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My Dark Angel – Chapitre 38

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete
Elijah

La route de terre qui menait à la maison avait souffert des intempéries de ces derniers jours. Les soubresauts qui secouaient la voiture finirent par la tirer du sommeil dans lequel elle avait sombré dès que nous avions quitté New-York. Elle se redressa sur son siège et remonta sous son nez la couverture dont je l’avais recouverte. Elle frissonnait car elle ne portait sous mon manteau que la blouse de l’hôpital. Il n’avait jamais été dans mes intentions de la sortir de là-bas avant qu’elle ne soit en état de le faire mais la voir allongée dans ce lit d’hôpital m’avait été intolérable. J’avais fini par céder à sa demande, impatient, moi-aussi, d’en finir avec toute cette histoire. Je n’aspirai plus qu’à la retrouver, loin de la ville et de tout ce qui s’y rattachait. Après le cauchemar de la nuit précédente, c’était devenu un besoin impérieux. J’avais contraint le médecin de garde à la laisser sortir, me fichant totalement que la police cherche à la retrouver et s’interroge sur sa disparition soudaine. Une imprudence de plus. Je n’en étais plus à une près. Je n’avais plus aucune confiance en qui que ce soit et encore moins en eux après la mort de Delanay.

— Où sommes-nous ? me demanda-t-elle d’une voix encore ensommeillée en scrutant l’obscurité qui nous encerclait.

— Nous sommes bientôt arrivés.

Le halo des phares maculé de boue éclairait faiblement le chemin bordé de grands arbres. A cette heure avancée de la nuit, il régnait une obscurité absolue dans cette forêt dans laquelle nous nous enfoncions. Elle jeta par le pare-brise des regards pas vraiment rassurés vers la voute sombre qui nous surplombait.

— Tu ne pourrais pas pour une fois m’emmener dans un endroit qui ne semble pas tout droit sorti d’un film d’horreur ? se lamenta-t-elle.

— J’ai pensé qu’un peu de tranquillité ne serait pas un luxe après tout ce qui s’est passé.

Elle laissa échapper un froncement de nez sceptique qui m’arracha un sourire. Je tendis la main pour caresser ses cheveux emmêlés et m’attardai sur sa joue froide. Elle rompit rapidement ce contact et s’écarta pour aller reposer sa tête sur la vitre de la portière. Son geste me surprit mais elle avait fermé à nouveau les yeux et je n’insistai pas. Elle ne les rouvrit que lorsque les pneus de la voiture crissèrent sur les graviers de l’allée conduisant à la maison. La forêt s’ouvrait à cet endroit sur un lac sur les eaux duquel se reflétait un ciel d’encre chargé de lourds nuages. La façade des habitations qui le bordaient formaient quelques tâches claires tout autour de l’étendue d’eau. Le perron de certaines, ainsi que les pontons qui s’avançaient sur le lac, étaient éclairés. Cette présence à la fois proche et lointaine sembla rassurer la citadine habituée à la foule et au bruit qu’elle était.

— J’espère que celle-ci n’est pas hantée par l’esprit de Dieu sait quoi, commenta-t-elle en se penchant vers moi pour admirer la façade avec un sourire contrit.

— Je n’en sais rien. J’ai été pris de court : cette maison est la résidence secondaire d’un ami.

— Je croyais que tu n’avais pas d’amis en dehors de Derek ? me taquina-t-elle avec un étrange sourire, presque contraint.

Entendre le nom de Derek me crispa aussitôt. Je ne savais plus quoi penser à son sujet. A aucun moment, il n’avait tenté de me contacter depuis la veille malgré ce qui s’était produit. J’y avais vu un signe manifeste de sa culpabilité. Néanmoins, le récit même lacunaire que m’avait fait Angel au téléphone m’avait laissé perplexe. Delanay avait essayé de se débarrasser de lui-aussi et cela jouait ironiquement en sa faveur. Peut-être avais-je tiré des conclusions hâtives ou peut-être ne voulais-je tout simplement pas admettre sa trahison et repoussai le moment de devoir prendre une décision le concernant. Toujours est-il que mon indécision lui offrait un sursis dont il pouvait aisément profiter s’il avait quoi que ce soit à se reprocher.

