Klaus était d’une humeur massacrante. Tout l’exaspérait dans cette maison : ses habitants, ses murs et même ce stupide chien couché près de la cheminée et qui le regardait arpenter la pièce avec un regard débile. Même le bruit de ses propres pas sur le sol lui vrillait les nerfs. Il cessa soudain ses va et vient et se laissa choir dans un fauteuil. Excédé et exténué, il ferma les yeux et se massa les tempes du bout des doigts. La promiscuité avec cette famille lui coûtait décidément plus qu’il ne l’aurait cru. Le seul point positif était que tous le fuyaient comme la peste et en moins d’une heure le rez de chaussé s’était miraculeusement vidé de ses habitants.
Il avait craint un peu plus tôt d’être obligé de jouer les chaperons auprès de Milan quand celui-ci avait annoncé devoir se rendre au village. Mais heureusement, ce dernier n’avait pas plus envie que lui de partager ce genre de complicité masculine franchement embarrassante. Pour se débarrasser de cette corvée, il avait arbitrairement décrété qu’Elijah s’attellerait à cette tâche et l’accompagnerait en ville au cas où Viktor ou ses frères auraient une subite envie de sang frais. Après tout, les deux hommes avaient l’air de s’entendre et, en plus, cela lui avait permis d’extirper son aîné de la chambre de l’autre peste. Et cela, c’était un bonus non négligeable.
Malgré les années, son frère semblait toujours porter à cette femme une attention toute particulière et beaucoup trop soutenue à son goût. Les coups d’œil qu’il lui avait lancés au cours de la soirée et les brides de conversation qu’il avait surprises entre lui et Maïa le confortaient dans cette idée et l’exaspéraient au plus haut point. Il était hors de question de laisser cette emmerdeuse mettre le grappin sur son frère. Il y avait suffisamment de liens entre leurs deux familles comme ça, inutile qu’il y en ait un autre qui risquerait tôt ou tard pas compromettre ses plans et l’empêcher de lever la malédiction.
Gagné par la fatigue d’une nuit plus qu’agitée, le vampire appuya sa tête contre le dossier du fauteuil. Il se laissait aller à une douce léthargie lorsque les jappements du chien le tirèrent brusquement de ses rêveries. Il rouvrit brutalement les yeux et se redressa sur son siège. L’animal s’était levé et s’était mis à arpenter la pièce en reniflant obstinément le sol. Les sens aux aguets, le vampire balaya la pièce du regard et tenta de percer le silence qui envahissait la maison. Il perçut faiblement les voix de Noura et d’Ivan provenant des étages sans y porter attention. Ce n’était pas cela qui l’intéressait à ce moment-là.
Cela se reproduisait à nouveau.
Cette étrange sensation qui l’avait réveillé en sursaut et maintenu éveillé toute la nuit, venait encore de l’étreindre. Cette impression dérangeante d’être épié depuis qu’il avait mis les pieds dans cette maison l’oppressait à nouveau. Il avait essayé de chasser cette idée saugrenue de son esprit mais au beau milieu de la nuit, un léger souffle au creux de son oreille l’avait tiré brusquement de son sommeil. Il s’était alors levé à la hâte, cherchant à percer dans l’obscurité de la chambre l’origine de ce phénomène. Peut-être avait-il rêvé ? C’était ce dont il avait tenté de se convaincre. Pourtant, il n’était pas parvenu à retrouver le sommeil. Derrière ses paupières closes, des images qu’ils auraient voulu bannir à jamais de sa mémoire avaient justement choisi ce moment-là pour venir l’assaillir. Il avait voulu croire à une coïncidence malheureuse. Mais son visage lui était alors apparu si nettement qu’il rouvrit brutalement les yeux pour tenter de chasser cette image.
