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Les Damnés -La lignée des Petrova – Chapitre 19

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

Klaus sortit rapidement de la chambre sans demander son reste. Il referma la porte derrière lui et s’adossa au mur le temps de faire le point sur ce qu’il venait de dire à voix haute. Désorienté par cet aveu qu’il ne s’était jamais autorisé, le vampire n’en revenait toujours pas de s’être laissé aller à ce genre de confidences et surtout de se sentir finalement aussi proche de ce fils qu’il ne connaissait que depuis quelques heures. Les yeux clos, la tête appuyée contre le mur, dans ce couloir froid plongé dans l’obscurité, il fut assailli par un détestable sentiment de solitude. De la chambre de Maïa lui parvenaient les paroles réconfortantes qu’un père murmurait à sa fille, de celle de Noura des gémissements étouffés lui firent comprendre que son frère n’était pas vraiment disponible pour une entrevue immédiate. Il se sentit soudain de trop entre ces murs. Comme la veille, une indicible envie de fuir l’étreignit. Furieux contre lui-même, il sortit dans le froid glacial et mit un maximum de distance entre lui et cette maison témoin et cause de ses faiblesses.

L’aube pointait déjà derrière l’épais brouillard qui avait recouvert la campagne, donnant aux quelques fermes qu’il croisait un aspect fantomatique. Il se dirigea vers l’une ces masses sombres aux contours flous qui se détachaient dans la blancheur hivernale. L’abondante fumée qui s’échappait de la cheminée témoignait du réveil récent de ces habitants. Klaus pénétra dans la cour encore déserte et s’approcha de l’une des fenêtres faiblement éclairée. A l’intérieur, il distinguait, au travers du givre qui recouvrait les carreaux, de vagues silhouettes  qui s’affairaient dans la cuisine.

Lorsque l’une d’entre elles sortit emmitouflée dans une épaisse capeline, Klaus, dissimulé derrière un tas de bois entreposé contre le pignon de la cabane,  la suivit un instant du regard. Avant que celle-ci n’ait atteint la margelle du puits vers lequel elle se dirigeait, il fut sur elle. Surprise, la jeune femme lâcha le seau qu’elle tenait.  Etouffant son hurlement de terreur de sa main, il l’agrippa et l’entraîna vers les bois. Là, à l’abri des regards, le vampire plaqua sa victime contre un arbre. Il ne précipitait rien, savourait le plaisir de sentir son instinct de prédateur reprendre le dessus sur ces sentiments répugnants qui le poussaient à faire et à dire des choses grotesques comme il l’avait fait plus tôt. Il contempla avec satisfaction le regard horrifié de la jeune femme lorsque son visage se métamorphosa à quelques centimètres du sien.  Il entendait les battements de son cœur s’accélérer, le sang affluer dans les veines de son cou délicat qu’il caressa du bout des doigts. Elle était à sa merci. Il tenait sa vie entre ses mains et ce sentiment de toute puissance était le seul qu’il voulait désormais ressentir.

Ces crocs affleuraient déjà le cou de la jeune femme qui se débattait inutilement lorsqu’il suspendit son geste. Une légère brise venait de les effleurer, charriant avec elle un parfum troublant et familier qui saisit le vampire. Il s’écarta aussitôt de sa victime tremblante d’effroi. Il resta un moment immobile, tenant toujours la jeune femme sous sa poigne, attendant que cette impression dérangeante ne s’évanouisse. Mais elle perdurait et lorsque le vampire planta violemment ses crocs dans la gorge de sa proie pour tenter de la chasser, elle se fit alors si insistante qu’il finit par relâcher subitement sa prise. Il se recula vivement, à nouveau troublé et déboussolé.

- Va-t-en et oublie tout cela, lui ordonna-t-il  en plantant son regard hypnotique dans le sien.

La jeune femme détala en trébuchant sur les racines. Resté seul, Klaus balaya fébrilement du regard les sous bois. Rien ne semblait troubler la quiétude de ces lieux qui semblaient encore  assoupis, enveloppés dans une brume épaisse. Il crut un instant que ses sens l’avaient à nouveau égaré. De colère, il envoya son poing contre l’arbre contre lequel il avait acculé sa victime. Sous l’impact, le bois craqua lugubrement et le tronc s’affaissa  sur les arbres voisins.

