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[note de lecture] Serge Martin, "Les Cahiers du Chemin (1967-1977) de Georges Lambrichs, Poétique d’une revue littéraire", par Yann Miralles

Par Florence Trocmé

 
Serge MartinRaconter l’aventure littéraire, éditoriale, intellectuelle d’un homme ; évoquer les auteurs qu’il a mis en lumière et réunis ; montrer le poids d’une époque sur cet homme, et de cet homme sur l’époque, pour en prolonger les « résonances » aujourd’hui : telle est l’ambition de Serge Martin, dans ce livre qui, de bout en bout, échappe aux classements académiques. Car « l'hypothèse de cette enquête … préfèrera les historicités de 'lectures-écritures' à l'historicisme d'un relevé de faits » (p. 10-11) et car, aussi bien, « Le temps ne passe pas : Georges Lambrichs avec sa revue, Les Cahiers du Chemin, est l'un de ceux qui continuent sans relâche la revue – c'est-à-dire la littérature, c'est-à-dire le langage du vivre – comme celle qu'on ne fait que revoir, voir toujours à nouveau. Alors le temps passe au présent. La revue, la passante. » (p. 182).  

On l’aura compris, Serge Martin, en faisant la « poétique d’une revue littéraire » (c’est le sous-titre de l’ouvrage), ne cesse de lier – et finalement de rendre indiscernables – la pensée à l’œuvre chez Lambrichs et ses Cahiers du Chemin, et la sienne propre, lui, le poète et l’universitaire. C’est pourquoi, ici comme ailleurs, semble prévaloir le terme-concept de « relation » – à entendre dans la pluralité de ses sens.  

La relation, c’est d’abord, pour Serge Martin et chez Georges Lambrichs, une certaine idée du monde littéraire et des aventures éditoriales : c'est l'amitié, les liens interpersonnels qui priment sur les hiérarchies ou les logiques de pouvoir. Il ne s'agit pas, ici comme dans le livre, de faire un portrait trop hagiographique du directeur de revue et de collection, ni de livrer une version enjolivée de ce que furent Les Cahiers du Chemin, mais simplement de raconter et expliquer la spécificité d'une pensée, d'une écriture et d'une vie tout entière vouée aux œuvres littéraires. On comprend mieux la fonction comme fraternelle que peut avoir l'alcool, dans la vision que, çà et là, nous en donne ce livre ; non pas un moyen de s'évader hors du monde ou d'expérimenter des limites, mais au contraire une manière de faire lien. Henri Thomas, dans un texte cité où il fait référence aux « déjeuners du mercredi » (p. 63) auprès de Georges Lambrichs, peut ainsi affirmer : « Et le bordeaux remplissait nos verres, et nous parlions » (citation p. 59) ; ou Serge Martin comparer ces repas-rencontres à la Cène, avant de dire, au sujet des « groupes littéraires », dans les dernières pages : « il renouvelait de fond en comble [l'esprit Nrf], lui ôtant son aristocratisme voire sa morgue, lui conférant le sourire de l'amitié ou l'ambre de la bière. En effet, Lambrichs ne visait pas un 'espace idéal', comme dit Macé, mais là où la vie de tous se faisait, là où la vie de chacun se retrouvait, voire s'inventait, au café ou dans la moindre expérience de lecture, il invitait à 'continuer le chemin'. » (p. 175-176 – je souligne). C’est même vers une certaine idée de la communauté que nous mène cet ouvrage. Aux antipodes d'une vision par trop grégaire ou guerrière, elle serait « cette pluralité à l'œuvre […], [fragile], [qui a fait] école sous aucun magistère » (p. 54) ; elle n'est « ni reconstitution d'une famille autour d'une origine partagée, ni groupuscule amical autour d'un programme constitué, mais société ouverte ne cessant de faire société en faisant littérature » (p. 178).  

