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Je préfère les bonsaïs

Par Thibault Malfoy

La littérature anglaise se nourrit de l’import des anciennes colonies de la Couronne. À la confluence de cette langue occidentale greffée à des cultures locales et de l’inspiration protéiforme des auteurs qui émergent de cette hybridation, on doit une bonne partie du dynamisme de la scène littéraire anglaise, comme si les liens économiques qui unissent le Commonwealth sont doublés
d’une identité littéraire commune, qui s’exprime selon des formes et sur des sujets avec l’énergie que délivre cette véritable transfusion.

Ceci pour les généralités. Voilà maintenant le dernier roman de l’Indien anglophone Vikram Chandra : Le Seigneur de Bombay. Vous n’avez pas pu le louper : éditée par Robert Laffont, cette somme d’un millier de pages sur la ville de Bombay est recouverte de cette couverture en lamé or du plus bel effet bling-bling, avec vrais-faux impacts de balles pour le soufre du sensationnel. Écrit en anglais (d’ailleurs, « investigate » se traduit par « enquêter » et non « investiguer » !), le livre est émaillé de nombreux termes empruntés aux différentes langues et autres dialectes qui cohabitent en Inde pour former cette mosaïque aux accents bigarrés. Certains de ces termes font directement référence à la culture indienne, les autres sont là pour faire « couleur locale », comme les divers argots qu’emploient certains personnages selon leur environnement social. Cela nécessite un retour incessant au glossaire en fin de livre, ce qui devient vite fastidieux : on préfère continuer à lire d’après le contexte.

Le titre fait référence au roi de la pègre locale dont un inspecteur de police découvre le corps inerte après qu’il s’est suicidé dans son bunker. S’ensuit une enquête dont l’enjeu n’est ni plus ni moins que la survie des vingt-six millions d'habitants de la région de Bombay.

Autour d’une intrigue haletante digne d’une série américaine, tournoie un ballet de personnages (chorégraphie made in Bollywood) donnant à voir Bombay (partant l'Inde) dans tout ce qu’elle a de moins attrayant et de plus vrai : corruption, criminalité, prostitution, discriminations raciales, pauvreté et insalubrité des bidonvilles... L’auteur nous propose un parcours touristique underground, dans le Bombay des faunes interlopes et de l’argent facile, des petites misères et des grandes injustices. Le panorama est assez complet, on aimerait juste que le guide nous laisse plus de temps pour flâner aux points d’arrêt et saisir la réalité et les personnages autrement qu’à travers notre polaroïd et avec les doigts boudinés du touriste mal dégrossi.

Hélas, Vikram Chandra livre ses personnages avec le mode d’emploi, cet index des explications livrées clé en mains. Une explication signale toujours une paresse de l’auteur qui, emporté par son intrigue, ne veut pas perdre le temps de suggérer, selon la règle d’or du « show but don’t tell ». Et des explications, il y en a beaucoup dans ce livre épais, tant et si bien que les personnages dévoilent parfois leurs ficelles de marionnettes, et l’auteur d’apparaître derrière le rideau de la scène, un panneau de sous-titres à la main. Le raccourci devient une longueur et entrave le lecteur dans son désir d’empathie envers les personnages. Et dire que l’auteur sort d’un atelier de creative writting ! Ce qui aurait tendance à confirmer un doute personnel : il ne suffit pas de savoir bâtir une intrigue bien charpentée pour écrire un livre qui aurait un tant soit peu de tenue littéraire. Peut-être d’ailleurs qu’il s’agit moins de construction que de destruction : de nos préjugés, de nos facilités, de nos paresses, des longueurs enfin. Écrire, c’est choisir ; choisir, c’est élaguer ; un livre est un bonsaï. On voit que je m’égare. Reprenons.

Je suis peut-être injuste : il y a par moments de belles phrases, des images surprenantes (surprenantes car enchâssées dans une parure grossière), des instants simplement saisis dans le vif, dans cet intervalle délicat qui sépare l’éphémère de l’évanescent. Mais tout cela ne justifie pas le Hutch Crossword Book Award 2006.

  • Le Seigneur de Bombay, de Vikram Chandra, Robert Laffont, 24 €.

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