- Ça suffit ! Cesse ce petit jeu ! s’emporta-t-il aussi désemparé que furieux.

Son ordre ne reçut pour réponse qu’un écho lointain. Il se passa une main rageuse dans les cheveux et se maudit d’avoir céder si stupidement à ce genre d’illusion. Elle était morte et rien ne pourrait changer cela, malgré son désir inavoué de croire qu’elle était à leur côté plus tôt dans la forêt, qu’elle était là en ce moment. Les yeux rivés au sol, les poings si serrés qu’il s’en blessait les paumes, il ne parvenait pas à se résoudre à partir.

- Si tu es là montre-toi, murmura-t-il d’une voix à peine audible comme si, d’une certaine manière, il craignait que ce souhait ne lui soit accordé.

Les yeux clos, il inspira profondément et tenta de se raisonner. Tout cela était absurde, n’avait aucun sens. Il secoua la tête comme pour chasser ces aberrations de son esprit. Mais alors qu’il s’apprêtait à quitter cet endroit qui accentuait de plus en plus son malaise, il se figea soudain. Devant lui au travers de la brume, il lui sembla percevoir un infime mouvement qui agitait imperceptiblement le voile vaporeux. Il crut un instant que l’agression de la jeune femme avait rameuté les villageois.  Mais aucun bruit ne parvenait à  son ouïe fine.  Peu à peu, une vapeur lumineuse enveloppa cette ombre de plus en plus distincte. Elle semblait s’avancer vers lui mais Klaus n’en eût pas la certitude tant le brouillard qui l’enveloppait rendait ce qui l’entourait irréel.  Pourtant avant même d’avoir une vision plus nette de ce qui marchait dans sa direction, sa gorge se serra.

Elle s’arrêta à quelques mètres de lui. L’image, d’abord  transparente au point que les arbres derrière elle se dessinaient à travers les contours, se condensa suffisamment pour avoir l’apparence d’un corps et d’un visage. La silhouette ne se matérialisa pourtant pas totalement. Elle ressemblait à une esquisse aux contours noyés et à peine ébauchés, une apparition impalpable et aérienne. Malgré cela, il reconnaissait chaque détail de ce visage si familier qu’il n’aurait jamais cru revoir. Devant ses grands yeux bruns dans lesquels brillaient d’une lueur à la fois tendre et malicieuse, il baissa vivement les siens dans une tentative absurde et désespérée de lui dissimuler son trouble.

- Je savais que c’était toi. J’ai senti ta présence depuis le moment où j’ai mis les pieds dans cette maison, murmura-t-il d’une voix étranglée par une émotion qu’il parvenait avec peine à contenir.

- Je n’ai jamais été très loin, avoua-t-elle d’une voix qui semblait s’être insinuée en lui comme si elle faisait partie de son être.

Il en fut si surpris qu’il releva brusquement la tête pour s’assurer qu’elle se trouvait toujours là  et qu’il n’était pas en train de perdre totalement la raison. Il répondit au  sourire bienveillant qui s’était dessiné sur les lèvres entr’ouvertes d’Anya.

- Pourquoi ? Comment est-ce possible ?

- Il faut  bien que je garde un œil sur notre intrépide et inconscient de fils. Tel père, tel fils. Toujours à vous jeter dans les ennuis tête baissée, répondit-elle malicieusement.

Klaus lâcha un ricanement las :

 - Dit-elle…., ironisa-t-il. Il me semble que si tu avais été plus raisonnable que nous, je ne serais pas en train de parler à ton….

Sa voix se brisa et il ne chercha plus à contenir les larmes qu’il sentait lui monter aux yeux. Le désarroi du vampire toucha la jeune femme. Elle en oublia l’espace d’un instant qu’elle n’était qu’un esprit et avança une main vaporeuse vers la joue du jeune homme dans une vaine caresse réconfortante.

- Au moins, cela m’aura donné l’occasion de retrouver une dernière fois le Niklaus que j’ai connu il y a longtemps, murmura-t-elle avec regret et amertume.

