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Adolescence : des rites de passage à l'Ordalie (3/4)

Publié le 30 juillet 2013 par Vindex @BloggActualite
Nous poursuivons la série sur l'adolescence avec une troisième partie sur les ordalies que s'imposent les jeunes d'aujourd'hui et qui semblent prendre la place des rites de passage. 
III) Des rites de passage à l’Ordalie
Constat d’une faillite, ni la société, ni la famille malmenée par les angoisses sociales, les phénomènes de nouvelles parentalités voir les fractures culturelles pour les émigrés ne proposent plus ni initiation, ni seuil symbolique à l’adolescent.Pour autant la recherche identitaire et les angoisses restent présentes  à travers les frustrations imaginaires, les cassures identitaires et les replis narcissiques. De là à défaut de solutions sociétales, l’adolescent va devoir trouver ses limites, s’expérimenter. A travers la quête des limites, l’individu cherches ses marques, teste ce qu’il est, apprend à se re-connaître, à restaurer la valeur de son existence.L’ordalie historiquement est le jugement de dieu. Le moment où un être accusé, dépend du choix divin par une épreuve au mieux douloureuse au pire mortelle. On peut citer le fait d’être jeté dans l’eau pieds et poings liés, saisir des cailloux plongés dans l’eau bouillante… L’ordalie est toujours un moment où l’homme remet sa vie dans les mains de Dieu.
Contrairement aux rites de passages collectifs dans lesquels l’individu suit un processus normal et profane, l’ordalie est un rite individuel qui en appelle non plus à la reconnaissance par la société, mais à la reconnaissance par une puissance supérieur (qu’on l’appelle destin, Dieu, puissance… en terme Lacanien, on parlerait du Grand A, cet absolu où le père réel est dépassé pour atteindre le père symbolique)
Dans le cas de l’Ordalie on ne se trouve plus face à un phénomène ordinaire, naturel de passage, mais à un événement extraordinaire. Son but n’est plus de marquer un passage, trouver des bornes aux yeux des autres, mais à ses propres yeux[1], et de justifier son innocence dans le cas d’un jugement. La symbolique est différente, d’un objectif qui est de trouver les limites et de trouver son identité, sa place sociale, on passe à un objectif où le but est de trouver la salvation, de s’autoriser à être. Cette logique est beaucoup plus pathologique et peut même mettre en cause le processus vital.
L’ordalie se veut une prise de risque, physique là où le symbolique fait défaut. L’individu est à la fois acteur et ordonnateur, il cherche lui-même ses limites pour se sentir exister. Cette provocation plus ou moins explicite à la mort donne du contenant et répond, pour un temps aux angoisses existentielles. A défaut d’avoir des réponses construites sur le sens de son existence, il dispose d’un délai de grâce qui lui permet de ne plus se poser la question puisqu’il a réussit l’épreuve, qu’il a survécu, à défaut de savoir vivre.
Les quatre grands axes de l’ordalie sont[2] :-   Le vertige-   L’affrontement-   La blancheur-   La survie (qui n’entre pas dans les pratiques adolescentes)
Le vertige
Roger Caillois[3]définit ce qu’il appelle les jeux de vertige[4] « qui reposent sur la poursuite du vertige et qui consistent en une tentative de détruire pour un instant la stabilité de la perception et d’appliquer à la conscience lucide une sorte de panique voluptueuse. Dans tous les cas, il s’agit d’accéder à une sorte de spasme, de transe ou d’étourdissement qui anéantit la réalité avec une souveraine brusquerie ».  En termes plus d’actualité, c’est « l’éclate », l’abandon aux forces extérieures qui se ressent à travers la vitesse , le saut dans le vide, le Benji[5], la « glisse » et les sports extrêmes. La toxicomanie entre aussi dans cette catégorie quand elle est une recherche d’un abandon total à un produit.  