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Maurice Nadeau, une maîtresse nommée littérature

Par Pmalgachie @pmalgachie
Maurice Nadeau, comme Nelson Mandela - certes dans un autre registre. On sait que même les grands hommes meurent un jour. Maurice Nadeau avait eu 102 ans en mai et il s'est battu jusqu'au bout pour la littérature, en particulier pour que vive, après lui, La Quinzaine littéraire fondée en 1966. Éditeur majuscule, lecteur découvreur, il nous laisse, depuis hier, un héritage fondamental. Retour en deux temps sur un homme que j'avais rencontré une fois seulement (c'est ici) mais dont j'ai souvent, à ma modeste mesure, croisé le chemin.
2011 : ses cent ans
Maurice Nadeau, une maîtresse nommée littérature Maurice Nadeau est un homme innombrable. Pas tant par son âge, puisqu’on peut en donner la mesure, 100 ans le 21 mai, que par son travail. Il a fait les yeux doux à la politique, mais la littérature a été sa maîtresse, avec une exemplaire exigence. Il l’a servie sans faiblir, malgré les infidélités des auteurs qu’il avait découverts, malgré le manque chronique de moyens financiers, malgré une errance d’une maison d’édition à une autre, jusqu’à ce qu’il décide de fonder la sienne. Comme lui, les Editions Maurice Nadeau sont toujours en activité. Lui, il vient d’ailleurs de publier des entretiens avec Laure Adler sous un titre emprunté à Lautréamont et qui fut aussi le nom d’une collection qu’il a créée : Le chemin de la vie. Maurice Nadeau n’accorde pas trop d’importance à son âge. D’ailleurs, « il n’y a pas de quoi se vanter d’avoir cent ans », remarque-t-il. A moins d’avoir un secret pour y parvenir ? Du genre une cuillerée d’huile d’olive chaque matin ? Nous ne le saurons pas. S’il y a une recette, une seule, ce serait la lecture : « Cette possibilité miraculeuse de sortir de la petite vie, celle qu’on nous impose, et de se trouver tout d’un coup dans des mondes qu’on n’imaginait pas, où on se trouve bien, où on se trouve mal, mais on se trouve ailleurs. C’est toujours un monde beaucoup plus intéressant que le sien propre. Voilà pourquoi je me suis toujours adonné à la lecture, pourquoi c’est mon occupation principale, encore aujourd’hui. » Lecteur, donc, Maurice Nadeau exerce son esprit critique. Dans une Histoire du surréalisme publiée en 1945, définitive selon lui puisqu’il y actait la fin du mouvement. Dans Le roman français depuis la guerre (1969), panorama exemplaire d’une littérature en train de se faire. Dans de multiples préfaces, parfois rassemblées en volumes, sur Flaubert, Sade ou Leiris – quatre textes sont repris en fin de volume, sur Calet, Baudelaire, Balzac et Lowry. Et surtout dans la presse. Pendant sept ans, il a été critique littéraire au Combat de Camus, il a travaillé à France-Observateur et à L’Express, il a fondé, en 1966, La Quinzaine littéraire, avec François Erval. Elle reste, après avoir traversé des turbulences dues aux conditions économiques de sa réalisation – les collaborateurs n’y sont pas payés, parce que cela ne serait pas possible –, une revue de référence, hors des pressions des milieux de l’édition. L’édition, c’est précisément son autre terrain de jeu. Un terrain presque aussi vaste que le paysage parisien. « Tu as fait le tour de Paris », lui dit Laure Adler. « C’est-à-dire que partout on finissait par me dire gentiment “Bon, ça va, c’est très bien ce que vous faites, mais vous comprenez… on ne gagne pas beaucoup d’argent… ” », répond-il. Si Maurice Nadeau avait été l’éditeur d’une seule maison, son catalogue serait un des plus riches de la seconde moitié du vingtième siècle. Mais il n’a été longtemps que directeur de collection et, quand il était poussé vers la sortie, il n’emportait pas ses auteurs avec lui. Au contraire de beaucoup, il ne signe d’ailleurs de contrat que pour un seul livre, sans exercer le « droit de suite » qui lie un écrivain à une enseigne. Au Pavois, il