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[note de lecture] Leopoldo Maria Panero, "Bonne nouvelle du désastre & autres poèmes (1980-2004)", par Jean-Pascal Dubost

Par Florence Trocmé

PaneroLeopoldo María Panero, né en 1948, appartient bien à la gent irritable des poètes, à celle que la folie des autres gagne et ronge, mais ne contamine point, celle dont la folie est résister de front à l’ordre établi, tyrannique, franquiste, qui dérange, au point qu’il fut emprisonné, et interné sur demande de sa propre famille. Panero vit, et écrit, en hôpital psychiatrique depuis 1980. Si une œuvre ne s’explique pas uniquement par la vie de son auteur, force est de constater que le poids familial n’est pas un moindre faix sur la conscience du poète : fils d’un poète, Leopoldo Astorga Panero, devenu poète officiel du régime phalangiste. La tuaison dudit père est, en ces poèmes, permanente. Outre la prison, l’hôpital psychiatrique, Panero connut la tentation et tentative de la privation de soi par le suicide ; voici donc moult ingrédients de vie qui inciteraient le lecteur à le comparer à un poète de la lignée maudite de ces suicidés de la société. La biographie de l’auteur se déploie dans sa pensée ontologique, son sentiment du monde. La famille, chez Panero, étouffante, mais détournée de son biographisme, devient la métaphore de sa lutte anti-fasciste, un nœud gordien, une lutte désespérée, éperdue et perdue, qui fera peser sur lui l’ombre de la mort, comme seul régime de liberté,  
«Père, je m’en vais : 
   je vais jouer dans la mort,  
                                                                            père je m’en vais.
 » 
Il s’en va, s’enfonce dans le poème, la mort dans l’âme, la mort chevillée dans l’âme, car s’il a tué le père, il y fait de même ses adieux à l’enfance…  
« Dis à l’enfant qui rit là-bas, 
je ne sais de quoi, peut-être de la vie, 
mon nom, rien que mon nom 
range bien mes jouets 
l’ours avec l’ours, et range le chien, 
près de l’oiseau, quant au canard 
laisse-le seul, le canard : 
   père je m’en vais : je vais jouer avec la mort.
 » 
Le mythe du paradis de l’enfance définitivement réglé, que reste-t-il, sinon l’éternel départ ; il peut s’aller, au plus loin, au plus profond du dégoût du vivre, n’enfourcher point Pégase, symbole de l’envol, de la poésie, de l’inspiration (ô combien Panero massacre l’idée-poème), mais enfourcher le crapaud, motif récurrent dans ses poèmes, considéré comme symbole de la laideur, des enfers, absorbant la lumière, qui l’indiffère : 
« Les crapauds comme les oiseaux 
ne croient pas en l’avenir. 
Ils marchent sur les tombes 
en y laissant leur bave.
 » 
Ses poèmes s’évertuent au rabaissement, au bas excrémentiel des prétendues belles choses, les fleurs, la vie, le poème lui-même, tout est immonde, n’est que puanteur, peur atroce d’exister ; ainsi quoi, les poèmes sont d’une violence froide et répétitive, s’auto-pastichent par dérision d’appuyer sur l’inanité d’être, sinon d’écrire, mais ô paradoxe, c’est dans l’acte d’écrire que le poète puise son énergie du désespoir, se nourrit ; autotélique, « le poème est un acte cannibalesque » ; se dévore pour danser sa danse macabre au son de « la lyre atroce ». Destruction, disais-je, sinon une « mécanique de la souffrance » menant à une apocalypse personnelle, ce à quoi nous assistons, forcément impuissant, mais fasciné ; mais aussi, ce semble, à une révolution, à celle qui n’a pas eu lieu dans son pays, assavoir la révolution du cycle du haut vers le bas, du bas vers le haut, de l’esprit vivant vers le vide excrémentiel, du vide excrémentiel vers l’esprit haut de penser ; une dynamique du poème, ou un nihilisme en lutte contre lui-même.  
[Jean-Pascal Dubost] 
 
Leopoldo María Panero, Bonne nouvelle du désastre & autres poèmes (1982-2004)traduit de l’espagnol par Victor Martinez & Cédric Demangeot, Éditions Fissiles, 240 pages, 20 €. 


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