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Interview | Joel-Peter Witkin

Publié le 12 juin 2013 par Roughdreams @popsurrealisme
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© Javel / Roughdreams.fr

Au printemps 2012, j’ai eu la chance de m’entretenir longuement avec le photographe américain Joel-Peter Witkin (cf.  Elegy Magazine n°73), alors à Paris pour l’ouverture conjointe de deux expositions consacrées à son travail à la Bibliothèque Nationale de France et la Galerie Baudoin Lebon. J’ai voulu le questionner sur ses protocoles artistiques, ses inspirations ainsi que ses inquiétudes et questionnements, que l’on décèle nombreux à travers ses oeuvres :

Fanny Giniès : L’amour, la vie, la mort, la religion affleurent de manière récurrente dans votre travail. Quel message lié à ces thèmes souhaitez-vous faire passer ?

Joel-Peter Witkin : Mon travail est d’une part basé sur la condition humaine, sur ce que les gens font au cours de leur vie, leur lien à l’Histoire et la trace que laisse leur passage sur Terre. D’autre part, j’aborde la question du rapport au divin. Lorsqu’une personne est laïque, tout se rapporte à ses émotions. Quand la vie se termine, il ne reste qu’un grand vide, un trou noir. Je ne pense pas que les choses se passent comme cela, je trouve même que c’est une manière stupide d’aborder la vie parce que tout est si incroyable et merveilleux ! Chacun est libre d’accepter ou non la théologie. Comprendre le sens et le but de la vie est une décision morale, que cela nous plaise ou non. J’ai connu des personnes laïques qui étaient bénies et des personnes croyantes qui étaient horribles. Les choses ne dépendent pas de l’information mais de la façon dont l’information est vécue.

Au cours de votre carrière, vous avez été en contact avec la maladie, l’infirmité, le déviant. Ces expériences vous ont-elles changé ?

Les choses et les gens que j’ai photographiés m’ont tous interpellé à cause de leur incroyable présence. Quand j’étais enfant, ma grand-mère s’est grièvement blessée à la jambe en tombant dans l’escalier. Le matin, ma mère se préparait à partir au travail et nous prenions le petit-déjeuner tous ensemble. Je pouvais sentir l’odeur du café que ma mère faisait chauffer et l’odeur de putréfaction émanant de la jambe gangrenée de ma grand-mère. Cette odeur-là n’était évidemment pas meilleure que celle du café mais une association avec l’amour que je portais à ma grand-mère s’est produite dans mon esprit. Cela m’a rendu plus tolérant et compatissant envers les gens qui sont foncièrement différents, que ce soit physiquement, mentalement ou sexuellement. Nous devrions tous progresser vers la bonté au cours de ce voyage qu’est la vie, et certainement pas l’inverse.

Las Meninas, NM, 1987

Pourriez-vous nous parler de vos recherches liées à la mort ? En tant que catholique pratiquant, n’avez-vous jamais pensé qu’il serait sacrilège d’utiliser des restes humains ou animaliers dans vos compositions ?

Non, pas du tout parce que chacun de nous, qu’on veuille l’admettre ou non, ne fait que passer sur cette Terre. Le temps est une invention humaine qui n’existe que dans la vie. Dans l’Espace, je ne sais pas ce qu’ils ont, mais certainement pas des horloges ! Alors que nous oui et c’est ce qui rend palpable et réelle notre mortalité. Nous n’allons pas vivre éternellement et cela devrait nous enseigner quelque chose, au sens où nous sommes nés nus et nous allons mourir nus. Il y a eu quelqu’un pour habiller le bébé que nous avons été tout comme il y aura quelqu’un pour déshabiller la dépouille que nous deviendrons. Je photographie la mort parce que c’est une composante incontournable de la vie, et que de plus en plus de gens nient cette évidence. Nous tous citoyens du monde contribuons à l’horreur de la guerre, aux bombardements et aux massacres et toutes les trois secondes (il compte : ) UN… DEUX…TROIS… un enfant meurt de faim. Notre histoire n’a rien d’admirable.

Votre travail a beaucoup évolué ces dernières années. Parlez-nous de vos œuvres les plus récentes :

Mon travail est basé sur ma propre évolution en tant qu’individu, à la fois philosophiquement, théologiquement et esthétiquement. Avec l’âge, mes idées et conceptions de la vérité et de la moralité ont évolué. Comme je continue de créer, je continue d’évoluer et j’aborde chaque nouvelle photo comme si c’était la première. C’est ce qui me tient éveillé et enthousiaste parce que mes œuvres répondent à certaines questions autant qu’elles ouvrent à de nouvelles questions qui déterminent les œuvres à venir.

Ressentiez-vous le besoin de vous éloigner des aspects les plus sombres de vos anciens travaux ?

