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Les Damnés- La lignée des Petrova- Chapitre 17

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

La rivière déchaînée avait rapidement emporté Ivan loin de l’originel. Le jeune homme tenta de lutter contre la force aveugle du courant qui l’entrainait irrémédiablement vers le fond, reprenant difficilement son souffle à chaque fois qu’il parvenait à refaire brièvement surface. Un peu plus bas, il vit avec horreur des rochers pointus se hérisser à la surface de l’eau et dont  il s’approchait dangereusement. L’eau se brisait et écumait autour de ces pointes dressées comme les dents d’une gigantesque mâchoire qui n’allait pas tarder à se refermer sur lui. Epuisé par cette lutte inégale contre les éléments, Ivan rassembla le peu de forces qu’il lui restait encore pour nager en direction de la berge pour éviter d’être entrainé au milieu de ces récifs dont il ne sortirait pas en vie.

 Dans des gestes aussi désordonnés que désespérés, il parvint à agripper le tronc d’un arbre à moitié échoué dans la rivière et balloté par le courant. Il s’accrocha à l’une des branches de cette planche de salut et tenta de se tirer hors de l’eau. Mais ses membres engourdis par le froid refusaient de lui accorder cet ultime effort. Impuissant  face à ses forces qui l’abandonnaient, il ferma les yeux, désemparé. Peu à peu, il ne sentit plus l’écorce rugueuse de la branche autour de laquelle ses doigts gelés étaient pourtant enserrés. Le grondement sourd  des flots  qui se fracassaient en contre bas ne lui parvenait plus que comme un lointain bruissement.

Alors qu’il allait définitivement lâcher prise, malgré ses efforts, il crut percevoir, au creux de son oreille et chassant les derniers sons qui le rattachaient à la réalité, un léger murmure qui le fit tressaillir. D’abord lointain et instinct comme étouffé par un voile épais, il se fit de plus en plus audible, de plus en plus familier. Sa gorge se serra. Il laissa échapper un sanglot en reconnaissant cette voix maternelle qu’il avait cru ne plus jamais entendre. Il crut alors à un mauvais tour que lui jouait son esprit avant de le faire sombrer définitivement. II secoua la tête pour chasser cette illusion à laquelle il aurait pourtant  voulu croire tant elle semblait réelle. Mais le murmure s’amplifia, se fit voix. Elle s’insinua dans tout son être, l’exhorta à ne pas céder à la tentation de se laisser aller à cette torpeur qui gagnait tous ces membres. Il voulut l’appeler, s’assurer que sa présence n’était pas le simple fruit de l’égarement de ses sens mais aucun son ne parvenait à franchir ses lèvres entrouvertes qui affleuraient à la surface de l’eau. Il ne voulut pas perdre ce contact. Instinctivement, ses doigts se resserrèrent autour de la  branche qui émit un craquement qui résonna lugubrement à ses oreilles. Elle allait définitivement céder lorsqu’Ivan se sentit brusquement et sans ménagement tiré hors de l’eau. Projeté sur la berge, tétanisé tant par le froid que par l’idée d’être retombé aux mains de son tortionnaire, le jeune homme resta au sol, immobile, les yeux clos, incapable de les ouvrir et d’affronter la réalité qui allait se présenter.

- Foutu imbécile !

En reconnaissant cette voix grave désormais familière, le jeune homme rouvrit brutalement les yeux et tenta de se redresser.

- J’aurai dû te laisser te noyer ! fulmina Klaus tout en enlaçant ses épaules pour le recouvrir de son manteau.

Ivan le dévisagea, incrédule. L’inquiétude qu’il lisait dans son regard et les gestes protecteurs démentaient les menaces et le ton rude que le vampire s’efforçait de prendre. Quelques minutes plus tôt, ce dernier avait assisté avec effarement  à la chute volontaire de son inconscient de fils dans les rapides.  Klaus n’avait pu s’empêcher d’éprouver une certaine satisfaction – oserait-il appeler cela de la fierté- en voyant le visage déconfit et furibond de Viktor qui s’était tenu un moment sur le promontoire totalement impuissant. Mais la consternation avait vite pris le pas : ce gamin avait du cran mais certainement aussi une case en moins.

«  Tout le portrait de sa mère », s’était-il surpris à penser avec mauvaise foi et amusement mêlés.

- Comment êtes-vous arrivé là ? Vos frères vous attendaient sur la route, articula avec difficulté Ivan qui grelottait de froid.

- Je ne sais pas ce qui me vexe le plus : que mes frères me prennent pour un imbécile ou qu’ils essaient de  me nuire à travers toi, répondit-il sans oser prononcer à voix haute les derniers mots.

- Je suis désolé, je ne voulais pas…, bredouilla le jeune homme.

- Ce n’est pas le moment. Il faut qu’on parte au plus vite, ils ne vont pas tarder à nous retrouver, l’interrompit le vampire en l’agrippant fermement par le bras pour le remettre sur pied.

