Sombrer. L’un dans l’autre, se perdre. À bout de souffle, couler à pic. Mouvante, obscure, floue et trouble, la mer. Et toi, rejeté sans égard sur la grève. Seul.
L’éternité. Le sable grain à grain roulant vers le large. Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.
Ramper. Dans le sable sec t’enfouir. Attendre. L’engourdissement, le sommeil, la métamorphose. Mais dans la nuit impassible, il y a le cri des oiseaux. L’aube tarde et tu n’as pas sommeil. Tu voudrais t’ensabler, t’enliser, disparaître. Te laisser cette fois emporter par la prochaine marée. Malgré toi tu tends l’oreille. C’est qu’il y a là-bas, à la lisière de l’eau, des voix, des ombres, des hommes qui marchent. Une lampe accrochée à leur front comme un troisième œil. C’est qu’il y a, là-bas, les reflets de leurs lampes qui dansent comme autant de mirages de lune à la surface de l’eau. Pour ne plus les voir, tu fermes les yeux. Et tu te répètes qu’ils auront beau chercher, chercher encore, ils ne trouveront rien. Simplement se souviendront avoir vu, cette nuit-là sur la grève, le silence.
L’éternité. Le sable grain à grain roulant vers le large. Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.
Les voilà qui s’éloignent. Bientôt avalées par le brouillard, leurs voix ne seront plus que murmures. Et toi, il te faudra encore patienter. Espérer à nouveau le ciel, la mer, la terre. Et quand les premières lueurs de l’aube viendront enfin dissiper le brouillard, quand tu verras poindre la lumière à la ligne d’horizon, quand, à tes pieds dans le sable mouillé, des ombres de la nuit il ne restera que quelques traces, alors et alors seulement tu voudras t’approcher des humains. Mettre tes pieds dans leurs traces et marcher. Marcher jusqu’à la brûlure du soleil et du sel sur ta peau. Marcher jusqu’à la soif.
Je le sais car je suis de ceux qui chaque nuit patrouillent sur la côte. De ceux qui, bien avant l’aube, s’empressent de disparaître. Et, comme mirages de lune à la surface de l’eau, vont rejoindre l’équipage de quelque vaisseau fantôme. Y boire à leurs rêves naufragés. Quand la vie se fait petite dans une bouteille. Et que tanguent les hommes à la mer.Je sais aussi que tu ne tarderas pas à nous rejoindre. Car ici sur la côte ne vivent que les oiseaux.
Défiant l’éternité. Le sable grain à grain roulant vers le large. Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.