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Jean-Claude Pirotte, une bibliographie commentée

Par Florence Trocmé

Jean-Claude Pirotte,  une bio-bibliographie par les textes

Benoît Moreau a proposé à Poezibao deux biobibliographies de Jean-Claude Pirotte, une bio-bibliographie classique et celle-ci, qui propose pour quelques étapes marquantes de la vie du poète, de larges extraits de ses textes. Les chiffres entre crochets renvoient aux livres ou aux sites dont sont extraites ces citations.

Démodé ? Je veux demeurer à jamais passionnément démodé. Ce sera ma façon d'être résolument moderne. Et je n'écris que pour voir de très loin les pluies à venir en robes longues, et m'envelopper de parfums d'herbes, de tourbe, et de musc féminin [W1]

Je n'écris pas comme cestuy-
là qui triture le langage
et le désosse et le réduit
et le conchie  plaisant outrage
([7], p. 21)

n'ayez donc pas peur des rimes
qui n'ont jamais mordu personne
l'enfant crie l'angélus sonne
au loin le tonnerre tonne
à chaque heure suffit sa rime
(art poétique, in [42], p. 132)

Ecrire, est-ce bien la peine ? Sinon pour toucher du doigt cette maxime: toute vie est imaginaire [W1]

L'écriture est la quête d'un vin qui n'existe pas. [W2]

Je sais vraiment peu de choses. On croirait même que je ne sais rien. Il convient parfois de tromper son monde. J'écoute parler le vent qui vient de la mer avec son goût salin, et le terroir qui recueille la lumière du ciel et porte la vigne, j'écoute le feu qui brule et accorde ses fibres, et je recueille aussi la parole silencieuse du temps. ([25], p. 117)

 

(…) nous qui vivons dans les livres élus, nous finissons par nous persuader qu'ils sont un peu notre ouvrage et l'écume de notre propre expérience. ([22], p. 148)

 

Il s'agit de toujours réapprendre l'ignorance. C'est ce qu'enseignent Jaccottet, Dhôtel ou Perros. ([22], p. 66)

Jean-Claude Pirotte est ce qu'il est convenu d'appeler un auteur pour écrivains, en tout cas pour amoureux de la langue française. D'un classicisme militant, son œuvre est d'une originalité rare. Peu ont à ce point atténué la distinction entre poésie, roman, récit, journal et essai. Pirotte, peintre, a réussi à introduire l'aquarelle dans l'écriture. Une écriture dont les ingrédients semblent être d'éviter certains ingrédients. Peu d'évènements, pas de temps, ou plutôt un temps immobile. Peu de couleurs, mais toutes les teintes de gris. Beaucoup de pluie. Un refus des outrances. Parfois des comptines, des chansons, de lourdes fanfares, des plaisanteries grinçantes … puis un chant tout simple qui vous touche au plus profond.

Coupable d'user des mots à tort et à travers, d'en fausser le sens au profit de leur seule musique (…) j'ai contracté l'habitude de taire l'essentiel. Je me suis peu à peu privé de l'usage des mots destinés à l'exprimer, l'essentiel (…) J'ai bricolé des livres avec les instruments en creux du mutisme. (…) La couleur n'est que rapportée, un chiffon de brume l'efface.

L'essentiel, en effet, qu'est-ce que c'est que ça ? Le banal, l'anodin, la déroute du quotidien, voilà l'essentiel.

*

Jean-Claude Pirotte naît à Namur, en Belgique, le 20 octobre 1939, dans un milieu socialement conformiste mais où il peut accéder aux arts.

Etre né en Belgique (…) voilà bien une plaisante malédiction. Car ce pays n'existe pas. (…) Quand on est belge tôt ou tard on s'empresse de cesser de l'être. Généralement la métamorphose dure une vie entière. ([18], p. 73)

dans la vallée où je suis né
le ciel est bas la terre est lourde
et le silence des années
coule avec le fleuve, la sourde

opulence des ciels du Nord
rencontre ici les vents de l'est
et les longs automnes où l'or
des ormes malades s'épuise
([35], p. 65)

le temps infini de l'enfance
prenait les teintes du velours
qui dans les peintures flamandes
exaltent le déclin du jour
([35], p. 90)

Enfant sensible et fantasque, Jean-Claude est bien plus proche de sa grand-mère que de ses parents, en particulier d'une mère décidément peu poète.

aussi selle-t-il son cheval
de bois et le voilà fougueux
il cavalcade sous le lustre
ensoleillé du salon
en l'absence des ascendants
et dans sa tenue d'apparat

 

nous allons voir ce que nous
allons voir mon ami dit la mère
au poète désarçonné
qu'elle enferme dans l'écurie
avec les ânes en carton
([33], p. 26)

Quand j'étais gosse, je restais des après-midi entiers à rêvasser dans un coin, jusqu'à ce que mon silence et ma vacuité provoquent (…) des crises de nerf dans mon entourage. (…) On n'a pas idée d'être aussi nouille, grinçait ma mère.(…) Fais quelque chose ! Bon, bon, mais quoi ? (…) Je rêvais, c'est quelque chose, non ? ([10], p. 21)

C'est par les livres, et dans les livres, que j'aurai vécu. On me l'a bien reproché. A commencer par ma mère, qu'en conséquence j'ai renoncé de bonne heure à fréquenter. ([9], p. 15.)

J'ai consumé mon enfance (…) en lisant Dickens et Sans famille. ([19], p. 27)

Un jour j'ai dit à ma mère:
« Les petits ruisseaux roses
Vont faire pipi derrière les framboisiers ».
Je n'ai pas été battu mais c'est tout comme. (…) J'ai été grondé, voilà, grondé sévèrement. Cela m'a donné la plus juste idée de la poésie.
([13], p. 112)

Je me suis endormi longtemps, chez ma grand-mère, au son aigrelet et miraculeux des menuets essoufflés qui s'élevaient du coeur de sa boîte à musique, ce coffret familièrement mystérieux (Notice pour [33])

Pour le dessin, la lecture, l'écriture, j'étais un enfant précoce [W4].

Pour le vagabondage également : Jean-Claude est persuadé que sa place n'est pas chez ses parents, qu'il est une sorte d'enfant trouvé, et dès lors multiplie les fugues.

ce n'est pas Jean-Sébastien
qui m'apprit l'art de la fugue
 ([7], p. 64)

Vers douze ans, en 1951, ses fugues le mènent au Danemark, puis aux Pays-Bas; il est recueilli par la famille Prins, de Ede, où il vit un certain temps, et où il recevra un vrai soutien.

