, la périssable âpre splendeur du monde, les choses de la nature (pierres, oiseaux, fleurs, poissons), dans des textes d’une roborative et quelquefois guillevicienne beauté. Il ne faut pas s’y tromper en effet, si Rigal dénonce impitoyablement toutes les illusions, nous rappelle notre dérisoire fragilité, son « homonculus » hurle, « nu, essentiel, non pas/vaines questions, aux vains abîmes/ mais défi, beauté, viande crue ». Leçon d’énergie farouche pour être au bout du compte en paix. Presque. 
L’homme dans l’ici-bas sans « autre rive » il n’est plus que le « parleur empêché qui bafouille aux marges du peut-être », un « bœuf mélancolique », « chaos de boue », un vieux bûcheron laconique qui préfère le silence « impalpable, hésitant, en deçà même/ du silence » qu’il nous lèguera . 
Le recueil s’organise en trois parties inégales, la deuxième en Proses, la troisième est un Cahier de Stresa. Le recueil s’ouvre sur un tohu-bohu de galets brassés par la marée, un chaos vertigineux où il faut voir peut-être une figure du clinamen brownien d’Epicure et Lucrèce. Il s’achève forcément sur des dispositions funéraires Pour l’élection de son sépulcre, incinération, dispersion dans un décor de falaise fleuries, « face à rien ». 
Il y a un emploi spécifique de l’imparfait, du présent et du futur simple dans les poèmes de Rigal. L’imparfait est réservé au retour sur un passé ré-enchanté rétrospectivement (mais c’est un leurre) un temps de mythologies rafraîchissantes, de bergeries idylliques dénoncées sans états d’âme comme dans Mythos dans lequel le lecteur est piégé implacablement, le temps aussi peut-être des rêves politiques (cela n’est pas dit explicitement). On pense là à quelques irlandais dont Rigal est familier (Derek Mahon, Seamus Heaney, Brian Coffey). L’imparfait sert également à remonter au hors-temps préhistorique des grottes, des chasseurs et peintres rupestres. Where’s mister Cro Magnon, mummy ? 
Il y a le présent pour dire nuement les choses comme elles sont, évoquer d’un trait un décor, faire le portrait d’un vivant (animal, homme quelconque). 
Quant au futur il dit abruptement l’abrègement et la disparition, « tout désormais est testament ». Au reste, quoi d’autre ? 
Si l’on fait un relevé (approximatif) des mots reparaissant dans le recueil on trouvera dans l’ordre : rien largement en tête, mort et noir ensuite à égalité, sans, désert et ses dérivés, vide, absence, vain. Tout un programme.   
Il ne faut pas en rester au négatif et relever les manipulations farcesques de la langue, les calembours goûteux dont Rigal parsème son recueil, ainsi : « rajustait penaud son panthéon », « la folie des grand heurts », « chaos de boue »,  « litanie sans foi dite », « la vache s’humanise/ l’homme s’avachit », les jeux phonétiques : « homonculus visqueux/ vineux, violent, vaincu, voué », « serein, serine », « l’ego s’égosille », des citations dispersées au fil des poèmes (Celan, Racine, Perse, Rimbaud et autres, inidentifiés). 
Donc si peu certes mais néanmoins présent, là jusqu’au bout, un homme qui « n’est) personne », qui en est au toujours premier/dernier jour dans le monde immotivé, notre abrupt frère humain. 
[Henri Droguet] 
Denis Rigal, Terrestres, éditions Le Bruit du Temps, 2013. Sur le site de l'éditeur 
 


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