C’est peut être la plus ambiguë des pratiques ordaliques puisque nombres d’entre elles sont valorisées sur le plan social par le mythe des nouveaux héros adeptes du risque dans une société sécuritaire, voir maternante[6]. On peut prendre toute la dimension de cette « héroïsme » à travers les recherches de records, la médiatisation des aventuriers de l’extrême et de l’impossible de celui qui « se dépasse », « qui  va au bout de lui-même »… Une revisite du mythe de surhomme en quelque sorte !A l’adolescence l’appétence pour ce genre de conduite est élevée. Tout d’abord parce qu’« oser » une activité perçue comme dangereuse est une marque d’affirmation de soi à ses propres yeux et également à celui des autres, en deuxième lieu parce qu’elle est souvent une provocation, voir une transgression aux interdits parentaux. Enfin ce type d’activité est souvent risqué et en soi facteur d’anxiété. Mais cette anxiété va pouvoir être identifiée, ce qui la différencie des angoisses « indicibles » du vécu habituel de l’adolescent. De plus ce facteur risque va pouvoir être en partie contrôlé (ce qui, encore une fois les différencie des angoisses internes de l’adolescent), ainsi pour les sports les plus formels, beaucoup de pratiquants n’hésitent pas à mettre en avant la «  Maîtrise », ou « le sang-froid » nécessaire à la réussite des épreuves, parfois cela va même jusqu'à mettre en avant la qualité de l’équipement nécessaire… L’adolescent retrouve donc une maîtrise sur un domaine risqué, ce qui outre le fait d’échapper à court terme aux angoisses du moment, lui permet aussi de se valoriser à travers la prise de risque. Vecteur de plaisir, « L’éclate » du vertige, est un terme qui revient souvent dans le vocabulaire concernant ce genre d’activités. C’est la recherche d’un au-delà de l’ordinaire générateur d’angoisse, la création d’un chaos de sensations où l’identité personnelle, perçue comme un carcan, pourra être bouleversée intégralement et intensément[7].Toutefois, dans le vertige le rapport à la mort est toujours présent, que ce soit de manière métaphorique, ou non, en témoigne les nombreux décès par accident de la route chez les quinze vingt-cinq ans, et ramène à l’Ordalie.
 L’affrontement
Cet axe recouvre l’aspect compétition par rapport à l’autre mais aussi à soi-même. L’individu doit faire ses preuves et mettre au défi ses ressources intimes (physique et mental) de répondre aux épreuves qu’il s’impose.Le maître mot de l’affrontement c’est la « défonce », pousser jusqu’au bout ses forces, jusqu’à l’épuisement. Dans une société individualiste, privilégiant d’une certain manière l’épanouissement et la réussite individuelle, l’adolescent se prouve de quoi « il est capable » fortifiant son identité, en quête de repères plus consistant, à travers une forme d’ascétisme en général emprunt de maîtrise, de contrôle et d’épuisement des forces.    On retrouve ici les actions physiques solitaires telles que les raids, la course à pied, le jogging… Vaincre l’autre symboliquement à travers un record.Si le vertige se caractérise par la vitesse, l’affrontement lui se caractérise par l’endurance. On notera d’ailleurs que dans la typologie des patients pour qui ont été diagnostiqués des troubles alimentaires,  le perfectionnisme, la persévérance et l’esprit de compétition sont des facteurs à risques[8].     De même le réseau social est souvent peu étendu, l’ascèse nécessaire entraînant à la fois un manque de temps pour les relations sociales , mais aussi parce que le replis sur soi nécessaire au maintien et à l’élévation des capacités accapare aussi une grande disponibilité.
La douleur est très présente dans ce contexte, puisque la victoire sur soi, sur l’autre, ne peut être que la résultante des efforts qu’on y aura consacré. Douleur du corps qui met du contenant, qui montre les limites du soi, qui renforce l’identité, qui peut pallier au vide. Un surinvestissement qui peut montrer masquer un socle dépressif.
L’anorexie mentale est le cas le plus pathologique qu’on peut trouver dans cette catégorie, sans toutefois la réduire à cela, tellement cette pathologie est complexe et mortifère. Sur le plan symptomatique la lutte contre la faim est une ascèse.