Cette maison n’avait jamais été celle d’Anya et pourtant elle était là, partout où il posait les yeux : dans le sourire malicieux de Maïa, dans le regard triste d’Ivan, dans le caractère obstiné de Noura. Son souvenir lui avait alors soudainement étreint la gorge et l’étranglait au point de le priver d’air. Il s’était alors relevé et habillé à la hâte, furieux contre lui-même. Il fallait qu’il sorte de cette maison au plus vite, qu’il noie ces sentiments répugnants dans le sang d’une quelconque victime. C’était alors un besoin vital. Il était sorti dans la nuit glaciale et n’était réapparu qu’au petit matin juste à temps pour tourmenter Noura. Il ne faut pas sous estimer ce genre de petit plaisir que vous offre la vie. Ça vous requinque un vampire en moins de deux. Et lorsque le vampire sentit la présence de la jeune femme derrière lui, il chassa les idées saugrenues qui le hantaient et laissa s’échapper un sourire narquois.
- Klaus, il faut qu’on parle.
L’originel reprit son sérieux avant de se retourner vers elle. Elle avait l’air terriblement sérieuse elle-aussi, cela ne présageait rien de bon, se dit le vampire.
- Non ne dis rien, l’interrompit-il sérieusement en levant une main. Je sais ce que tu vas me dire. Tu n’as pas eu la patience de m’attendre, tu as trouvé quelqu’un d’autre, refait ta vie. Je comprends… Mais je veux quand même te dire que tu me regretteras amèrement, qu’il ne sera jamais à ma hauteur.
Noura inspira profondément et se mordit la lèvre pour ne pas l’envoyer paître. Si elle parvint à maîtriser sa langue, en revanche elle eut beaucoup plus de mal à dominer cette envie irrépressible de le clouer au mur comme une tête d’élan.
- Je vais avoir bien sûr du mal à m’en remettre mais je te pardonne. Restons bons amis si tu veux bien, conclut-il sur un ton mélodramatique exagéré.
- C’est bon ? Tu as fini ? demanda-t-elle au comble de l’exaspération.
Klaus hocha la tête d’un air satisfait et indiqua d’un geste le siège face à lui pour l’inviter à s’asseoir.
- Je te préviens que si tu viens me demander la main de mon frère, je ne te donnerai jamais mon consentement, ironisa-t-il à nouveau.
Noura, qui s’était assise, se releva promptement et foudroya le vampire du regard.
- J’ai à te parler sérieusement. Pourrais-tu cesser ce petit jeu !
Devant ses mains qui s’agitaient dangereusement sous son nez, Klaus estima alors, effectivement, plus judicieux de se taire.
- Je t’écoute, répondit-il en croisant sagement les doigts pour montrer son entière attention à la future discussion.
Noura hésita un instant devant l’attitude peu réceptive du vampire. Elle inspira néanmoins profondément et se lança :
- Je veux que tu parles à Ivan.
Klaus haussa les sourcils d’incompréhension.
- Et tu veux que je lui parle de quoi ? Des mystères de la vie ? Je crois qu’à son âge, je n’ai plus rien à lui apprendre.
Noura ne releva pas et reprit le plus posément possible :
- Je veux que tu lui parles d’Anya et toi. Il a besoin de savoir ce qui s’est passé entre vous, d’entendre que son père n’a pas toujours été …celui qu’il est aujourd’hui.
L’expression railleuse qui animait le visage de l’originel jusque là, disparut au moment précis où le nom d’Anya avait franchi les lèvres de Noura. Devant le visage désormais fermé et ce regard froid qui la dévisageait, la jeune femme se raidit et se tortilla sur son siège, mal à l’aise, en remettant sérieusement son bon sens en cause. Le vampire ne répondit pas immédiatement. Il se décolla du dossier de son siège contre lequel il était nonchalamment appuyé, et se pencha vers elle. Il posa ses coudes sur ses genoux pour s’approcher de la jeune femme comme s’il s’apprêtait à lui faire une confidence. Ce mouvement fut inversement imité par Noura qui se cala au fond de fauteuil raide comme un piquet.
- Mais si je fais ça, je risque de saboter tout le travail que tu t’es efforcée d’accomplir pendant toutes ces années. Tout ce temps que tu as dû passer à me faire passer pour un monstre à ses yeux : je ne voudrais pas te faire passer pour une menteuse.
- C’est la seule image que tu ne m’aies jamais donnée de toi, répliqua Noura de moins en moins rassurée.
- Ça n’a aucun intérêt! décréta-t-il en se levant d’un bond.
