Magazine Culture

Pour en finir avec le travail

Par Alaindependant
mercredi 3 juillet 2013

( visite à André Gorz)

  André GORZ, un intellectuel hors du commun

André Gorz est né en 1923, à Vienne. Pour fuir le nazisme, son père le place en Suisse. A la fin des années 40, il s'installe en France, se lie avec Jean-Paul Sartre (qui écrira la préface de son premier livre publié en France, "Le traître", en 1958) et écrit dans "Les Temps Modernes", dont il deviendra directeur politique sous le nom de Gérard Horst (qui est son vrai nom). Il est également journaliste, sous le nom de Michel Bosquet, à "L'Express" puis au "Nouvel Observateur". Très proche des intellectuels marxistes italiens du Manifesto, il fait connaître leurs thèses en France et s'en inspire pour écrire "Stratégie ouvrière et néocapitalisme" (éd. du Seuil, 1964). Il contribue également à faire connaître Ivan Illich en France et construit une oeuvre originale mariant la critique marxiste et la critique écologiste (il a été, en 1971, l'un des fondateurs des Amis de la Terre). Mais finalement "il n'existe pas d'autre économie d'entreprise - d'autre rationalité micro-économique - que la capitaliste", écrit-il dans un texte publié dans "Capitalisme, socialisme, écologie" (éd. Galilée, 1991, p. 153). C'est ce constat qui l'avait amené, en 1980, à publier "Adieux au prolétariat" (éd. Galilée). La thèse, on s'en doute, suscite bien des débats, mais André Gorz continue de tracer son sillon à partir de cette vision radicale d'une société où le capitalisme - la sphère hétéronome - devrait aller en se réduisant comme peau de chagrin, grâce au progrès technique dans "Les chemins du paradis"(éd. Galilée, 1983), puis dans son dernier livre, "Misères du présent, richesse du possible" (éd. Galilée, 1997).

Comment André Gorz caractérise-t-il ces trente dernières années? Par une reconquête du capital sur le travail. L'extension des lois du marché comme mode de gouvernance n'est pas seulement liée au ralentissement de la croissance observé depuis 1973. Par la déréglementation, le capitalisme a véritablement tenté de briser les résistances toujours plus fortes des populations, en matière de travail comme de redistribution, qui tendaient de plus en plus à récuser radicalement le capitalisme. Ce retour aux lois du marché, pensées comme supérieures à celles que se donnent les sociétés, a effectivement permis de remettre en cause les compromis issus du keynésianisme de l'après-guerre. Et les forces politiques dominantes n'ont pas grand-chose à proposer: la droite européenne fait de l'adaptation aux normes libérales la seule voie possible, tandis que la gauche hésite entre un libéralisme adouci et un combat illusoire en faveur d'un retour au plein-emploi salarié tel qu'il existait hier.

L'épanouissement des potentialités de l'individu

Dans ce contexte, le dépassement du capitalisme est-il encore de saison? Plus que jamais, affirme André Gorz, pour qui la critique radicale du capitalisme demeure la condition pour remettre l'économie à sa place, pour en faire un moyen et non une fin. Une exigence de bon sens, mais qui est souvent passée à la trappe en ces temps où le chômage de masse renforce l'économiste dominant. Pour André Gorz, notre tâche est de penser et de rendre aussi tangible et concret que possible, par des expérimentations sociales, ce que pourrait être une société où le travail salarié ne serait plus la principale source de la richesse collective et où la rémunération du travail ne serait pas la principale source de la richesse individuelle. Pour lui, nous entrons en effet dans une économie où les principales forces productives ne seront plus le travail vivant, mais l'intelligence collective des hommes, matérialisée dans les machines et dans le système technique. Le temps de travail ne peut plus, dès lors, être la mesure du travail, et le travail, la mesure de la richesse.