En entendant ce nom qu’il haïssait plus que tout, Klaus se ressaisit et s’écarta brusquement de ce contact  qu’il ne sentait pourtant pas. Anya porta alors sur lui un regard emprunt de tristesse et d’incompréhension.

- Elijah et Noura n’ont pas renoncé à cette part d’humanité. Pourquoi t’obstines-tu à la repousser ?

- Parce- que la dernière fois qu’elle a refait surface, tu es morte. Je ne tomberai pas dans ce piège une deuxième fois.

Il garda le silence un moment avant de reprendre plus posément en plongeant son regard dans le sien:

- J’ai besoin de garder les idées claires pour empêcher Viktor de s’en prendre encore à Ivan ou Maïa et pour éviter que ta tête de mule de sœur ne fasse n’importe quoi, comme par exemple utiliser ce maudit livre à tort et à travers.

Anya hésita un instant. Elle ne devait pas intervenir dans le monde des vivants. Elle le savait. Et même si elle avait déjà enfreint la règle deux fois dans la même soirée, elle ne pouvait se résoudre à les laisser se démener et s’opposer en permanence sur la marche à suivre.

- Je veux que tu la laisses faire, lui ordonna-t-elle fermement.

Klaus lui jeta un regard perplexe.

- Tu es aussi folle morte que vivante, constata-t-il effaré.

- Il ne me reste plus beaucoup de temps alors écoute-moi, continua -t-elle en ignorant la remarque. Cette formule capable de vous détruire est bien dans le livre. Et vous devez absolument empêcher Noah de s’en approcher.

- Noah ? Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?

- Viktor et lui se sont associés pour récupérer le livre pour te tuer. Noura le sait grâce à Elijah mais ce qu’aucun d’eux ne sait, et pas même Viktor, c’est que Noah a des plans beaucoup plus personnels et que vous êtes tous en danger. Il ne doit surtout pas entrer en possession du livre sinon…

Le spectre s’interrompit tout d’un coup. Il sembla soudain à Klaus que son image se faisait plus vaporeuse. Un profond désarroi se peignit sur le visage de plus en plus translucide d’Anya. Il tenta dans un geste aussi vain que désespéré d’attraper sa main dans l’espoir de la retenir encore un moment mais ses doigts se refermèrent sur eux-mêmes sans rien saisir.

- Attends ne t’en va pas maintenant, supplia-t-il.

- Je ne suis pas censée être ici et encore moins intervenir.

Elle n’était déjà plus qu’une poussière lumineuse qui s’éparpillait, dissolvant  toute forme reconnaissable, lorsque Klaus crut l’espace d’un infime instant sentir un léger souffle effleurer ses lèvres. Au creux de son oreille, un murmure lointain lui chuchota ces mots que lui avait eu tant de mal à prononcer.

Elle disparut totalement, il était à nouveau seul.

***

Noura n’avait pas réussi à fermer l’œil ne serait-ce qu’un instant. Peut-être qu’inconsciemment, elle avait peur de rouvrit les yeux pour constater qu’il était à nouveau parti. La tête tournée vers Elijah, elle le regardait dormir depuis un long moment déjà.  Si, jusque là, la respiration régulière de l’originel l’avait rassurée et apaisée, elle  sentit monter, sans aucune raison, cette angoisse irrépressible d’être encore abandonnée par cet homme qu’elle aimait et dont l’absence lui serait maintenant plus que jamais intolérable. Le souvenir de son départ, quinze plus tôt, l’assaillit emmenant avec lui une sourde colère. Elle eut soudain  une envie irrépressible de le frapper malgré les moments exquis qu’ils venaient de passer. Elle eut envie de le frapper…et le frappa.

Le coup qu’elle lui asséna sur le torse le fit se redresser comme un diable dans sa boîte. Abasourdi par ce réveil brutal, Elijah inspecta d’un regard vif la chambre pour constater avec consternation que son agresseur n’était autre que la femme avec qui il venait de faire l’amour.

- Je peux savoir ce qui te prend ? l’interrogea-t-il vivement en se massant son torse endolori.

- J’ai l’impression que je vais encore me faire avoir et que tu vas encore me laisser en plan pour le suivre, répondit-elle en se redressant aussi.