Je me souviens de la bibliothèque de Monsieur Prins. C'était la maison tout entière tapissée de livres (…) Ma bibliothèque est toujours là-bas, enfouie dans le sable et la bruyère mauve d'un automne interminable. ([22], pp. 119-121)

J'ai connu la Bourgogne en respirant les arômes d'un verre, comme si j'étais en train de naître (…) Monsieur Prins, mon vieux maître, avait débouché la bouteille de chardonnay qui scintillait doucement à la lumière des bougies. (…) « Tu sais, murmurait Monsieur Prins, nous sommes bourguignons sans le savoir. Notre duc, c'est encore et toujours Charles le Téméraire, (…) la vielle Lotharingie demeure notre royaume. ([25], pp. 24-25)

Son adolescence est partagée entre la Wallonie, les Pays-Bas, la Bourgogne et Florence.

dans Florence la blanche
où je n'irai plus jamais
j'ai perdu mes dimanches
et mes vives années

(…)

collines mes belles années
cyprès mes tendres journées
qu'ai-je fait à mon phono vieux ?
il se tait je l'entends mieux
(Air de Florence, in [7], p. 112)

J'avais pas mal lu, tout ce qui me tombait sous la main, le pire et le meilleur j'imagine, pendant mon adolescence, (…)

Adolescent je me rêvais mort sous un mausolée de volumes imprimés. Je m'exclamais en toute innocence : « Livres, ô mes tombeaux ! » ([19], p. 26)

Privilège de l'adolescent : écrire dans la grâce de l'imparfait. On est seul, tout entier lové dans la solitude lumineuse et déchirante, et le malheur c'est « du bonheur si tu veux ». ([25], p. 13)

*

Pirotte entame des études de lettres puis se tourne vers le droit à l'Université Libre de Bruxelles. Il publie un premier recueil de poèmes,
[1] Goût de cendre, G. Thone, Liège, 1963

*

De 1964 à 1975 il est avocat au barreau de Namur et publie à nouveau deux recueil de poèmes.
[2] Contrée, G. Thone, Liège, 1965
[3] D'un mourant paysage, G. Thone, Liège, 1969

Bien entendu, par la force des choses, il m'est arrivé de-ci de-là de participer à l'agitation générale. Il faut bien vivre, paraît-il. Je l'avoue sans honte, j'ai même été jusqu'à gagner de l'argent. ([10], p. 22)

Avocat, j'avais cessé de peindre et presque d'écrire. Je gagnais ma vie comme on dit. Je la perdais, en dépit d'une vocation de plaideur qui satisfaisait ma sympathie pour les déclassés, mon sens de la procédure et de la chicane, ma vanité sans doute aussi.([22], p. 74)

(…) vaut-il la peine de dénoncer la turpitude du milieu judiciaire, la morgue imbécile des procureurs, la vindicte maladive de tel juge d'instruction (…)([22], p. 71)

Nous étions quelques affidés, noctambules férus de poésie farguienne, de batellerie, de crimes inexpliqués, à fréquenter assidument ce quartier d'un romanesque tenace, scandaleusement menacé d'éradication par les idéologues corrompus de l'hygiène morale. ([25], p. 18)

C'est ainsi que je rêve d'un pays qui serait le mien, et d'une Meuse qui serait ma mère, à chacune de ses boucles rajeunies, et parée de ses manoirs, de ses abbayes, de ses roches feuilletées dans les reflets veloutés du soir. Ma jeunesse serpente d'une rive à l'autre au volant d'une vieille automobile rouge, elle remonte les vallées de la Molignée, du Bocq ou de la Lesse, (… … …), elle se perd dans les bars à filles de la rive gauche (…) ([25], p. 21)

*

En 1975, Pirotte est accusé d'avoir favorisé la tentative d'évasion d'un de ses clients ; il est condamné à dix-huit mois de prison et rayé du barreau.

(…) une « affaire » où la plupart des magistrats et les flics se sont discrédités sous la houlette d'un procureur général rongé de haine. ([22], p. 71)

Pirotte nie farouchement et se soustrait à l'exécution de la peine, se lançant dans une cavale de cinq ans, en France, en Catalogne et dans le Val d'Aoste, vivant de petits métiers et menant une vie vagabonde et clandestine.

Ma condamnation ce fut une chance miraculeuse. (…) De nouveau je me trouvais dans l'obligation de conquérir et de protéger ma liberté. ([22], p. 75)

Ce qui compte, c'est le loisir merveilleux que me ménagent aujourd'hui ceux qui m'ont condamné, en m'apprenant à leur insu que la lumière éblouissante de l'exil se mérite. Je n'ai pas l'intention de rentrer dans le rang. ([22], p. 71)

(…) dans un pays voisin
des juges délirants
m'ont voué à l'exil
et depuis lors je traîne
sans le sou sans métier
ma belle oisiveté
(…) (Lemme, in [7], p. 15)

Je me souviens aujourd'hui de mon dénuement, de ma révolte, et des rares heures de bonheur déchirant que je passais à traîner en compagnie de Claire, lorsqu'elle réussissait à me rejoindre (…) Je peignais, j'écrivais, je goûtais chez mes amis vignerons les vins les plus spirituels du monde. ([22], p. 73)

Dans la misère et l'insécurité de la cavale, la littérature, la peinture, la musique, et la vigilante tendresse de Claire, qui de si loin m'apportait, où que je sois, sa présence furtive mais éblouissante, m'ont rendu à la vérité. À la paresse. Au vagabondage. Active, la paresse. (…) Productif, le vagabondage... ([22], p. 75) 

*

Années actives mais non sans angoisses :

me cause du souci
le sort de ceux que j'aime
on ne fait pas bouillir
la marmite avec des
brindilles de poèmes
Or ne suis ni chômeur
ni assuré social
Si je suis en cavale
(…) ([7], p. 18)

Je me suis reproché d'être là, mais je pensais à toi, Claire, si loin, si seule, et je savais qu'ici tu pourrais peut-être, un jour, venir me rejoindre. Il faudrait bien que je refasse fortune, que je me range, que je devienne quelqu'un (mais qui ?). Ca sera d'abord la cavale, une cavale obscure, dénuée de la moindre fantaisie, précautionneuse et médiocre, rigoureusement anonyme. J'allais enfin disparaître, cela requiert quelque talent. Il me semble aussi que je comprenais enfin quelque chose à cet amour boîteux et malade, et que c'était ici, au pied du Mont Afrique, et pas ailleurs, que je réussirais peut-être à le soigner, cet amour, mais l'amour est-ce que cela se soigne et se guérit ? (…) ([24], pp. 75-76)