- C’est bien vu.

Les deux hommes se retournèrent dans un même mouvement pour faire face à cette voix familière sortie soudain de l’ombre.

- Comme c’est touchant…Pour un peu j’aurais presque une impression de déjà vu, ironisa Viktor en les jaugeant avec mépris.

Klaus jeta un rapide coup d’œil autour d’eux pour tenter de trouver une échappatoire. Une chose était certaine dans son esprit : il était hors de question d’affronter Viktor dans ces conditions, pas avant d’avoir mis Ivan en sécurité, d’autant plus que ce dernier tenait à peine sur ses jambes et se serait probablement effondré s’il ne l’avait pas soutenu. La simple idée de le savoir à la merci de l’originel comme l’avait été sa mère lui donnait littéralement la nausée.  Klaus affirma sa prise autour des épaules d’Ivan pour le porter loin de cet  être  qui le répugnait au plus haut point mais, arrivant de part et d’autre, Vlad et Neklan anéantirent en quelques secondes tout projet de fuite. Encerclés, Klaus et Ivan voyaient les vampires s’approcher irrémédiablement d’eux.

- Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? questionna Ivan d’une voix mal assurée qui trahissait son angoisse.

Ce fut Viktor qui répondit à l’interrogation du jeune homme et ce dernier s’en serait largement passé :

- Je vais te dire ce que l’on va faire mon garçon : on va changer légèrement nos plans.

Et se tournant tour à tour vers ses deux autres fils, il ordonna :

- Débarrassez-moi du gamin. Je m’occupe du père.

Neklan et Vlad s’échangèrent un regard incrédule avant de porter à nouveau leur attention sur leur père qui dévisageait froidement Klaus. Sans doute espérait-il voir un quelconque trouble à l’annonce de sa sentence mais le vampire ne lui accorda pas cette satisfaction.

- Ce n’est pas ce qui était prévu. On doit s’en tenir au plan, trancha froidement Vlad.

- Peu importe ! fulmina le patriarche avant de fondre sur Ivan.

D’un geste que Klaus ne parvint pas à anticiper, il l’arracha aux bras paternels qui le soutenaient  et le projeta aux pieds de Neklan. Toujours plus prompt à lui obéir, moins par conviction que par la crainte inspirait son père, ce dernier regarda malgré tout le jeune homme échoué à ses pieds avec hésitation.

 Klaus voulut se précipiter avant que son jeune frère, dont il connaissait le zèle, ne mette à exécution les ordres de son père  mais son mouvement fut stoppé par Viktor qui le fit brutalement chuter. Alors que celui-ci le maintenait fermement au sol, l’écrasant de son poids, Klaus sentit soudain la douleur cuisante et tristement familière  d’une lame s’enfoncer dans son flanc. Il poussa un hurlement de douleur et de rage mêlées.  Lorsqu’il vit  Neklan  saisir brutalement son fils par les cheveux et enserrer dangereusement ses doigts autour de son cou, il entendit sa propre voix résonner comme une plainte. Une supplique qui n’eut pour effet que de déclencher l’hilarité de Viktor :

- Ne te plains pas : cette fois tu auras le privilège d’être encore conscient et d’assister à tout, lâcha-t-il dans un ricanement.

- Il est inutile d’aller jusque là. Laissez partir le gamin, intervint Vlad  dans une ultime et vaine tentative.

Viktor le foudroya du regard, furieux de voir que son mauvais pressentiment au sujet de la loyauté de Vlad était en train de se confirmer au plus mauvais moment.

- Disparais ! Je n’ai pas besoin d’un lâche à mes côtés !

L’originel réitéra son ordre à l’encontre de son plus jeune fils, qui devant l’hésitation de son frère aîné et le regard apeuré de celui qu’il savait être son neveu, avait suspendu son geste.

- Tue-le !

Sa voix se répercuta lugubrement dans le silence de la forêt figée dans son manteau de neige et de givre.  Jusque là spectatrice impassible, ignorant le combat qui se menait en son sein, cette dernière sembla soudain sortir de sa léthargie. Une brise  légère  réveilla la cime de ses arbres. Guidées par le vent qui sifflait entre leurs branches,  elles  entamèrent un ballet d’abord discret  et  lent qu’aucun ne remarqua au prime abord.  Lorsque le souffle qui les animaient se fit  plus  rythmé et violent,  les cinq hommes levèrent dans un même mouvement de tête les yeux  vers la voute naturelle qui les surplombait  et qui déversait sur eux la neige amassée sur leurs branchages.

Ils n’eurent pas de temps de s’interroger sur ce brusque mouvement qui semblait gagner en intensité de seconde en seconde, une violente bourrasque sortie des profondeurs sombres de la forêt les cloua tous au sol. Entraînant sur son passage la neige accumulée, elle aveugla et recouvrit les cinq hommes, contraints par cette attaque aussi inexplicable qu’imprévue de mettre genoux au sol et de protéger leurs visages de leurs avant bras.