publie David Rousset en 1947. Puis, chez Corrêa (Buchet-Chastel), Henry Miller, Lawrence Durrell, Malcolm Lowry. Chez Julliard, où il crée la collection « Les Lettres nouvelles » en 1953, en même temps que la revue du même nom, il découvre Tahar Ben Jelloun, Angelo Rinaldi, Hector Bianciotti, devenus académiciens (le premier au Goncourt). Il continue à faire traduire des écrivains étrangers en masse : Leonardo Sciascia, John Hawkes, Witold Gombrowicz… Malgré ses qualités, la collection perd plus d’argent qu’elle n’en gagne. En 1965, il lit le manuscrit du premier roman de Georges Perec, Les choses« Je le lui fais retravailler un peu, il me le rapporte, et paf ! il décroche le Renaudot. On tire tout de suite à 200.000. Et c’est au même moment qu’on me dit : “Ça va, vous avez assez perdu d’argent comme ça !” Les choses sont concomitantes mais ces gens ne le savent pas, ce sont des banquiers, ils ne voient que les résultats. Ils se disent : “Il fait perdre trop d’argent, on le met à la porte !”Je suis donc parti en leur laissant ce prix. L’aventure avait duré de 1953 à 1966. Je savais qu’elle continuerait ailleurs. » En effet. Il se retrouve chez Laffont, dont il éreintait souvent les livres dans ses articles. Pour deux ans seulement, le temps que le conseil de surveillance lui dise « ce que j’avais déjà entendu ailleurs : je perds trop d’argent. » Il rebondit grâce à une petite maison d’édition, qui lui propose de coéditer ses livres sous le nom Le Sycomore/Maurice Nadeau. Et, finalement, en 1978, il crée sa propre structure, Les Lettres nouvelles/Maurice Nadeau, dont il n’a gardé, depuis 1984, que son nom. Mais sa politique n’a pas changé : il lit les manuscrits, il mise sur des découvertes. Extension du domaine de la lutte, le premier roman de Michel Houellebecq, par exemple… « L’édition réclame des gens qui ont envie de découvrir des écrivains. Heureusement, il y a quelques petits éditeurs, surtout en province, qui essaient de publier ce qui leur plaît, et c’est cela le plus difficile. Les grands éditeurs, eux, publient ce qui plaira au plus grand nombre, en vue, surtout, du profit. Nous ne faisons pas le même travail. » Un jour – le plus tard possible, espérons-le –, le temps abattra cet homme, comme les autres. Mais l’occasion est belle de célébrer la présence parmi nous de cette exception culturelle à lui tout seul, un chêne qui a poussé droit sans céder à aucune pression extérieure. Sur Le chemin de la vie, Maurice Nadeau a trouvé bien des merveilles qu’il a tenu à partager. Grâces lui soient rendues, pourrait-on dire, en paraphrasant le titre d’un de ses livres.
2012 : le vainqueur des prix littéraires
En librairie, on vend mieux que bien, depuis la distribution des lauriers d’automne français, les romans de Joël Dicker, Jérôme Ferrari, Patrick Deville, Julie Otsuka ou Scholastique Mukasonga. Leurs éditeurs se réjouissent : Bernard de Fallois et L’Age d’homme, Actes Sud, Le Seuil, Phébus, Gallimard. Dans la sagesse de ses 101 ans, Maurice Nadeau ne dit rien. Disons-le à sa place. Qui a publié les premiers ouvrages d’Emmanuelle Pireyre, Prix Médicis ? Maurice Nadeau : Congélations et décongélations et autres traitements appliqués aux circonstances, en 2000, et Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, en 2001. Et les premiers ouvrages de Mathieu Riboulet, prix Décembre ? Encore Maurice Nadeau, quatre titres entre Un sentiment océanique en 1996 et Le regard de la source en 2003. Maurice Nadeau est éditeur depuis la fin des années quarante. Sur la durée, il est statistiquement normal qu’il ait été le premier à publier des écrivains alors inconnus et aujourd’hui célébrés. Mais il est au-delà des statistiques. Le goût et la curiosité sont ses guides, beaucoup plus sûrs comme cette saison de prix vient encore de le prouver. Disons-le donc : le gagnant des prix est Maurice Nadeau.

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