Je ne m’éloigne pas des aspects les plus sombres mais je pense avoir examiné assez de choses de cette nature. Maintenant mon travail est peut-être plus symbolique, plus universel. J’ai 73 ans, j’ai vieilli, il me reste sans doute 10 ou 15 années à vivre donc mon travail s’est un peu adouci, mais pas mon esprit ! (rires)

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Depuis « Retablo, New Mexico » en 2007, vous avez introduit du texte dans vos photographies. Quelle en est la raison ?

Avant 2007, je glissais déjà du texte de manière subtile dans certaines œuvres, du français, de l’anglais, du russe. Mais c’est vrai que Retablo a été décisive. J’ai toujours aimé les œuvres comportant des inscriptions autour du cadre ou une description au sein de l’image. On voit ça dans tous les pays. Le texte, tout comme le titre, sont importants. Le titre est soit le point de départ, soit le point final d’une œuvre, et je ne dévoile pas mes photos tant qu’elles n’ont pas de titre. Le peintre abstrait Mark Rothko était un donneur de titre mais quelqu’un comme Cindy Sherman, ou les post-modernistes ne font que numéroter leurs œuvres. Je trouve cela stupide car tout ce qui peut aider à comprendre le sens et expliquer le concept de ce qui est produit par l’artiste est important. Il est difficile d’apprécier une chose à moins d’en connaitre l’histoire et le sens. C’est pour cette raison qu’à mon sens l’art est souvent mal compris.

Décrivez-nous votre processus créatif : d’où viennent vos idées et comment élaborez-vous vos photographies ?

D’où viennent mes idées ? Il m’est impossible de le savoir ! Si je le savais, j’y serais tout le temps ! (rires) Je revendrais mes idées, j’ouvrirais une banque d’idées !

Je pense qu’un être humain progresse grâce à ce qu’il apprend par lui-même, à ce qu’il lit, ce qu’il pense, ce qu’il ressent et comment il se positionne en terme de compassion et d’amour. J’ai connu Andy Warhol, c’était un brillant artiste mais également un type très perturbé. Je pense que s’il avait été moins perturbé, il aurait été encore meilleur. Je réfléchis souvent à ce genre de choses… Dans mon cas, c’est le contraire. Peu de gens connaissent mes intentions et la raison pour laquelle je crée mes œuvres donc j’essaye de tout mon cœur et de toute mon âme de donner le meilleur de moi-même pour chaque photographie. La production d’une image prend entre six mois et deux ans, je peaufine mes idées en faisant des esquisses, je dessine, je peins puis je prends des photos. Je vis pour créer ces œuvres, je me vide entièrement pour créer ces œuvres et je travaille très dur à mettre mes idées en images. J’attends en retour que le spectateur travaille tout aussi dur pour comprendre pourquoi une œuvre existe. Le spectateur doit cogiter. Chaque jour, nous voyons des milliers d’images descriptives à la télévision, au cinéma, dans les magazines, etc. Mon travail n’a pas pour but de décrire mais de donner matière à réflexion.

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Observez-vous certains rituels avant de prendre une photo ?

Oh oui, je prie dans ma chambre noire ! « S’il vous plait, s’il vous plait, faites que ça marche ! » Ah ah ah ! Non, plus sérieusement, je n’ai pas de rituels.

Réfléchissez-vous à la trace que vous voulez laisser dans l’Histoire de la Photographie ?

La raison pour laquelle certaines œuvres continuent d’exister et pour laquelle j’espère que mes œuvres continueront d’exister est qu’une part de l’inconscient de l’artiste y a été déposée. Une part de soi que l’on ne peut pas définir. Cela ne veut pas dire que toutes les œuvres sont bonnes ou profondes. Si tous les artistes étaient de grands artistes, le monde serait très différent. Ça n’est malheureusement pas le cas. J’ai côtoyé beaucoup d’artistes quand j’étais étudiant, j’en ai vu  atteindre un certain niveau de compétences avant de s’effondrer. Étudier ne sert à rien, je ne crois pas que les études puissent apprendre à être artiste, on peut apprendre une technique mais il faut se lancer ses propres défis et travailler soi-même pour avancer. Nous devons admettre que tout le monde n’est pas destiné à devenir un Goya ou un Rembrandt. Pourtant un artiste médiocre souffrira tout autant que Goya ou Rembrandt, il se réveillera et se tapera la tête contre les murs pour arriver à créer quelque chose. Mais comme je le disais tout à l’heure, il ne sert à rien de produire pour  produire, l’essentiel est d’inventer quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant. C’est cela qui fait que certains artistes se démarquent : ils changent notre manière de voir et notre façon de penser. Si les gens ressentent ça en sortant d’une de mes expositions, j’en serai très très heureux.

Propos recueillis en mars 2012

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Joel-Peter Witkin sur le site de la Galerie Baudoin Lebon


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