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Haïkus de prisons de Lutz Bassmann

Par Florence Trocmé

Bassmann003 En même temps que les Haïkus de prison paraissent aussi chez Verdier Avec les moines soldats sous la même signature, Lutz Bassmann. Il s’agit d’un hétéronyme d’Antoine Volodine qui, outre des fictions sous ce nom (chez Denoël, Gallimard, aux éditions de Minuit et au Seuil), écrit pour l’École des loisirs des histoires dans la lignée du surréalisme signées Manuela Draeger et publie chez le même éditeur des contes traditionnels russes, des bylines, longtemps transmis oralement, cette fois attribués à Elli Kronauer. Ces différentes voix explorent chacune un domaine, et elles sont présentées comme issues du post-exotisme, notion proposée par Antoine Volodine d’abord par boutade. Pour plus de précisions, il faut se rendre sur ce site et consulter les liens qu’il propose – l’un renvoie à Wikipédia qui consacre une notice à Lutz Bassmann, écrivain letton qui aurait passé plusieurs années en prison…
L’univers des Haïkus de prison est celui de l’enfermement, de la déportation et de la mort, univers dans lequel on entre pour suivre le sort d’un narrateur et de ses compagnons de misère. Trois moments : Prison, Transfert, Enfer, qui constituent un récit brisé, ce qu’accuse la forme choisie, le haïku. Le genre du haïku (ou haïkaï, indifféremment l’un ou l’autre terme en français, alors qu’il s’agit de deux genres différents) est connu en France depuis le XIXe siècle. On en a retenu seulement une structure formelle fixe (au Japon, 17 syllabes = 5-7-5) et ce qui le rapproche de l’épigramme classique, dépouillé, incisif. À quelques exceptions près, l’Occident n’a pas conservé les contraintes formelles, pas plus que la thématique obligée qui mêle des éléments sur la nature, les animaux, les saisons, les travaux et les jours, les sentiments. Dans les Haïkus de prison, c’est plutôt le caractère de séquence rythmique d’allure spontanée que conserve Lutz Bassmann, ce qui permet d’accumuler des notations de tous ordres sur une humanité qui se décompose.
Quel est le monde de ces haïkus ? Comme dans d’autres textes de Volodine, il s’agit d’un univers qui ressemble au nôtre, en pire pour une partie, seulement un peu "en avance" pour ses aspects kafkaïens (alors que dans Avec les moines soldats, l’humanité a presque disparu de la Terre). Dans cet univers désespérant et désespéré semblent n’exister que deux catégories d’individus, ceux que l’on enferme et ceux qui les enferment. Tout se passe comme si un pouvoir omnipotent, dont on ne saura rien, entassait sans motif dans les geôles des représentants de dizaines de pays : Tadjiks, Vietnamiens, Coréens, Hongrois, Khirghizes, Mandchous, Japonais, Kurdes, Chinois, Russes, Ukrainiens, Tchouvache, Allemands, Tatars, etc., et le narrateur côtoie un moine, un idiot, un anthropophage, un boxeur, un soldat, un éventreur, un proxénète, un professeur, un boucher, etc. Ces éléments si divers tentent de s’organiser, reproduisant les modèles de la société extérieure de la prison ; ainsi s’ouvre l’ensemble titré Prison :

L’organisation s’est constituée
on attend que les chefs surgissent
pour les haïr

Le ton ne changera pas : ne cherchez pas la compassion, le regard vers autrui, la main tendue ; il n’est ici qu’indifférence et violence :

Le Hongrois s’est coupé l’oreille
les surveillants n’arrivent pas
il ne sait plus quoi faire avec

(…)

Quand ils tabassent les politiques
il faut attendre qu’ils en tuent un
pour que le calme revienne

Quand quelque chose demeure des "valeurs" qui sont supposées être le fondement des sociétés démocratiques, elles sont devenues dérisoires :

Sur la grisaille hostile du ciel
les barbelés dessinent
une touche d’humanité

(…)

Les calculs sont approximatifs
l’année dernière à la même époque
c’était mon anniversaire

Si l’on s’échappe un instant, c’est par un humour désespéré :

L’araignée a changé de cellule
le Khirghize lui mangeait
toutes ses mouches

Avant le transfert vers la Sibérie :

Le Secours Rouge distribue des questionnaires
il faut indiquer
quels sont nos plats préférés

Extraits de la prison, les détenus sont regroupés dans des wagons à bestiaux pour un voyage qui semble ne jamais pouvoir s’achever. Entre la prison et le wagon, ils connaissent un court répit, marqué dans un des très rares haïkus sans la chute habituelle :

Nous sommes alignés sur le remblai
je respire le vent plein de bruits
nous respirons le vent plein de bruits

C’est ensuite l’entassement des hommes, la promiscuité encore plus grande que dans les étroites cellules, et encore les suicides, la mort toujours présente :

Le professeur se balance au-dessus du trou à pisse
personne n’a vu
quand il s’est pendu

et, à l’arrivée,

Pour instaurer la discipline
le commandant
tue quelqu’un au hasard dans le fossé

Dans le dernier ensemble, Enfer, les survivants sont employés à abattre des mélèzes dans l’hiver sibérien. Ils sont cette fois dans la nature, mais

Sur la coupe parfois un silence miraculeux
on aimerait un cri d’oiseau
mais rien

Rien d’autre qu’attendre la fin, sous la surveillance des soldats.

Lutz Bassmann-Antoine Volodine n’a pas connu le sort du narrateur : la fiction est nourrie des très nombreux témoignages des rescapés des camps soviétiques et des camps nazis. La nécessaire concision de la forme choisie donne à ces Haïkus de prison une grande efficacité. Ils forment un récit dans la mesure où les titres des trois ensembles induisent une progression, de l’enfer du dedans à l’enfer du dehors, et où le je narrateur permet de souder les différents moments de la vie sans vie de ceux qui appartiennent encore à l’humanité. Moments terribles, chacun tentant de conserver quelque chose de la "vie ordinaire" – sans y parvenir puisque la prison et ses suites ont pour but d’extirper le souvenir de cette vie d’avant, et tout souvenir :

Le vétéran parle de l’été
j’ai du mal à me rappeler
de quoi il s’agit

contribution de Tristan Hordé

Lutz Bassmann, Haïkus de prison, éditions Verdier, 2008, 9, 8 €.

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