Il se dirigea vers la fenêtre et tourna ostensiblement le dos à son interlocutrice dans l’espoir qu’elle laisse tomber cette idée saugrenue de discussion père-fils et qu’elle débarrasse le plancher le plus vite possible. Cette situation l’embarrassait. Surtout après les événements de la nuit. A croire que tout et tous se liguaient pour lui faire revivre ces moments qu’il préférait oublier, pour la faire revivre elle.
- Ça a un intérêt si ça peut lui permettre de retrouver la paix et d’éviter de se retrouver à nouveau dans la situation d’hier soir, insista Noura en se levant à son tour mais en restant à bonnes distances. Vos histoires sont très proches Klaus. Ne me dis pas que tu n’aurais pas aimé savoir que ton vrai père n’était pas seulement ce monstre assoiffé de vengeance qui a détruit ta famille. Est-ce que tu n’aurais pas aimé avoir la confirmation qu’il avait, ne serait-ce qu’un temps, réellement aimé ta mère ?
Quand Klaus se retourna brusquement vers elle, Noura ne put s’empêcher de reculer imperceptiblement devant l’expression crispée par la colère qui apparut sur le visage du vampire.
- Fais attention Noura ! Nous ne serons jamais suffisamment proches pour que je t’autorise à me parler de cette manière, souffla-t-il entre ses dents. Il est hors de question que je lui parle : ce n’est pas mon problème.
C’était supposé clore la discussion. Le vampire se dirigeait déjà vers la porte quand Noura en décida autrement.
- A défaut de t’être préoccupé du sort de sa mère, je pensais que celui de ton fils t’inquièterait un tant soit peu, lâcha-t-elle dans le dos du vampire qui se trouvait déjà sur le seuil de la porte.
Elle aurait dû y réfléchir à deux fois avant de parler mais ce ne fut pas le cas – comme souvent. A sa décharge, elle n’était pas censée savoir qu’Anya restait encore un sujet beaucoup trop sensible pour le vampire, surtout après avoir passé la nuit à être hanté par son image. Mais elle ne fut pas longue à s’en rendre compte. Elle en prit même totalement conscience lorsque les doigts de l’originel la privèrent tout d’un coup d’air et que ses pieds cherchèrent désespérément à rester en contact avec le sol. Mais surtout elle crut voir l’espace d’un très bref instant du désarroi dans ce regard froid et dur planté maintenant dans le sien. Ce détail la tétanisa presque plus que sa position pour le moins inconfortable.
Avant qu’elle ait eu le temps de se remettre de sa surprise, l’originel fut contraint subitement de lâcher prise. Elle s’effondra alors sur le sol, la respiration encore coupée et regarda perplexe le vampire à genoux devant elle, enserrant sa tête pour contenir la douleur fulgurante qui la traversait. Elle crut un moment avoir commis une de ses bourdes légendaires et fut pleinement rassurée en voyant la silhouette de Noah dans l’encadrement de la porte. Elle émit un soupir de soulagement qui passa totalement inaperçu à côté du grognement de rage que poussa Klaus en tentant, malgré la douleur, de se remettre sur ses pieds. Devant l’obstination du vampire, le sorcier d’un geste de la main l’envoya se fracasser contre le mur. Klaus, qui ne s’attendait vraiment pas à ce genre de surprise, se releva péniblement et dévisagea le nouveau venu avec toute l’animosité dont il était capable.
- Ne vous avisez pas de recommencer, prévint Noah comme une menace en aidant Noura à se relever.
L’intention aurait pu paraître noble et la menace héroïque si le sorcier n’était pas motivé par d’autres intérêts que celui de secourir sa belle. Il n’allait tout de même pas laisser ce vampire esquinter son seul moyen de s’accaparer le livre. Il ne quittait pas l’originel du regard. Connaissant de réputation sa nature imprévisible, il s’attendait à le voir réagir. Et c’est probablement ce qu’il aurait fait si Ivan et Maïa, alertés par le bruit, n’étaient pas réapparus à la porte. Klaus ne parvint pas à soutenir le regard à la fois peiné et chargé de reproches de son fils. Il capitula et sortit en trombe…