Soudain délivré du poids de Viktor  projeté loin de lui, Klaus retira la dague plantée dans son flanc et se redressa péniblement. Il chercha désespérément à percer ce mur de neige que le vent dressait devant ses yeux pour apercevoir Ivan. Inconscient, ce dernier gisait à quelques mètres de lui. En instant, il fut à ses côtés, le souleva de terre et disparut avec lui dans les sous bois aussi vite que lui permettaient ses pouvoirs. Dès qu’elle eût englouti les deux hommes, la forêt s’apaisa de nouveau. Les bourrasques de vents s’évanouirent aussi brusquement qu’elles s’étaient manifestées. Elles laissèrent les trois originaux abasourdis et hagards. Mais elle laissa surtout un Viktor, furieux,  qui manifesta sa colère devant la fuite de ses prisonniers par un hurlement de rage destiné à appeler celui qu’il considérait comme le seul responsable de ce phénomène.

- Qu’est-ce que cet imbécile de sorcier a fichu ? Ce n’est pas ce qui était prévu !

- Ce n’est pas Noah. Il est resté sur la route, répondit Vlad en jetant un regard inquiet dans les sous bois comme s’il s’attendait à en voir surgir une autre menace.

- Qu’est-ce que c’était alors ? demanda Neklan pas plus rassuré.

- Aucune idée mais en tout cas, ce n’est pas la seule chose qui n’était pas prévue, répliqua Vlad en fusillant son père du regard.

*****

- Par pitié, dis-moi que tu n’es pas sérieuse, supplia Elijah en jetant un regard désespéré sur le visage buté et décidé de Noura. Bien sûr que oui, tu es sérieuse. Une Petrova qui ne chercherait pas sciemment les ennuis, ce serait un non sens, une aberration. Pourquoi faire simple quand on peut risquer sa peau ? C’est tellement plus logique.

Les bras croisés sur la poitrine, Noura attendit patiemment que l’originel termine son monologue. Manifestement, le plan qu’elle venait de lui exposer concernant Noah avait un peu de mal à passer.

- Tu as une autre idée peut-être ?

Elijah fronça les sourcils comme s’il était consterné par la question :

- Oui j’en ai une ! Rappelle-toi, je t’ai exposé mon plan pour nous débarrasser de ce sa… type ce matin. C’est net, efficace et rapide, répliqua-t-il vivement en ponctuant les trois derniers mots d’autant de mouvements tranchants des mains.

- Tu l’as dit toi-même : nous ne sommes pas sûrs de leur plan. Si tu tues Noah- et cela dit en passant : si quelqu’un doit le faire ce ne sera pas toi-  Viktor pourrait s’en prendre à Maïa de manière plus directe. Fais-moi confiance pour une fois.

Elle avait formulé sa dernière phrase comme une supplique. Elijah la considéra un instant avec insistance. Son idée lui déplaisait mais il devait bien admettre que ses arguments se tenaient et que son refus était sans aucun doute plus motivé par ce qu’il n’osait appeler de la jalousie que par autre chose.

- Très bien, capitula-t-il, mais il est hors de question que tu utilises la magie et encore moins le livre. Sur ce point je ne changerai pas d’avis.

Ce fut dit sur un ton qui ne souffrait pas la contestation. Du moins c’est ce qu’il aurait voulu.

- Je l’utiliserai si j’estime devoir le faire, décréta-t-elle sur le même ton. Mais ne t’inquiète pas : Klaus n’aura rien à craindre s’il se tient tranquille.

- Ce n’est pas pour Klaus que je m’inquiète, c’est pour toi, s’emporta-t-il si soudainement qu’elle en sursauta. Si ce livre contient une formule qui peut nous détruire, quel effet pourra-t-elle avoir sur toi ? Y-as-tu seulement songé ? Tu veux vraiment finir comme ta..

Sa voix se brisa et devant le visage soudain défait de la jeune femme, il se ravisa. Il détourna le regard et ferma les yeux pour tenter de chasser les images du corps sans vie d’Anya qui venaient de l’assaillir. Devant l’air désemparé de l’originel, Noura resta indécise un moment avant de poser la question qui la taraudait depuis des années.

- Tu l’as aimée ? demanda-t-elle de manière si spontanée et imprévue qu’elle s’en sermonna intérieurement elle-même.

Il lui jeta un regard perplexe et tacha de dissimuler le trouble qui venait de le saisir devant cette interrogation complètement hors de propos et qui le mit franchement mal à l’aise. Heureusement pour lui, le sort allait tourner en sa faveur. Il s’apprêtait à répondre ou plutôt à se défiler lorsqu’ils se figèrent. Tous deux venaient de percevoir la présence de Klaus et d’Ivan dans la cour.


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