Je peux toujours me demander ce que je vais devenir, ce que surtout deviendra, devient déjà Claire, qui attend de moi que je l'aide. Je repousse avec une horreur angoissée la question dans la coulisse, je l'étrangle et je la cache sous le fatras désaffecté des praticables de mon théâtre intime. Elle réapparaît bien sûr par n'importe quelle porte dérobée, à l'endroit même où j'étais certain d'avoir condamné l'entrée, elle surgit, ironique et brûlante, mielleuse et vengeresse. ([22], p. 136)

(…) il n'y a pas de miracle
pas de nuit lumineuse
pas de vendredi gras
dans les prisons privées
 (…) [7], p. 73

(…) si tu rencontres ma tristesse
ne lui dis pas que je l'aime
ne dis pas que je la désire
(…) (Air de la tristesse, in [7], p. 122)

Je me terrais. (…) Il fallait meubler l'attente, le silence, le froid. (…) Chaque soir je me forçais à écrire un poème. A la fin, me disais-je, cela fera bien une sorte de journal, l'esquisse d'une chronique de l'exil. J'écoupais le merle chanter, les camions grogner, la tuyauterie glousser comme une fille vulgaire, et ces échos d'une vie perdue devenaient des poèmes sans gloire, des vers de caramel ([7], Postface, p. 161).

Tenir un journal, quand on est plus ou moins un vagabond sans avenir ni passé, voilà qui est absolument dénué de sens. ([10], p. 11)

Le temps, c'était ce chemin de chèvres à la poursuite de la lumière fuyante. Quand on se retourne, il n'y a que l'ombre où scintille un frisson de feuilles mortes. ([10], p. 24)

La ville la plus morne de France, mais quelle ville d'exil n'est pas morne. (…) dans le vain espoir de changer de peau, je me suis installé dans le fauteuil d'un coiffeur moustachu (…). La rue est grise, l'évier baveux, la serviette rêche. Ensuite j'ai l'air plus propre. Ou moins sale. Ma barbe grisonne. J'aurai dans un mois trente-six ans, trente-six chandelles. ([22], pp. 24-25)

 

 

*

 

 

Depuis j'ai peint des aquarelles, des huiles qui ont été exposées par les soins de Claire à la maison de la culture de Namur. L'huissier du fisc, chargé de récupérer les frais de justice de mon procès, et l'amende assortie à la contrainte de corps, a saisi l'ensemble des œuvres le soir du vernissage, il y en avait près de quatre-vingts. Malveillance assassine du procureur général. Elles sont entreposées dans une cave humide de la salle des ventes, où lentement elles se dégradent. Je pense à l'autodafé de Rouault. A défaut d'emprisonner l'homme, on souille sa peinture dans un cul de basse-fosse. ([22], p. 119)

[Pendant ce temps, en France, les] gendarmes de service (…) ont tellement l'habitude de me voir de près, de trinquer avec moi, qu'ils oublient qu'ils me recherchent. A Rethel, au bistrot, le commissaire de police fait sa partie de cartes. Il me glisse à l'oreille : « Je devrais te signaler à la préfecture mais je ferme les yeux. La vie ne serait pas drôle sans un bon quatrième à la belotte. Admettons que je ne t'aie rien dit, je ne te connais pas. » ([22], p. 123)

L'architecte et le notaire, qui sont au Rotary, me demandent une conférence.
– Une conférence au Rotary, pour un type en cavale, c'est gonflé, vous ne trouvez pas ?
– Un avocat en cavale, nuance.
– Qu'est-ce que ça change ?
– Mais c'est passionnant, mon vieux ! Il y aura le sous-préfet, le commissaire, tout le gratin.
– Très peu pour moi. Vous imaginez un repris de justice, tricard jusqu'aux yeux, causant avec des ronds de jambe au Rotary avant de se retirer les menottes au poignet.
(…) Connaissez-vous Dhôtel ? (…) Un des vrais romanciers vivants. Il est d'ici (…)
C'est ainsi que j'ai raconté Dhôtel à l'honorable société de Rhetel et de Reims, entre le fromage et la poire, une coupe de Roederer à la main.
([22], p. 125)

(…) ainsi chaque jour un quatrain
mûrissait au bord de la lande
et toi si jeune tu allais
vers ta mort et l'année quarante
([38], p. 46)

quarantaine ! c'est dur de garder dents et tifs ([22], p. 138)

cinq ans bientôt que je suis en cavale
seule la pluie m'identifie
la pluie qui se rit des gendarmes
m'aime d'un amour de jeune fille
(…) (A la pluie, in [7], p. 116)

Il faut citer in extenso ce poème de la nostalgie de l'exilé, déchirant, rimbaldien, superbe :

Le temps qu'il fera

celui qui n'a pas de chance
il chante et il danse
si c'est sa manière à lui
d'épouser l'ennui

la cartonnerie
ronronne dans le silence
les semaines de l'exil
c'est comme une enfance

les années de pénurie
dans le souvenir
composent un paradis
la vie est ici

l'arbre la lune et les murs
la fidèle pluie
la misère au goût de mûre
sous d'âpres taillis

la tristesse et le plaisir
me tendent la main
le temps si tu le désires
sera beau demain
([7], p. 101)

*

Enfin, en 1981 est prononcée la péremption de la peine de Jean-Claude Pirotte. Ce n'est pas vrai que tout recommence. On veut le croire, mais la force est perdue. On se retrouve définitivement ruiné. ([6]). Les thèmes de la cavale, des amours en déroute, de la culpabilité, de l'enfance aussi, et du manque d'amour, reviendront de manière lancinante, ainsi que les noms de nombreux personnages, dans ses romans, poèmes et chroniques, qui mêleront toujours autobiographie et imaginaire de manière inextricable.

souvenez-vous que j'ai perdu tout
les gens me regardent de haut

(…)

et c'est l'hiver ([7], p. 86) 

*

[4] Journal moche (essai), Luneau-Ascot, Paris, 1981

Prix anticonformiste décerné par l'hebdomadaire français Arts.

Chronique sous forme de poèmes en prose plus ou moins absurdes. (Ce livre sera réédité dans une version étendue sous le titre Il est minuit depuis toujours.) On y lit beaucoup d'amertume chez l'auteur qui peut enfin relever la tête.