En outre, puisque la « relation » humaine passe par les œuvres, il est à remarquer – pour paraphraser le titre de sa revue – que Serge Martin donne à entendre, dans les textes et la vie de Georges Lambrichs, une « résonance généralisée ». Ces « échos et résonances » (p. 174) sont bien d'abord ceux qui se font entre les textes (« Lambrichs vise une pluralité active qui met la littérature se faisant à l'écoute des résonances des œuvres entre elles », p. 50) – entre ceux de Lambrichs lui-même et ceux des auteurs qu'il a publiés, ou entre ceux qui cohabitent dans les différentes numéros des Cahiers du chemin (chose que ne cesse de faire Serge Martin, en particulier dans les deux chapitres consacrés à l'étude du sommaire du premier et du dernier des numéros des Cahiers). Mais ces résonances se font aussi à travers les époques, bien sûr, car « la politique de la lecture » qu'engage Serge Martin « est une poétique de la mémoire qui, toujours à son insu, travaille chaque moment de la revue dès que la lecture s'y perd » et ceci « assure des lectures toujours surprenantes jusqu'à augmenter notre propre mémoire. » (p. 58). Aussi l'auteur peut-il écrire encore : « [Les] trente livraisons denses et sans cesse nouvelles [des Cahiers], pleines de résonances et de rebondissements, d'échos et de dissonances consonantes, ont su, non pas arrêter le 'Chemin', mais le poursuivre par d'autres moyens, laissant aussi les œuvres, qui ont nourri Les Cahiers […] se poursuivre, parce que 'le chemin continue' exactement comme la vie. » (p. 179). 
Aussi cette « poétique de la relation » entraîne-t-elle un constant éloge du mouvement – Serge Martin mettant, là encore, ses pas dans ceux de Georges Lambrichs. Dans ce « bougé théorique » dont il est question à propos de Lambrichs lui-même et de tel ou tel auteur (p. 69 par exemple) ou dans ce « point de vue » sur l'histoire littéraire que Serge Martin veut « élargir » et « rendre plus mobile » (p. 160), se lit ainsi toute l’« historicité » qui ne cesse de rendre le livre plus vivant et plus attachant, en même temps que plus riche théoriquement. C’est ainsi que Serge Martin, parlant des numéros des Cahiers du Chemin, semble évoquer sa propre écriture, lorsqu’il reprend à son compte ces mots du Gilles Deleuze de Différence et répétition : « Il s’agit … de produire dans l’œuvre un mouvement capable d’émouvoir l’esprit hors de toute représentation. … d’inventer des vibrations, des rotations, des tournoiements, des gravitations, des danses qui atteignent directement à l’esprit. » (citation p. 127). Il n’est que de se reporter à la table des matières pour le constater : s’ouvrant et se fermant sur le sémantisme du « chemin » (« Des Cahiers pour ouvrir les chemins de la littérature », p. 9 ; « Un chemin qui continue », p. 177) – sémantisme également présent, comme une mise en abyme, dans le titre de sous-parties (« 1959 : une collection qui ouvre Le Chemin », p. 46, « 1967 : une revue qui continue Le Chemin », p. 50) ; débutant et s’achevant – mais ce livre vise l’inachèvement ! – sur l’étude d’ouvrages de Georges Lambichs (p. 21 puis p. 179) ; empruntant au domaine musical ses idées force (« Des solos en échos », « Un duo dissonant », « Un solo pour Oslo avec Le Clézio ») ; en appelant constamment au « mouvement des voix » (p. 161) ou à « l’aventure des voix » (p 169), ce livre de Serge Martin ne cesse de jouer le mouvant contre l’immobilisme, de répondre aux déplacements opérés par Lambrichs par la ronde d’une écriture, et de faire entendre (sujet et objet mêlés) ce dont il parle : « quelques approches et rapprochements selon des modalités variables qui de l’écho au côtoiement, des dissonances aux consonances, font autant de traversées où solitudes et solidarités se conjuguent jusque dans nos lectures. » (p. 74). 
Se faisant donc, il ne cesse de conjoindre l’historique, le didactique, le théorique, au sensible, au poétique… En bref, il réussit la gageure – rare pour un ouvrage à ambition universitaire – de lier son dit et son dire ; et c’est pourquoi, aussi bien, ce texte-étude est à rapprocher du poème.   
[Yann Miralles] 
 
 
Serge Martin, Les Cahiers du Chemin (1967-1977) de Georges Lambrichs, Poétique d’une revue littéraire, Honoré Champion, 2013, 224 pages, 40€. 


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