Mais pour l’heure, la seule chose qui m’importait était assise à mes côtés, scrutant avec insistance mes expressions et attendant une réponse ou une quelconque réaction de ma part.

— Oui, tu as raison. Je n’ai pas d’amis juste des personnes qui se sentent plus ou moins redevables d’avoir été épargnées, lâchai-je avec amertume.  Il me la cède lorsque je suis dans les parages. Elle a l’avantage de n’être qu’à trois de  route de New-York dans le cas où nous serions contraints de rentrer. La police va s’étonner de ta disparition. Nous n’allons pas pouvoir y rester très longtemps.

— Je ne veux pas y retourner!

— Il le faudra bien. J’ai encore des choses à régler là-bas et il me semble que tu ne voulais pas quitter la ville sans que Charlène ne soit rétablie, lui rappelai-je.

 Cette perspective ne l’enchantait guère. Elle se mordilla la lèvre et sortit de la voiture sans répliquer. Un vent glacial vint nous gifler alors que nous gravissions les quelques marches du perron qui surélevait la maison dont une partie sur pilotis semblait comme en équilibre sur les rives du lac. Angel remonta le col de son manteau et jeta autour d’elle des regards inquiets avant de pénétrer à l’intérieur. Je la sentais nerveuse et mal à l’aise. Je n’étais pas parvenu à lui soutirer énormément d’informations sur les événements de la nuit précédente. Elle s’était contentée de me dire que Delanay s’était ôté la vie et que Brian, chargé de tuer Derek, n’était pas parvenu à ses fins. Elle n’avait rien dit d’autre et j’ignorai comment aborder le sujet sans qu’elle ne m’envoie promener. Parce que je ne doutais pas une seconde qu’elle le ferait si j’insistais. Son silence et sa réserve, qui ne m’avaient jamais dérangé jusque là, commençaient à devenir pesants. J’aurais donné cher pour savoir ce qu’elle pensait ou ressentait. M’en voulait-elle pour avoir tué la femme de Delanay et l’avoir entraînée dans cette histoire ? Pour ne pas avoir été là ? Ou d’être simplement ce que j’étais ? Je ne savais plus que penser. A peine étions-nous sortis de l’hôpital qu’elle s’était retranchée dans cette carapace dont j’avais eu tant de mal à venir à bout. Rien de très explicite, mais une détestable impression qui s’accroissait dès qu’elle se dérobait à mon contact comme elle l’avait fait dans la voiture.

Nous entrâmes dans l’unique pièce qui composait le rez-de-chaussée de la maison. Les murs lambrissés, la charpente visible et les meubles en bois teintés de couleur claire donnaient un aspect chaleureux à cet endroit malgré le froid qui y régnait. L’escalier qui menait à l’étage donnait sur une galerie donnant sur cet espace dégagé qu’Angel balayait du regard avec un discret sourire sur les lèvres.

— Ça te plait ? m’enquis-je en la rejoignant au milieu de la pièce où trônait une cheminée centrale.

Elle acquiesça de la tête sans un mot puis poussée par cette insatiable curiosité naturelle et presque enfantine, se dirigea sans m’attendre vers l’étage pour poursuivre son exploration. Je me chargeai des quelques affaires que j’avais récupérées à l’appartement et de réchauffer l’atmosphère de la maison avant de partir à sa recherche dans les chambres de l’étage. Elle avait boudé la plus spacieuse comme je m’y attendais et s’était retranchée dans celle plus modeste, à l’agencement plus intime. Son manteau avait été négligemment jeté sur la courtepointe bariolée aux couleurs vives du lit qui occupait une grande partie de la pièce. Les lourdes tentures rouges qui occultaient les fenêtres renforçaient l’aspect cocon de l’endroit.