Devant le désarroi qui venait de remplacer les sourcils froncés et butés, le vampire s’apaisa et prit son visage entre ses mains et tenta de la rassurer :

- Je ne partirai pas tant que tu auras besoin de moi.

Le regard de la jeune femme se durcit à nouveau. Elle chassa vivement ses mains et s’emporta :

- Mais ne dis pas n’importe quoi ! Il faudra bien que tu partes !

Dans un geste lent et las, Elijah s’adossa au montant du lit et la regarda avec un air qui en disait long sur sa totale incompréhension de la situation. Il se massa un moment la tempe droite en se faisant la réflexion que s’il avait été humain, il aurait probablement senti, à ce moment là, poindre une horrible migraine. Soit il n’était vraiment pas du matin, soit elle était particulièrement confuse …ou complètement folle.

- Ecoute Noura, commença-t-il aussi posément que possible. J’estime, sans vouloir me vanter, avoir fait des progrès certains dans l’art de comprendre ton mode de fonctionnement. Mais là je vais avoir besoin de quelques éclaircissements parce que je ne comprends absolument pas ce que tu essaies de me faire dire ou promettre.

Agacée d’être obligée de s’expliquer sur quelque chose qui lui semblait pourtant très clair, Noura soupira d’exaspération. Elle s’assit avec humeur en tailleur devant lui en faisant fi de sa nudité. Le tableau qu’elle offrait à  l’originel l’obligea à faire un effort considérable pour faire abstraction du reste de sa personne pour se concentrer sur le visage de la jeune femme devenu soudain grave et sérieux. Il se racla la gorge et l’encouragea à poursuivre d’un geste de la main.

- Je t’aime Elijah malgré toutes ces années, malgré tout ce qui s’est passé, commença-t-elle avec une telle spontanéité qu’Elijah en resta bouche bée.

La jeune femme ignora le regard médusé qu’il lui lança et poursuivit :

- Je t’aime mais je sais pertinemment que nous ne sommes pas destinés à vivre heureux pour l’éternité. Tôt ou tard, l’un de nous devra partir- elle inspira profondément avant de reprendre- Mais quand ce jour viendra, je veux que tu me promettes que ce sera parce que NOUS l’avons décidé et non parce que Klaus sera intervenu pour nous séparer.

Noura ou l’art subtil de commencer une phrase par des mots qui vous ravissent pour mieux vous achever dans la seconde partie. Elijah en était à la fois consterné et stupéfait même si ce n’était pas la première fois qu’elle lui faisait le coup. Le vampire était partagé entre un ravissement complètement niais, mais qu’il assumait totalement, devant son aveu si spontané et une profonde tristesse devant son analyse lucide de leur relation.

- Alors réponds ! Dis quelque chose ! s’impatienta la jeune femme.

Devant son air si grave qui contrastait franchement avec sa chevelure dénouée et constamment en pagaille et sa pose impudique, Elijah eut beaucoup de mal à considérer la situation avec tout le sérieux qu’elle méritait. La tentation de ne garder que le côté positif de son explication- à savoir les premiers mots- était grande. Devant les gesticulations d’impatience de la jeune femme, il ne put s’en empêcher.

- Excuse-moi, tu pourrais répéter. Je suis resté coincé sur tes premiers mots.

Elle émit un grognement de franche exaspération. Mais cette fois, il esquiva le coup qu’il vit fondre à nouveau sur lui. Il lui saisit le poignet et l’attira à lui réduisant à néant ses récriminations en plaquant ses lèvres contre les siennes. Prisonnière de ses bras qui ne lui laissaient que peu de marge de manœuvre, elle se laissa aller, se fit docile et langoureuse. Mais avant que leur étreinte ne les emporte à nouveau, elle s’écarta légèrement et planta son regard dans celui de l’originel. Devant la demande silencieuse mais instante qu’il y lut, Elijah finit par répondre :

- Je te le répète : je n’ai pas l’intention de partir dans l’immédiat et je ne laisserai plus Klaus se mettre entre nous.

Ce fut dit avec sincérité et reçut comme tel de la part de Noura. Pourtant curieusement, l’un et l’autre ne purent s’empêcher d’en douter.


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