Je chante : je ne chanterai plus. Schubert dans la chambre – dans la maison qui craque. C'est le vent et c'est la musique. La vie ébranlée tournoie sous la lampe. (…) Dormez bonnes gens, je ne vous connais plus, vous ne m'avez jamais admis pour un des vôtres. JE NE SUIS PAS D'ICI. Erreur: cette ville m'a confié ses ruelles. (…) ([4], p. 11)


[5]
La Pluie à Rethel (roman), Luneau-Ascot, Paris, 1982. Réédité : Labor, Bruxelles, 1991 - La Table Ronde, Paris, 2002: Il pleut à Rethel .

A Rethel, j'ai longtemps habité près du canal, où le bruissement des peupliers accompagne les démarches furtives des personnages, dans Les premiers temps. J'étais devenu moi-même un de ces personnages, et cela peu à peu cessait de m'étonner.[9], p. 14)

[6] Fond de cale (roman), Le Sycomore, Paris, 1984. Réédité : Le Temps qu'il fait, Cognac, 1991.
Pirotte explique: « Le personnage [de Fond de cale] emprunte sans doute mes traits (mais d'une manière équivoque), lorsqu'il se met à vagabonder, ce que j'ai beaucoup fait, à écrire, ce que je ne cesse de faire, à être malade, ce que je suis aussi, comme un peu tout le monde ... » [W4]

(…) je me comporte en chiffonnier, qui, croyant avoir crocheté des merveilles sous la lune, s'étonne de ne recenser à la lumière du jour que des dépouilles sans gloire. ([6], p. 25).

*

De 1985 à 1989, Pirotte est chroniqueur à la RTBF (Radio et télévision belge francophone), à La Liberté du Morbihan et collaborateur à France-Culture. Il poursuit son œuvre, souvent en dialogue avec ses auteurs fétiches: André Dhôtel, Henri Thomas, Chardonne, Follain, Georges Perros, Marcel Thiry, William Cliff, Pierre Mac Orlan, Philippe Jaccottet, Georges Bernanos, Montaigne, Châteaubriand, Jammes, Rodenbach, Armand Robin, et aussi Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Rutebeuf, Villon. Pirotte, plus que tout autre, a instauré dans son œuvre le culte des écrivains de son panthéon personnel.

[7] La vallée de Misère (poèmes), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1987
Poèmes mesurés et rimés mais avec de grandes libertés. Pirotte explique dans la postface : « J'étais en cavale (…). Je me terrais. J'attendais la péremption des peines, j'attendais aussi, certains jours, la femme que j'aimais. (…) La bonheur aigre-doux d'être seul et misérable et clandestin me berçait. Chaque soir, je me forçais à écrire un poème. »

(…) je ne cesserai pas de jardiner ma misère
ni de tirer modestement gloire des voix
célestes de la pluie comme si j'étais Jeanne d'Arc
et qu'il dût m'arriver d'être un peu rôti
par les Anglais les théologiens et les abrutis
solidement assermentés 
([7], p. 44)

Comme toujours, Pirotte évoque ses maîtres, parfois nommément, parfois de manière plus allusive:

 

il faut revenir au rythme
apaisant des vers impairs
emprunter de vagues rimes
aux chansons qui sont dans l'air(…) ([7], p. 62)

[8] Les Contes bleus du vin (chroniques), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1988, 1993

Du bistrot on ne voit pas les siècles passer… Il s'agit des billets que Pirotte, chroniqueur-échanson pour un temps (voir [W5]), a lus chaque semaine au micro de la RTBF.

[9] Rue des Remberges (« chronique en errance »), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1989

Les écrivains à qui je dois tout m'ont confié leur pays. J'ai découvert la Charente en lisant Les Varais, l'Ardenne de Dhôtel en arpentant Les rues dans l'aurore, le plateau de Langres en parcourant la Terre natale d'Arland, le pays d'Auge en écoutant Berl, les lichens de Canisy par la grâce de Follain, et bien d'autres pays encore. ([9], pp. 13-14)

Ce sont les écrivains qui me disent la vérité. (…) Je n'aurais besoin parfois, me dis-je, avec quelle présomption ! pour écrire et trouver à mon tour les mots justes, que de m'immerger dans le souvenir d'une page lue et relue, aimée jusqu'à l'étourdissement, une page – un parfum –   respirée jusqu'à l'ivresse, une ivresse née de rien, presque rien, d'un souffle, d'un écho. ([9], p. 16-17)

J’ai besoin de Chardonne et de Dhôtel, de Follain, de Lubin, de Thomas, de Jaccottet, d’autres encore, de tant d’autres (…) . C’est bien de cette manière que la littérature nous révèle à l’existence, nous mène par la main dans la vie, apaise nos malentendus intimes, et nous guérit de nos aveuglements. (…) La littérature française est provinciale. (…) Il n'est d'écrivain selon mon cœur que de la province, et Calet, Fargue, Réda n'ont pas d'autre souci que d'élever Paris à la dignité des terroirs. ([9], p. 28-29).

[10] Un été dans la combe (roman), La Longue Vue, Paris/Bruxelles, 1986
Réédité : La Table Ronde, Paris, 1993. Prix Victor Rossel.
Une rêverie à la Bosco, virtuose. Encore et toujours le vagabond en cavale, et l'interpénétration du rêve et de la réalité.


[11]
La Légende des petits matins, (roman), Manya, Le Vallois-Perret, 1990. Réédité : La Table Ronde,  Paris, 1997

[12] Sarah, feuille morte (roman), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1989
Un roman sombre. Sarah est une adolescente qui faute d'amour se dessèche et tombe dans le vide.

Je préfère, au fond, que mon père soit mort. Je pourrai mieux lui parler. C'est aux morts que l'on s'adresse avec le plus d'aisance. Une parole de morte pour les morts, à peine une parole.

Nous ne nous sommes guère connus, mais en va-t-il jamais autrement. Cela est bien. Les liens de l'absence, au moins, ne se relâchent pas. ([12], p. 31)

[13] L'Épreuve du jour (roman), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1991
Pirotte règle ses comptes avec une enfance étouffante, celle qui lui a fait prendre le maquis des fugues et rechercher une nouvelle famille en Hollande.