Un bruit d’eau et un nuage de vapeur s’échappaient de la porte entrouverte la petite salle de bain. Angel se tenait devant le miroir qui surplombait le lavabo. Elle me tournait le dos, le regard perdu sur son reflet masqué par la buée. Je m’approchai doucement. Le bruit de mes pas était étouffé par l’écoulement de la douche. Elle sursauta lorsque je posai mes mains sur ses épaules et se crispa l’espace d’une seconde. J’eus soudain la désagréable impression d’avoir fait un bond en arrière de plusieurs semaines. Tout ce chemin parcouru pour apaiser ses peurs, réduit à néant. Cela me rendait furieux.

— Raconte-moi ce qui s’est passé, lui demandai-je.

 Je voulus l’attirer à moi pour la réconforter et la pousser à se livrer en toute quiétude mais elle s’écarta légèrement pour passer une main sur la surface humide du miroir. Ses traits m’apparurent brouillés par les gouttelettes qui s’écoulaient mais je perçus malgré tout leur crispation.

—  Je veux plutôt oublier et ne pas y repenser, décréta-t-elle en fuyant mon regard dans le reflet.

— Tout cela est de ma faute. Je suis vraiment désolé. J’ai été négligeant et c’est toi qui en as subi les conséquences.

Je la fis pivoter et relevai son visage baissé.

— Mais cela n’arrivera plus jamais. Je vais prendre soin de toi et t’offrir tout ce que tu mérites d’avoir.

Elle fronça brièvement les sourcils. Son regard sondait le mien avec insistance et finit par s’embrumer. Mais elle se ressaisit aussitôt. Ses yeux clairs papillonnèrent à plusieurs reprises pour contenir ses larmes. Elle m’adressa un sourire destiné sans doute à me rassurer mais qui eut le parfait effet inverse. Je la connaissais suffisamment maintenant pour déceler quand quelque chose n’allait pas chez elle. Et là, c’était de toute évidence le cas.

— Dis-moi ce qui ne va pas Angel, insistai-je en saisissant son visage entre mes mains.

— Je suis désolée. Je…

Sa voix s’étrangla et elle dut s’interrompre.

— Je ne veux plus qu’on reparle de tout cela ! reprit-elle avec une soudaine véhémence qui me surprit.

Je n’insistai pas au risque de la voir se braquer davantage. Nous restâmes un moment face à face au milieu de cette salle de bain envahie par un nuage de vapeur qui rendait l’air presque irrespirable. Ou peut-être n’était-ce qu’une impression qui reflétait le malaise qui venait de s’installer sans que j’en comprenne réellement la raison. J’hésitai un moment à sortir et à la laisser seule mais je renonçai à cette alternative qui ressemblait à une fuite devant quelque chose qui m’échappait complètement. Au lieu cela, je passai mes mains derrière sa nuque pour dénouer le cordon qui maintenait son odieuse chemise d’hôpital. Je me surpris à craindre sa réaction. J’avais peur qu’elle ne se dérobe à nouveau, qu’elle me repousse et m’intime de sortir. Mais elle me laissa faire.

La chemise tomba mollement sur ses pieds nus. Elle ne portait rien d’autre en dehors d’une culotte qui rejoignit très vite le reste de ses vêtements au sol. Un frisson la parcourut malgré la chaleur qui régnait dans la pièce. Je lâchai malgré moi un soupir de soulagement en sentant les battements que son cœur s’accélérer, en voyant ses yeux se clore sous l’effet la caresse du tissu et de mes doigts sur sa peau. J’entrepris d’ôter avec d’infinies précautions les bandages, maintenant inutiles, qui recouvraient son épaule. Elle suivit mes gestes du regard en grimaçant quand je tirai sur les  pansements collés à sa peau. Je caressai du pouce l’endroit au creux de sa clavicule, là où la balle avait traversé, exempt dorénavant de toute marque et y déposai mes lèvres. Elle retint sa respiration à ce baiser et se crispa.