Avancer vers le communisme tel que Karl Marx le présente dans les Grundrisse (Les manuscrits de 1857,éd. Sociales) est donc un projet plus actuel que jamais. Le développement de "l'intelligence collective", des capacités cognitives, verbales, affectives des hommes devient aujourd'hui la principale force de production. Et cette force de production n'a plus réellement de propriétaire, sinon les personnes elles-mêmes. Du coup, on passe aujourd'hui plus de temps à apprendre qu'à mettre en oeuvre ses compétences. Il devient donc toujours plus absurde de payer les gens pour le seul temps passé à mettre en oeuvre leurs compétences, lesquelles sont devenues la principale force productive et donc la principale forme du capital fixe. Aussi, rien n'oblige plus ces personnes à rechercher la rentabilisation de ce capital. Nous pourrions enfin sortir de cette recherche utilitariste de la valorisation maximum de l'intelligence individuelle et collective des hommes.

Sortir la culture de l'utilitarisme

Nous devons aller vers une société où la revendication principale serait le droit de chacun à une culture aussi large que possible. Comme l'avait écrit le jeune Marx, s'enrichir intellectuellement tout au long de sa vie ne doit pas être lié à un souci de productivité. Lier le droit à la culture à la capacité productive qui en résulte, lier l'éducation à un objectif de rentabilité, déboucherait en fait sur une société où l'on formerait de moins en moins de monde, car les besoins du système productif sont et seront de plus en plus limités. L'avenir de la démocratie suppose au contraire de faire sortir la formation, le droit à la culture, d'un utilitarisme étroit. Nous devons rendre les citoyens capables d'assumer de façon créative l'inutilité économique dans laquelle les plongent les fantastiques progrès de productivité apportés par les techniques aujourd'hui disponibles. Il faut récuser radicalement cette tendance actuelle à instrumentaliser toute l'activité humaine: on fait de la gymnastique ou du jogging pour être plus en forme, il faudrait même faire l'amour au motif que cela rend plus efficace dans le travail…

Ce qui révolte le plus André Gorz, c'est en effet la nécessité, dans le capitalisme, de développer toujours plus la production et la consommation. Le capitalisme conduit à façonner le désir des gens en fonction de ce qui est rentable de produire et de vendre. Il s'efforce de leur dicter leurs désirs et leurs besoins, de façon à justifier son projet d'accumulation infinie. Résultat: alors que la richesse disponible a pratiquement doublé entre temps, la part de la population satisfaite de son niveau de vie est aujourd'hui inférieure à ce qu'elle était en 1970. On ne peut produire critique plus radicale d'un système absurde! Et la survie de cette société productiviste suppose de programmer l'individu: produire le consommateur - par la publicité en multipliant les formes de distribution, etc. - consomme désormais beaucoup plus de temps et de travail que la production matérielle en tant que telle. Notre société entretient un gaspillage dénué de sens. Cette critique était déjà un des principaux ressorts du mouvement de mai 68. Elle conserve plus que jamais son actualité. Attention: il ne s'agit pas de dicter aux gens ce que doivent être leurs "vrais besoins", mais de permettre l'expression réelle d'un choix, de redonner à chacun cette liberté d'occuper son temps que permettrait la fin de cette course effrénée à la consommation.

Aujourd'hui, la diminution du temps de travail social global, nécessaire pour faire marcher l'économie, est vécue comme une catastrophe, alors qu'il s'agit en fait d'une bonne nouvelle. Un chômeur n'est même plus considéré comme un chômeur, mais comme un demandeur d'emploi. Et on a fait de la recherche d'un emploi un travail à plein temps. Gare au chômeur qui ne pourra pas prouver qu'il y a consacré tout son temps disponible: il pourrait y perdre sa faible indemnité. Tout cela au lieu de profiter de la situation pour développer l'aptitude de chacun au loisir, de créer par exemple la possibilité de prendre des années sabbatiques que chacun occuperait à sa guise. Qui sait encore se dire en se levant le matin: qu'est-ce que j'ai envie de faire aujourd'hui et que je n'ai jamais eu le temps de faire? Il faut libérer l'adolescent qu'on a étouffé en nous.