Mais oui, je parlerai de la petite ville, pourquoi pas ? avec son clocher à bulbe, ses toits d'ardoise, ses vieilles filles en tablier noir, et les secrets honteux qu'elles échangent du regard dans les ruelles en pente. (…)
Parfois j'ai cru que cette vie, cette ville en effet ne m'étaient plus rien. Je me trompais. Ce fardeau si léger s'alourdit d'aube en aube. Il pèse du poids des mots inarticulés, des odeurs évanouies, et du souvenir peut-être usurpé d'un long sifflet de locomotive à l'entrée du tunnel du Château d'Eau.
Toutes les enfances se ressemblent. Elles contiennent les ruines du futur, mais se gardent bien d'afficher le pressentiment du désastre.
([13], pp. 16-17)

[14] Tio Pepe (nouvelle), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1992

[15] Récits incertains (récits, nouvelles, poèmes), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1992
Onze petits récits, certains en prose et d'autres en vers libres.

(…) les platanes portaient leurs tumeurs noires
avec dignité comme des pansements de pauvres
tu te souviens du soleil clairet de décembre
et de la petite fille qui disait à son père
très doucement viens, viens, c'est l'heure de la soupe
(…)
  ([15], p. 30)

Je ne tiens pas à cadencer cette voix sourde
et citadine qui habite
le clair-obscur de la soupente
je mets au clou le métronome usé
des prosodies je n'en tirerai pas
un flèche et la rime usuraire
se coulera comme un vieux gant perdu
dans la sciure et les torchons
des brasseries où la piétaille expie
le quotidien grevé d'agios (…)
 ([ 15 ], p. 43)

[16] Il est minuit depuis toujours (poèmes en prose), La Table Ronde, Paris, 1993
Un recueil de poèmes en prose, qui à l'instar ceux de Baudelaire racontent souvent de petites histoires un peu ou très absurdes. C'est une réédition augmentée du Journal moche de 1981.

DEBITEUR

Je suis endetté. Je me promène au hasard dans la ville. Plusieurs cabaretiers me reconnaissent. C'est lui, s'écrient-ils en me désignant du doigt à l'attention de leurs meilleurs clients. De plus en plus de monde me poursuit. Je gagne les faubourgs et bientôt la campagne, un cortège grossissant à mes trousses. La sciatique dont je souffre m'empêche de courir. Je m'arrête et fais face à la foule avec résignation. Un porte-parole se détache et me demande humblement le secret du bonheur. ([16], p. 99)

[17] Sainte-Croix du Mont (album illustré de photographies de Jean-Luc Chapin), L'Escampette,  Bordeaux, 1993
Ouvrage réalisé avec le concours des vignerons de Sainte-Croix-du-Mont & l'appui du Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux.

[18] Plis perdus (mélanges), La Table Ronde, Paris, 1994

 

Nulle part, c'est partout

Il m'a fallu des éternités pour savoir (vaguement) ce que je voulais dire. Et pour ne pas le dire. ([18], p. 25)

En Charente, regarder le soir tomber est une occupation sérieuse. L'hiver, le crépuscule se prépare très tôt, et se prolonge. ([18], p. 28)

 

J'ai vécu un peu partout. Je ne parle que de l'Europe aux anciens parapets. Je m'y suis déplacé comme le fou sur un échiquier. (…) Mais où vivre ? Ne serais-je bien nulle part ? Ou serait-ce que la présence de l'homme, partout, sempiternellement, m'incommode et me chasse ? ([18], p. 36)

Noël ce sera Nancy Noël aux yeux gris
noisette et le léger retroussis
des lèvres qui sourient en coin
j'attends Noël et Noël est ici
c'est la petite fille du quai brumeux
l'enfant aux beaux regards païens
Noël je célèbre Noël
(…) sous la caresse
des cloches comme d'un souvenir
de Laforgue ou de Milosz, Noël
je ne veux rien que ce chant simple
de l'amour, et de la défaite des fatigues, (…)
([18], p. 45-46)

[19] Un voyage en automne (récit), La Table Ronde, Paris, 1996

Je ne serai, comme Henri Thomas, qu'un « voyageur à petite valise. [19], p. 13

Où est le temps où mon bagage était toujours prêt, d'une exceptionnelle minceur ? Le temps de la cavale et des fuites obscures, aussi soudaines qu'un envol d'étourneau. J'aurais donc égaré mon âme de nomade, vendue au royaume insinuant des sédentaires ? [19], p. 23

Je me suis souvent promené sans passeport, jamais sans un livre. Lorsque je débarquais dans une ville inconnue, d'abord je traquais le libraire (d'autres se chargent de repérer la banque).

Depuis que tu as disparu, j'ai perdu la mémoire. ([19], p. 32)

le Temps n'est pas en cause
il gravit les falaises
et joue avec les femmes
noires près des moulins

jeune homme je suis mort
et je renais enfin
dans l'enfant qui s'éveille
sous le pin parasol (…)
([19], p. 61)

[20] Le Noël du cheval de bois (conte illustré par des dessins de l'auteur.), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1997

[21] Faubourg (poèmes), Le Temps qu'il fait, Cognac, 1997
Poèmes en vers libres pour la plupart. Une grande liberté de ton, une profondeur un peu libérée des angoisses de la cavale.

(…) et pour moi le jour la lumière du monde
conspirent le temps d'un songe
comme s'ils nous rêvaient
([21], p. 29)

(…) tu quittes la fenêtre où tu explores une autre nuit
tu écris quelques lignes et tu attends
que se produise le miracle un infime écho
tu restes longtemps penché sur le silence
jusqu'à ce que l'imposte se mette à
bleuir lentement les oiseaux à solfier
pour annoncer le jour qui ne console pas

(…) ([21], p. 57)

(…) le soir, on ne se gardait pas de lui,
le jour ne devait pas finir, son éclat
dispersait d'innombrables reflets
sur l'ocre doré des façades et soudain
voici que d'une seule coulée d'encre
la vallée le faubourg et le ciel
avec tous leurs oiseaux sont effacés du monde
([21], p. 112)

Il faudrait consacrer de nombreuses pages à la manière dont les poèmes de Pirotte sont infusés, illuminés, d'hommages à ses grands prédécesseurs (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, …) et de poètes plus récents ou contemporains (William Cliff, Perros, Follain, …), soit de manière allusive, soit ouvertement sous la forme du pastiche, parfois durement ironique :

nous aurons des lits pleins d'odeurs légères
où nous bercerons nos enfants morts-nés
ce sera plus beau que l'art de la guerre
et qu'un kilo de frites en cornets

il faudra penser garnir l'étagère
des reliefs moussus de nos trépanés
(…) (p. 31)

[22] Cavale (roman), La Table Ronde, Paris, 1997.

