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[notes sur la création] Jean-Baptiste Para

Par Florence Trocmé

« Les prophéties sont nombreuses dans l’Enéide. Elles incitent au départ et confisquent les haltes. A l’instar d’Apollon consulté à Delos, elles sont le plectre qui frappe les cordes de la lyre intérieure et rappelle au héros sa mission. Elles scandent une révélation progressive. Virgile chante l’homme et son destin, c’est-à-dire le poème en acte. Pour lui, pour Enée, la parole est toujours devant. Suivre la parole, c’est lui obéir. Tout poème digne de ce nom est un ordre. Ne pas entendre ce qu’il exige de nous, ne pas toucher le tranchant de l’appel, ne pas être terrifié par l’espace qui nous sépare de lui, c’est ne pas le lire. » 
Jean-Baptiste Para, Longa tibi exilia, Æncrages & Co, collection « Voix de chants », 1990 [sans pagination]. 
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« La paresse est l'unique fragment qui nous soit resté du paradis », disait Schlegel. Fenosa s'est toujours tenu proche de la genèse et de la jeunesse du monde. La paresse dont il nous parle n'est pas l'oisiveté banale du fainéant. C'est une paresse superbe qui est l'autre nom de la confiance dans le destin. Or le destin veille sur l'insouciant « en vertu d'une certaine logique (car qui d'autre pourrait se soucier de lui) et en vertu d'une méthode qui fait des premiers les derniers » (Andreï Siniavski). Cette paresse selon Fenosa est aussi une manière de rapatrier le repos du septième jour au sein des premiers jours de la création. Car le repos est pour lui un élément logique et non pas un terme chronologique de la création. Cette création dont nous devons garder à l'esprit qu'elle est faite, sous la parole divine comme entre les mains du sculpteur, d'un tumulte de terre et d'eau... 
« Le travail – nous dit encore Fenosa – n'est pas une question d'effort, mais d'intensité et de moment. » Il y est venu avec une main tremblante. Ce tremblement de la main gauche, séquelle d'une maladie d'enfance, devait lui interdire la taille du marbre. Il parle de « gêne considérable », de « handicap ». Mais il connaît la grande loi de la vie, celle dont ne cessent de nous entretenir les contes : le handicap jette l'homme au cœur de son propre destin et s'il consent à ce destin, l'obstacle pour lui deviendra talisman, il ne sera pas aboli mais érigé en puissance. De l'imperfection du corps peut ainsi naître une géométrie morale qui va faire de l'œuvre le site où exaucer l'imparfait. C'est pourquoi une haute exigence de perfection entre dans le credo de Fenosa – « Je crois à la liberté, la félicité, la bonté, la perfection... » –, mais c'est pourquoi aussi cette perfection n'est jamais oublieuse de sa racine, de ses prémices dont le visage est celui de l'imperfection. D'où la diatribe contre Praxitèle : « Praxitèle m'a gâché la vie. Aussi m'en suis-je détaché. Il recherche trop la perfection et la pureté. Et la race pure n'existe pas. Il n'y a que des mélanges... La nature a besoin des changements, des échanges, des mélanges. L'ennemie est la race pure. » 
Jean-Baptiste Para, Le Jeûne des yeux et autres exercices du regard, « notes sur l'art », Editions du Rocher, collection Voix intérieures, 2000, p. 123-124. 
[Choix de Matthieu Gosztola] 


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