Passer d'une économie de marché à une économie avec marché

Dans cette perspective, le rapprochement entre Ivan Illich et Karl Marx, opéré par André Gorz, prend tout son sens. Tous deux sont au fond anti-productivistes, tous deux considèrent l'épanouissement des capacités de l'individu comme le seul but qu'on puisse légitimement assigner à la société. Ivan Illich critique notre société centrée autour de valeurs qui ne sont pas de réelles valeurs sociales. Il critique l'extension incontrôlée de la sphère marchande. Il nous incite à redonner toute sa place à une réflexion sur ce qui doit être transformé en emploi, sur les activités qui doivent être développées sous forme marchande et celles qui ne doivent pas l'être. Ce n'est pas là d'ailleurs d'abord une question d'efficacité ou d'arbitrage en vue de la recherche d'une pseudo-optimalité, mais plutôt une question de morale.

Il faut donc sortir de l'économie de marché pour passer à une économie "avec" marché. Les mécanismes du marché ne peuvent assurer des régulations satisfaisantes du point de vue du fonctionnement d'ensemble de la société. Les Verts allemands proposent par exemple de fixer progressivement le prix de l'essence à 5 marks le litre (17 francs) afin de limiter la demande de transport et de favoriser le développement d'infrastructures économes en énergie, etc. Le sens profond de leur projet est moins de relancer la croissance, afin de pouvoir à nouveau financer l'Etat social dans le cadre du capitalisme, que d'assurer son dépassement dans une économie avec marché. Une économie où la distribution et les échanges demeureraient assurés par le biais de mécanismes de marché, où la monnaie permettrait d'assurer la liberté de choix du consommateur, mais où elle perdrait le rôle d'orientation des choix de production et d'accumulation qu'elle a aujourd'hui. Elle tendrait à jouer le même rôle que dans les systèmes d'échanges locaux.

S'interroger sur les conséquences futures de nos comportements présents

Quel sens peut prendre aujourd'hui la réflexion sur l'avenir? André Gorz reprend à son compte la critique de l'idée de progrès telle qu'elle a fonctionné au XIXe siècle, sous la forme d'un mythe scientiste, repris et développé par les marxistes, plus d'ailleurs que par Marx lui-même. Les marxistes ont prétendu fonder une "science" du sens de l'histoire pour démontrer que l'humanité devrait inévitablement évoluer vers le communisme. Et cela a été à la base de l'horreur stalinienne. Il faut en fait revenir simplement à Hegel: il affirmait en effet qu'on peut comprendre l'histoire passée à partir de ce à quoi elle a abouti aujourd'hui. Rien à voir avec la recherche de lois déterministes pour l'avenir.

Il faut dire adieu à ce prolétariat rédempteur, christique, celui qui doit souffrir pour sauver le monde. C'est d'ailleurs la condition pour remettre en cause l'idéologie du travail commune, au fond, au capitalisme et au communisme soviétique. Penser aujourd'hui l'avenir, ce n'est plus brandir une philosophie de l'histoire, c'est affirmer la nécessité de s'interroger sur ce que nous faisons en se posant la question des conséquences qui découleront dans le futur de nos comportements présents. Peut-on penser le monde en 2050 sur la base d'une généralisation des consommations d'énergie des pays les plus riches? Si André Gorz refuse l'idéologie du progrès, il ne la refuse donc pas à la manière de tous ceux pour qui tout cela n'a plus de signification: le progrès humain existe, il conserve un sens, mais il perd son caractère de fatalité, de nécessité historique. Un enseignant dit souvent "vous avez bien travaillé aujourd'hui, vous avez fait des progrès", et on le croit. Cela veut bien dire que le présent peut être meilleur que le passé, et donc le futur devenir lui aussi meilleur que le présent. Des critères, des normes peuvent permettent d'étalonner, d'évaluer ce progrès, mais ces normes ne se prêtent à aucune définition scientifique, elles relèvent d'abord de la morale.

André Gorz refuse donc tout pessimisme historique. Pour lui, l'objectif qui consiste pour une société à acquérir une meilleure maîtrise d'elle-même conserve tout son sens. Plus que jamais, il faut se poser la question des moyens qui permettent à une société de définir les objectifs qu'elle s'assigne et de mieux les atteindre: qualité de la vie démocratique, participation des citoyens à la gestion des affaires publiques, Etat et loi. Des moyens dont le développement est largement indépendant du niveau atteint par la production. Un message d'espoir.


Guillaume Duval, Philippe Fremeaux
Alternatives Economiques Hors-série n° 037 - juin 1998

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