J'ai retrouvé ce carnet de cavale. (…) Parfois je déplace le tas de livres, j'en cherche un que je ne trouve pas. Ce qui soudain affleure, c'est le carnet comme un fossile, mais je ne veux pas l'ouvrir.([22], p. 11)

J'ai vécu, il faut vivre avec le vent, la poussière, la pluie, les paperasses, la mauvaise littérature, les amis disparus, les douleurs arides. ([22], p. 11)

[23] Boléro (roman), La Table Ronde, Paris, 1998.

[24] Mont Afrique (roman), Le Cherche midi, Paris, 1999. Réédité : Gallimard, Paris, collection Folio, 2001.

J'habitais au pied du mont Afrique, je m'y trouvais à l'abri. Je ne m'étonnais pas d'être jeune, en vérité je me sentais vieux. Le père nous avait dit que c'était là, et pas ailleurs, que nous devions nous planquer, loin des arcans et des gendarmes. (…) Il y eut la vie secrète et frileuse à la Maladière, l'automne épuisé de lumière funèbre, et le plain-chant, soudain, de la vigne rousse au bord du ciel comme un sursaut d'allégresse brutale. ([24], p. 11)

Coupable on l'est de naissance, comme chacun sait. De vivre. De bayer aux corneilles. D'aimer, de ne pas aimer. D'être aimé. De croire au père Noël. La litanie des lieux communs. ([24], p. 43)

Il est impossible de décliner sans cesse la liste de nos crimes supposés ou réels. Bientôt d'ailleurs ils cessent d'être des crimes, leur caractère criminel se dissout dans les brumes de l'existence. Nous marchons sur la terre des morts. ([24], p. 51)

[25] Autres arpents (chroniques), La Table Ronde, Paris, 2000.

La soixantaine, drôle d'histoire. (…) C'est tout-à-fait le début de la vie, le commencement, la genèse. (…) On a tout perdu, tout reste à gagner. (…) il m'arrive toujours de découvrir ici ou là des livres non coupés, alors l'enfance est de nouveau radieusement présente, le coupe-papier, la lampe intime, l'impatience, le ravissement, le frisson. La vie qui chaque nuit se déploie, et rien n'altère cette éclosion miraculeuse. ([25], pp. 76-77)

J'aimerais bien raconter cette histoire : ma vie avec le vin. ([25], p. 105)

En somme, je n'ai jamais réussi à savoir, à soupçonner même, quelle place j'occupe dans l'univers. ([25], p. 11)

(…) il y a très longtemps que je connais ces lieux. Je les connais par l'imagination. Celle de l'enfance, la seule qui ne soit pas trompeuse. Je me suis promené de colline en colline, et l'enfance surgissait au coin d'un vieux muret, dans un hameau serré sous ses toits rouille. (…) Ce spectacle (…) m'est donné sans que je le mérite, comme l'amour, et puis m'est dérobé. ([25], p. 142)

[26] Enjoués monostiches, avec des linogravures de J. M. Queneau, La Goulotte, Vézelay, 2000.

 

[27] Les contes noirs du vin, (contes et légendes), La Table Ronde, Paris, 2000.

[28] Ange Vincent (roman), La Table Ronde, Paris, 2001.

 

[29] Les chiens du vent, poèmes de P. Silvain, encres et pastels originaux de J-C. Pirotte, Cadex Editions, 2002.

 

[30] Bourgogne, Franche-Comté, texte de Jean-Claude Pirotte ; photographies de Stuart Franklin, National geographic, Paris, 2002.

[31]Un rêve en Lotharingie (récit), National Geographic Society, Paris, 2002.

le monde, il est vrai, ne doit son existence qu'à notre regard

[32] Dame et dentiste (poème), Inventaire/Invention, Paris, 2003.
Un poème drôle …!

(…) les poètes aimés de si loin venus
leurs livres les as-tu remisés sous les combles
de ces taudis crevés où tu vécus
où le ciel même s'effondre où le vent
s'écorche avec ses couteaux désespérants (…)
([32], p. 31)

[33] La Boîte à musique, (poèmes), La Table ronde, Paris, 2004.
Poèmes de la maturité, d'une admirable maîtrise rythmique et sonore. Les écrivains du panthéon de Pirotte reçoivent chacun leur hommage.

Or mes peines sont ordinaires
pourquoi résisteraient-elles
à la grâce d'un vol d'oiseaux
sauvages au bord du ciel…
([33], p. 13)

On trouve ici des marques de l'admiration répétée de Pirotte pour Jean Grosjean :

(…) nous n'avons que le temps d'un poème écrit
à la hâte et nus serons vieux dans l'instant

à peine avons-nous frôlé ce monde étroit
que le souffle trouble du soir qui se penche
nous aura dérobé l'âme du dimanche
([ 33 ], p. 37)

[34] Chemin de croix, (textes de Sylvie Doizelet, 15 encres aquarellées de Jean-Claude Pirotte) La Table Ronde, Paris, 2004.
En 2004, Pirotte le rebelle publie ce recueil religieux d'encres aquarellées, légendées par Sylvie Doizelet, romancière et traductrice. « Je ne voulais consacrer cet hommage qu'au seul symbole de la croix, dans le ciel et le paysage, et que le sujet de la peinture soit, selon le vœu de Staël, uniquement la peinture. Mais, jusque dans la géométrie, j'espérais, par l'équilibre périlleux des plans, susciter l'émotion religieuse.» (in Notice de l'éditeur). Quelle est la religion de Pirotte ? Certainement pas un lien de soumission, mais un lien parfois tendre, parfois ironique, avec un Dieu qui lui semble tantôt immense tantôt quelque peu démuni.

Dieu pour me revisiter l'âme
a choisi de secrets détours
ni la menace ni le blâme
un simple et fabuleux bonjour

 

le sifflet d'un merle ou le brame
des forêts auront suffi pour
que Dieu me revisite l'âme

 

or je n'espère nul secours
fortune pardon ni réclame
mais qu'assigne l'heure et le jour
Dieu pour me revisiter l'âme
([33], p. 125)

c'est la main du Seigneur qui pose le bougeoir
au chevet du vieux lit dans la chambre aux vertiges
(…)
le peintre a frotté d'or le bois du crucifix
que la flamme désigne entre les mains de cire
([42], p. 53)

nous aurons toujours
la roue de secours
notre Père aux cieux
répare l'essieu (…)
([42], p. 161)

« Viens, me disait jadis le curé de Marsannay, nous irons saluer ma vigne (…). Ensuite, à la tombée du soir, nous reviendrons à la cure, écouter une messe de Bach, ouvrir une bouteille, et méditer avec l'aide de Dieu, de la musique et du vin. » ([25], p. 31)

Dans Absent de Bagdad, roman que Pirotte dédie à ses amis musulmans, le narrateur, prisonnier musulman de la guerre d'Irak, est plus incisif, agnostique, il rejette Dieu, et surtout dénonce le détournement politique des messages spirituels.