La blancheur
Dans les deux cas de figures précédents l’individu provoque volontairement, même sous forme symbolique, la mort et peut donner un regain de sens à sa vie. Dans le cas de la blancheur l’individu s’abandonne lentement à la mort accepte de se diluer, de quitter le domaine du réel, suspendre ses liens sociaux. C’est une conduite d’évitement dans laquelle le sujet échappe aux contraintes de l’identité, se fait presque transparent. Il se caractérise par un retrait social obtenu par des toxicomanies solitaires (plutôt médicamenteuse) visant à déconnecter des difficultés, de longues stations devant les jeux vidéo, console ou ordinateur… On peut même y trouver l’usage intensif des télécommunications, où l’individu s’évanouit au réel pour errer dans des univers où il ne peut être atteint par le regard de l’autre, l’anonymat le préservant.   Les risques de transgression sont facilités et le danger tout autant que la répression de l’autorité  projeté dans le lointain.L’errance réelle (fugue) ou virtuelle sont un aspect de la blancheur : elles évitent l’attachement à un lieu, à un groupe, de vivre hors d’un lien social de « n’être » pour personne… Manière de se détacher de ce qui pourrait rattacher à la vie, ou à la volonté de vivre…L’adolescent ne cherche plus à revaloriser son existence, son estime de soi, par le biais de prise de risque. Il a pris acte de la non-valeur de celle-ci, et prend les devants dans une sorte de fuite en avant vers le néant. Il accepte l’échec plutôt que de mener un combat perdu d’avance, la douleur de l’existence le pousse à l’indifférence d’exister.
La survie, que nous n’aborderons pas ici, puisqu’elle ne concerne guère les adolescents se base sur l’imaginaire de la confrontation totale avec un environnement hostile. Dans la forme elle apparaît avec l’appétence pour les stages de survie (même parfois proposés dans les entreprises), les raids… etc. l’idée est de se fondre dans la nature se retrouvait seule ou à une poignée face aux éléments hostiles, de survivre en conjurant la peur de l’avenir par une idée de maîtrise.
Bien sur toutes les conduites à risques ne sont pas pathologiques. Expérimentations et mises en danger, fussent-elles physiques, sont des comportements sociaux permettant l’accès à l’autonomie, en cela qu’elles permettent de s’éprouver, de se séparer de l’univers parental et de s’affirmer auprès des pairs. Mais là où le danger s’affirme c’est quand elles deviennent comme dans l’ordalie, chronique, voir addictives. On sort à ce moment du cadre de l’expérimentation et de la mise en danger servant de moyen de construction et d’affirmation, pour entrer dans une sphère où elles sont une finalité en soi. En tant que telle, et tout comme dans le cas des dépendances chimiques, l’intensité de sensations nécessaires au moment du bien être ira crescendo, chaque limite franchie en appelant une supérieur… augmentant d’autant le risque d’accident, voir d’issue fatale. 



[1] A titre d’exemple l’usage de produit addictifs en groupes sont beaucoup moins pathologiques que ceux effectués en solitaires. De manière générale les comportements très solitaires à l’adolescence sont souvent un signe discret de mal être, beaucoup moins perceptibles que les phénomènes de bandes où les « éclats » qui témoignent toujours d’une pulsion de vie (cf. L’adolesco : se brûler), le retrait patent lui s’inscrit plus dans l’antithèse abolescere, se perdre. Une adolescence bruyante peut être difficile à vivre pour l’entourage et l’environnement mais témoigne tout de même d’une recherche de changement, une adolescence silencieuse elle est souvent plus inquiétante et peut être marquée soit par des décompensations tardives, soit masquer une pathologie plus grave… Une des personnes que j’ai suivi en hôpital psychiatrique était allée jusqu’en deuxième année de faculté avant de s’effondrer et de révéler une schizophrénie[2] D’après « La passion du risque » de David Le Breton[3] In «  Les jeux et les hommes »[4] Du grec Ilinx qui désigne le tourbillon d’eau et duquel est né le mot Ilingos, le vertige[5] Benji est le terme pour saut à l’élastique.[6] En cela le vertige est d’ailleurs une figure de transgression, et d’émancipation par rapport à la société. [7] Un adolescent adepte du saut à l’élastique raconte «  Tu plonges sans vraiment savoir ce que tu fais là… Ce qui t’arrive c’est génial, c’est l’éclate ». L’instant où l’individu plonge dans le vertige est souvent un moment d’intense plaisir, où l’angoisse se fait jouissance… et qui dans ses descriptions ressemble fortement aux « flash » décrit par les héroïnomanes.[8] L’aspect physiologique joue aussi un rôle avec la sécrétion d’endorphine qui provoque une sensation de bien être et pallie notamment la sensation de faim.
DESROCHE Antoine
Suite et fin la semaine prochaine.

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