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le gouvernement tiré au sort, et la richesse de l'Eglise

Par Jmlire
le  gouvernement tiré au sort, et la richesse de l'Eglise

" Pour mesurer la distance qui nous sépare de l'homme du XIVè siècle, il suffit peut-être d'envisager la distance entre l'idée que prêter à intérêt, même faible, est toujours un péché parce que c'est contre nature et celle, moderne, que les taux d'intérêt sont tout à fait normaux - mais iniques s'ils sont élevés au point de précipiter un pays du tiers monde dans la pauvreté. Cela dit, la violence même de l'hostilité de l’Église envers l'usure rend difficile à croire qu'il n'y avait pas là un enjeu très fort, et bien terrestre, pour les prêtres et pour le pape. Après tout, dans le monde médiéval, le "travail" signifiait que le statut social de chacun - meunier, chevalier, boucher, paysan - était largement fixé à la naissance. Refuser son statut, c'était refuser l'ordre fixé de la société, auquel l’Église tenait tant, c'était pousser le monde dans le chaos.

Côme de Médicis est un de ces hommes qui s'élevèrent incontestablement au-dessus de leur statut, et il allait en offrir un encore plus élevé à ses enfants et petits-enfants. Son propre père, Giovanni di Bicci de' Medici, qui avait fondé en 1397 la banque familiale, l'avait mis en garde contre les risques de la spéculation politique. Au XIIIè siècle, les Florentins avaient chassé l'antique aristocratie et introduit un gouvernement de neuf hommes désignés par tirage au sort parmi les plus riches propriétaires. Et le gouvernement était renouvelé tous les deux mois. Ainsi, tous les gens importants pouvaient goûter au pouvoir, mais brièvement, afin que personne ne le détienne de façon permanente. Ce système était aussi irréalisable qu'idéaliste. Les riches commencèrent à utiliser leur argent pour biaiser le tirage au sort afin de s'assurer que les noms qu'ils souhaitaient accèdent au gouvernement. Des groupes de partisans

se formèrent autour d'eux. Des conflits politiques éclatèrent. Et, en 1433, Côme fut arrêté pour trahison. Il avait tenté de s'élever au-dessus de sa position, en achetant l'appui d'habitants de tous les quartiers de la ville, probablement dans l'espoir de prendre en main les destinées de la cité.

Grâce aux possibilités de corruption qu'entraîne une immense fortune, Côme échappa à la potence et s'en tira avec une condamnation à l'exil. Un an après, quand le banquier fut invité à revenir par un gouvernement qui lui était favorable et qui avait grand besoin d'argent, il entreprit de veiller à ce qu'à l'avenir les ministres tirés au sort soient toujours ses amis. Il abolit une ou deux lois qui rendaient difficiles certains types de prêt à intérêt, et il promut des membres de classes inférieures qui lui seraient fidèles contre d'autres membres de l'oligarchie dirigeante de la ville. L'usure éleva non seulement Côme au-dessus de sa position, mais aussi d'autres avec lui. C'était une révolution sociale en puissance.

Le banquier n'ignorait pourtant pas tout sentiment de culpabilité. Ayant " accumulé un certain poids sur sa conscience, comme la plupart des hommes qui gouvernent des États et qui entendent occuper le devant de la scène" , nous dit son premier biographe, Vespasiano da Bisticci, Côme consulta un client de sa banque, le pape Eugène IV, pour savoir comment Dieu pourrait " avoir pitié de lui et le laisser continuer à jouir de ses biens temporels" . Consacrez 10 000 florins à la restauration du monastère de San Marco, répondit le pape. Ce fut la première d'une longue et très généreuse série de rénovations, ainsi que d'investissements dans l'art religieux. Fait intéressant, Côme s'assurait toujours que les ecclésiastiques auxquels il donnait étaient les plus purs et les plus pauvres, ceux dont les prières auraient une valeur au ciel... En échange de ses dons généreux, Côme se vit accorder une bulle papale l'absolvant de tous ses péchés, bulle dont il fit graver le texte dans la pierre à San Marco. " Je ne pourrais jamais donner assez à Dieu pour l'inscrire comme débiteur dans mes livres de comptes " , remarqua humblement le banquier à propos de ses largesses. C'était pourtant le type de relation qu'il aurait préféré, de toute évidence. De son côté, tout en condamnant l'usure et en en redoutant les conséquences politiques et sociales, l’Église devint riche grâce au besoin qu'avait l'usurier d'acheter pardon et respectabilité. "

Extrait de l'article : " la mauvaise conscience mène au mécénat " Dossier " A quoi servent les riches ? " Magazine Books n°41, Mars 2013.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Cosme_de_M%C3%A9dicis


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