Oserais-je leur affirmer qu'en Dieu se confondent le bien et le mal en toute complicité
et que si Dieu se révèle à nous c'est en nous aveuglant
([3], p. 79)

(…)je suis un hérétique puisque je doute de l'existence de Dieu (…)
(…) est-ce donc servir Dieu que se borner à le prier (…)
(…) ils citaient des sourates amputées du contexte, ils effaçaient à leur profit les nuances, (…) ils s'appropriaient le message et le dénaturaient subtilement
([39], p. 90)

(…) j'ai sincèrement, loyalement, demandé à Dieu de m'éclairer, son message, hélas, est traversé d'ombres que sa lumière provoque, ou bien mes yeux ne supportent-ils pas la lueur incandescente du soleil (…) ([39], p. 99)

*

En juin 2004, le Centre d'Études Pluridisciplinaires Des Imaginaires du vincepdivin organise le premier colloque international : « Jean-Claude Pirotte, le Vin des rêves, avec la participation de Jean-Claude Pirotte » (sic). Voir [W2].

« Je n'ai cessé de croire aux miracles qui récompensent la distraction dhôtelienne, et d'être entraîné par la foi du charbonnier dans la quête erratique du calice sacramentel. (…) Le vin est un breuvage douteux, sacerdotal, et impératif. Il est, pour parodier irrévérencieusement Nerval, « l'épanchement du songe dans la vie ». ([25], pp. 36-37)

Cette conscience de la nécessité supérieure du vin, je l'ai rencontrée quelquefois au hasard de libations inspirées (…) ([22], p. 43)

[35] Fougerolles (poèmes), Virgile - Daniel Legrand, Fontaine-lès-Dijon, 2004
Dans ce recueil, Pirotte célèbre la cerise dans tous ses états, la cerise dans notre âme et dans nos souvenirs de littérature, de chansons, de proverbes, de jeux.

chaque cerisier me rappelle
à Fougerolles ce printemps
les baladins d'Apollinaire
qui ont des ours et des enfants
(…)
et les signes que font de loin
les hameaux oubliés du temps
d'où sont bannis depuis longtemps
                        les baladins
([35], p. 25)

Mais Pirotte dit aussi la tristesse du mourant paysage des vergers d'un village abandonné et de la jeunesse qui fuit : hier j'étais jeune.

(…) mais cela n'eut pas lieu qui nous était promis

ce bonheur ces baisers la tiédeur des fruits mûrs ([35], p. 30)

[36] Une adolescence en Gueldre (roman), La Table Ronde, Paris, 2005.
Prix des Deux Magots et le Prix Marcel Aymé, décerné par l'Association du livre et des auteurs comtois (ALAC). Le lauréat déclare « agréable d'avoir eu ce prix, mais aussi le chèque de 3000 euros qui l'accompagne. Car les écrivains d'ici et d'ailleurs ont des fins de mois souvent difficiles ».

Hier il y avait un ciel blanc de neige suspendue. Commencer l'année par le seul mot sensible: hier. Ou jadis. Je ne serai jamais un homme de demain. Déjà je suis, je me sens, un jeune homme d'hier([36])

[37]Un bruit ordinaire (roman-poème), suivi de blues de la racaille (poèmes), La Table Ronde, Paris, 2006.
Un bruit ordinaire, extraordinaire r
oman-poème, entièrement composé de quatrains d'octosyllabes, souvent rimés, qui nous tiennent en haleine jusqu'à la dernière ligne : voici le lais de la racaille. Une atmosphère et une langue qui évoquent Villon, Rutebeuf, Gaspard Hauser, Verlaine, Aloysius Bertrand …
Le blues de la racaille est l'un des grands textes de colère de Pirotte, le texte de révolte d'un anar contre le pouvoir abusif et sourd, et qui annonce son roman Absent de Bagdad. (Voir une critique sur [W8]

Sœur Anne est morte souviens t'en
et il neigeait devant ta porte
les loups glapissent mais qu'importe
on entend basculer le temps
([37], p. 51)

en l'an de mon âge soixan-
te six et toutes hontes bues
ni fol ni sage évidemment
nonobstant les peines reçues

comme François tester me plaît
quitte à ce que la parodie
me soit à crime reprochée
ores je laisse le riblis

à tous les Chevaliers du guet
qui point ne furent mes amis
ce sont pourris que vent emporte
Rutebeuf ne l'avait pas dit

(…)
aux fourmis je lègue les lèvres

aux taons je fais legs de mes rêves
et je laisse aux vers mes ulcères
variqueux et les plaies secrètes
que les amours mortes réveillent

aux bêtes rampantes je donne
mes doigts à ronger qui n'ont pas
trouvé les mots sur le papier
j'aurai vécu du bout des doigts
([37], p. 83-84)

(…)
la Némésis saura le nom
des machiavels de foutoir

de tous ces pompeux imbéciles
ces faux Princes dont le pouvoir
n'aura consacré sur nos villes
et nos campagnes que le vil

négoce des bouchers du Mal
ô tyrans ivres d'hystérie
devant quels dieux instruirons-nous
votre procès sinistres sires
nous qui sommes bannis sur terre
nous composerons les paroles
qui consolent les apatrides
sur la planète des Atrides
([37], p. 78)

[38]Expédition nocturne autour de ma cave (récit), Collection "Ecrivins", Editions Stock, Paris, 2006.

[39] Absent de Bagdad (roman), La Table Ronde, Paris, 2007.
Ce roman superbe est la contribution de Pirotte à la lutte, non violente, contre la brutalité et la bêtise, la bêtise de celui qui ne doute plus et écrase l'autre. (On trouve sur le web de nombreuses recensions de ce livre évènement; voir notamment [W9] sur remue.net.) Le roman est un long monologue, pensé un combattant irakien jeté dans un trou obscur la tête cagoulée et les mains entravées.
La forme de ce roman est marquée du sceau de la poésie. Trois parties, de brefs chapitres sans titre ni numéro, des phrases-paragraphes sans majuscule ni point, la virgule est le seul signe de ponctuation. Ainsi la lecture prend-elle le rythme des pensées du prisonnier, un rythme en vagues presque régulières, la pensée que rien ne vient troubler, rien n'arrive plus du dehors, l'enfermement est total, et le prisonnier s'évade par l'intérieur. Et même lorsque dans le récit l'isolement du prisonnier est rompu, le même rythme d'écriture est conservé, de sorte que tout est vécu avec une distance infinie.
Pirotte n'est pas manichéen, il prend le risque de prendre pour narrateur un homme qui insufflait le goût du suicide dans les cœurs fragiles, mais qui cherche l'issue par une pensée libre. Immense plaidoyer pour la défense de la Raison contre l'Émotion toute-puissante, contre les intégrismes nourris de peurs.