Puis, soudain, sans raison apparente, elle éclata en sanglots. Je me redressai et dévisageai avec perplexité son visage ravagé par le chagrin. Elle ne prononça pas un mot et ne me laissa pas l’interroger. Tout aussi subitement qu’elle avait perdu contenance, elle sortit de sa réserve naturelle et m’embrassa avec une fougue qui me décontenança quelque peu. Je me sentais stupide comme un adolescent qui ne comprend rien aux femmes. Mais  je devais bien l’admettre : je ne comprenais pas son attitude ni ses brusques changements d’humeur. L’espace d’une seconde, l’idée de la repousser et de la contraindre à me parler me traversa l’esprit. Une idée fugace qui se volatilisa au moment où ses doigts commencèrent à s’acharner sur les boutons de ma chemise et se faufilèrent sous le tissu pour la faire glisser au sol. Le contact de sa poitrine contre mon torse fit voler en éclat mon bon sens, ma raison et ce besoin de vouloir toujours tout savoir et maîtriser. Je me défis moi-même du reste de mes vêtements et l’entraînai sous le jet d’eau chaude. Un soupir d’aise franchit ses lèvres soudées aux miennes. Je dénouai ses bras qu’elle tenait farouchement serrés autour de mon cou pour la faire reculer contre le fond de la douche et modérer ses gestes empressés qui n’allaient pas tarder à me faire perdre le peu de contenance dont j’étais encore capable.

Je rêvais de reprendre possession de ce corps gracile, de goûter à nouveau à la saveur de sa peau blanche mais je ne voulais rien précipiter. Je m’emparai de sa bouche entrouverte d’où s’échappait son souffle haletant. Nos corps humides glissèrent l’un contre l’autre. Lorsque je me baissai légèrement pour la soulever de terre, ses jambes vinrent spontanément se nouer autour de mes hanches. Je lui fis l’amour avec une douceur presque douloureuse comme si je craignais de la blesser d’une quelconque manière. Sa peau chaude vibrait sous mes caresses délibérément lentes qui exacerbaient son impatience autant que la mienne. Son ventre ondulait avec une frénésie de manque face à ce plaisir qui se faisait attendre et que je lui refusais. J’ignorai ces incitations à une certaine forme de brutalité à laquelle je l’avais habituée et que je ne m’expliquais toujours pas. Je n’étais pas ce genre d’homme. Je n’étais pas non plus de ceux qui agissent sans réfléchir sous le coup d’une impulsion. Et pourtant. J’étais tout autre depuis que j’étais revenu dans sa vie. J’avais sacrifié mes principes un à un pour elle ainsi que mon amour-propre. Et à cette minute précise, je n’étais non plus certain de pouvoir résister longtemps et de continuer à lui refuser ce qu’elle attendait de moi.

 Elle lâcha un grognement de frustration contre ma bouche. J’eus à peine le temps de sentir ses dents s’emparer de ma lèvre inférieure qu’elle me mordit jusqu’au sang. Je me reculai plus par surprise que de douleur.

— Pas comme ça!  Je ne veux pas de ta tendresse ni de ta sollicitude ! Je ne les mérite pas ! m’asséna-t-elle vivement.

Cette phrase complètement impromptue et saugrenue, qui lui avait de toute évidence échappé, jeta un froid dans cette pièce minuscule et surchauffée. Je la dévisageai sans comprendre. Son visage s’était troublé. Mal à l’aise devant mon regard insistant, elle finit par me repousser et se défaire de mes bras qui enserraient sa taille. Elle sortit de la douche, s’enroula précipitamment dans une serviette et disparut dans la chambre. Je la rejoignis une poignée de secondes plus tard encore abasourdi et plus perdu que jamais. Elle s’était couchée et me tournait le dos. Elle s’était enroulée dans les couvertures, ses cheveux trempés recouvrant l’oreiller. Je m’approchai avec hésitation. Je m’assis sur le bord du lit avant de m’allonger auprès d’elle et de caler mon torse contre son dos.

— Parle-moi mon ange, la priai-je doucement au creux de son oreille.

— Je suis désolée, vraiment désolée, me répéta-t-elle d’une voix étranglée.

Je la forçai à se retourner. Je posai une main sur sa joue tant pour la rassurer que pour qu’elle ne détourne pas encore les yeux. Je voulais comprendre. Je la sentis paniquer lorsque mon regard happa le sien pour ne plus le lâcher.

— De quoi es-tu désolée ?


 


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