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[note de lecture] Pierre Bruno, "eau « asie »", par Matthieu Gosztola

Par Florence Trocmé


[note de lecture] Pierre Bruno, eau " asie " est un recueil de poèmes d'un abord difficile.Le sens des phrases, ne se laissant que peu approcher, pousse notre lecture à se poser, tout au long de son déploiement, la question de Marc Froment-Meurice dans Tombeau de Trakl : " S'il n'y avait d'autre sens [...] que le sens perdu, le pré-sens qui se trouve toujours déjà devant nous ? ".Mais cette façon qu'a Bruno d'ouvrir le langage poétique sur l'enténébré du sens n'est jamais gratuite. S'il écrit
" Ou va, ou bien. "Les oiseaux". Doré comme les oiseaux, rien comme les oiseaux, seul comme les oiseaux, i comme les oiseaux, métaphore comme. ",
ou encore :
" Après l'époque de dérivation (Rimbaud ( ) Lautréamont ( ) Sade ( ) Bataille ( ) Artaud ( ) ), on arrosa et embellit. La lèvre de la terre et la lèvre du ciel, ne pure, une, i, coi baiser. ",
c'est pour rendre perceptible la façon suivant laquelle tout livre, comme le remarque Maurice Blanchot dans L'Entretien infini, est " le travail du langage sur lui-même : comme s'il fallait le livre pour que le langage prenne conscience du langage, se saisisse et s'achève de par son inachèvement ".
eau " asie " est un livre qui sans cesse " s'achève de par son inachèvement ", montrant l'inachèvement comme la condition de clôture de son existence. Mais il ne faut pas s'arrêter à ce point. Bruno va plus loin encore.L'inachèvement, pour lui, c'est le dépôt de l'humaine condition dans la langue.
Oui, l'inachèvement permet le transfert de l'humain dans la langue.Car l'inachèvement, c'est l'aveu d'une blessure, secrète et ontologique, qui constitue l'humain en tant qu'humain. Ainsi, la langue de Bruno fait plus qu'être inachevée.
Elle est à proprement parler meurtrie. Et dans les meurtrissures de la langue dont eau " asie " est dépositaire, on reconnaît l'énergie désespérée d'Artaud.
Bruno le confesse lui-même, au détour de deux vers : " Ô mon Artaud, mon doux Artaud, notre déchirure, / Je te porte dans moi comme un zazou graissé [...] ".
Mais, a contrario de l'auteur de Van Gogh Le Suicidé de la Société, Bruno ne se défait jamais d'une " souterraine retenue ", délivrant peu à peu (et jamais dans l'électricité de secousses et d'invocations diverses, comme ce fut le cas pour Artaud) un " obscur ", qui tient aussi à l'utilisation, souvent cryptique, qu'il fait de l'érudition, évoquant André Chénier, Victor Segalen, Chateaubriand..., pour que la charge sémantique et la charge d'imaginaire attachées à chacun de ces noms rejaillisse dans le poème.
Mais il n'y a pas que les noms propres. L'évocation qu'il fait des commencements du symbolisme par exemple rejoint exactement la même logique.
Pour ces raisons, il est très stimulant de lire, et de relire eau " asie ".
[Matthieu Gosztola]

Pierre Bruno, eau " asie ", préface de Bernard Noël, Script éditions, 81 pages, janvier 2013, 15 euros.


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