Müslüm, enfin tu te rends à Allah, me dit Shevket, et moi je haussais les épaules et je répondais sourdement que la foi la plus éclairée est celle en qui l'ombre du doute est la plus ténébreuse

 

mais dangereuse est la foi qui prend sa source dans le ventre, car elle travestit la haine et le ressentiment, elle se nourrit de la fureur et du dégoût

 

elle n'est pas tamisée au filtre du cœur et de l'esprit, de la mémoire sereine et de l'expérience infinie, elle n'a pas subi le crible de l'inquiétude ([39], p. 101)

Pas d'exception, Pirotte ne peut s'empêcher de citer ses auteurs favoris, et nous avons la surprise d'entendre que le prisonnier de Bagdad est féru d'auteurs français et évoque Montaigne, Bernanos, Tocqueville, Gide, Kafka, Reverdy, Voltaire … Pourquoi pas ? Pirotte le rebelle, l'anar, le cavaleur, choqué par les terribles images d'Abou Graïb, a ressenti une profonde empathie envers ses prisonniers.

la nuit m'enveloppe maintenant (…) et que reste-t-il quand plus aucune image ne demeure, une vieille chanson qui a peut-être bercé l'enfant qui allait s'endormir, qui dormait déjà si proche des étoiles (…)

(…), que reste-t-il sinon la fraîcheur d'une main qui se retire d'un visage brûlé par le soleil incandescent des désastres([39], pp. 139-140)

[40] Hollande (poèmes et peintures), Paris, Le Cherche Midi, 2007, 65 p.
(Une note consacrée à ce recueil est disponible à l'index général de Poezibao, voir [W14].)
Poèmes et peintures se font face et Pirotte nous donne la Hollande de ses fugues d'enfance mais aussi du vieil enfant qu'il veille à rester. Lumière, reflets, mirages :

(…) une vitre bouge et l'on voit
sur un carreau de porcelaine
se mouvoir lentement les ailes
d'un moulin dans l'émail du ciel
([40], p. 12)

Comme toujours Pirotte s'entoure du compagnonnage de grands prédécesseurs: Georges Rodenbach, le poète de langue néerlandaise Eddy du Perron, et le peintre Piet Mondrian. Dans ses tableaux, le grillage bidimensionnel de Mondrian se gonfle comme une voile, se creuse comme un paysage. Les poèmes disent également cette aspiration vers un lointain incertain :

(…) on voit les voiles des navires
s'éloigner vers la fin des jours
on voit la mer qui se retire
le ciel s'assombrir et l'été
s'effacer à tout jamais (…)
([40], p. 44)

Aspiration aussi vers un passé lointain et proche, dans la Hollande des horloges et des saisons :

(…) la terre est défaite les heures sonnent
à l'envers les heures désertes (…)
([40], p. 18)

dans les yeux de l'adolescente
on voit l'ombre gagner la lande
on voit les prochaines amours
s'éteindre et les ans mourir (…)
([40], p. 44)

Partout la lumière mange la matière et la mémoire :

(…) que le soleil rêve aux écluses
la femme de l'éclusier
disparaît dans la lumière
elle était là, le marinier
scrute l'eau verte du canal
où nage un cygne seule image
([40], p. 22)

[41] avoir été (poème), Le Taillis Pré, Châtelineau, 2008

[42] Passage des ombres (poèmes), La Table Ronde, Paris, 2008
Jean-Claude Pirotte, au sommet de son art poétique, offre une synthèse de sa recherche de « poète passionnément démodé et résolument moderne ». Il rend hommage à ses très nombreux écrivains préférés, et se prête à la nostalgie douce et amère du temps passé, de l'enfance, des amours. Mais pas de sensiblerie, de l'ironie douce plutôt. On peut certainement recommander ce livre comme premier contact avec la poésie de Pirotte, pour ceux qui souhaitent la découvrir.

du vieux rivage où je suis né
dit Chateaubriand je m'éloigne
la mort nous tire par le nez
ainsi font toutes les compagnes

 

à quoi sert de se retourner
l'ombre s'étend sur la campagne
cher ami tu as beau crâner
déjà la camarde t'empoigne (…)
([42], p. 38)

si c'était mon dernier voyage
avec la mer et le grand âge
dans ma besace de très vieux
colporteur aimé des nuages

 

la douce mer dans la bouteille
et le grand âge au fond des poches
le regard sous le chapeau cloche
qui me rapproche du ciel

 

aurais-je emporté la chanson
que me chantait la jeune fille
je n'ai jamais connu son nom
elle a disparu de ma vie (…)
([42], p. 42)

Jean-Claude Pirotte est à l'origine de la création du prix littéraire Cabardès, et directeur de collection des Lettres du Cabardès aux éditions Le temps qu'il fait.

Le web est riche au sujet de Jean-Claude Pirotte, et l'on est tout de suite frappé par la reconnaissance unanime de sa maîtrise impeccable de la langue française. Retenons particulièrement les liens suivants:

[W1] Élargissement du fugitif, par Jean-Baptiste Monat, Sitarmag oct. 2005,
[W2] cepdivin.org, juin 2004. Annonce du colloque "Jean-Claude Pirotte, Le vindes rêves"
[W3] Marincazaou News, Le jardin marin,
[W4] Jean-Claude Pirotte, par les Editions Le temps qu'il fait ;
[W5] Lekti-écriture, espace de l'édition indépendante,
[W6] Jean-Claude Pirotte - La cavale, c'est l'audace des timides, sur le site de cepdivin.org
[W7] Le Printemps des poètes :
[W8]
[W9] Pirotte absent de Bagdad mais résolument présent au monde. Par Jacques Josse, 10 février 2007, sur remue.net
[W10] wikipedia
[W11] On peut faire connaissance avec la peinture de Pirotte
[W12] JC Pirotte: le poids du réel et l'empreinte du rêve[W13] Inventaire-invention,
[W14] Une note sur le recueil Hollande, sur Poezibao


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