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De l’envahissement progressif du langage courant par l’univers impitoyable des marques

Publié le 04 octobre 2013 par Artetmanieres @ArtetManieres

Logos

Quand on est une banque ou un assureur, qu’on est gavé de blé pour faire de la pub mais qu’on a pas envie de se payer une blonde avec un prénom de fruit rouge pour faire la belle dans des spots de vingt secondes entre le JT et l’épisode hebdomadaire de Joséphine Ange Gardien, il reste encore un espoir, une lueur au fond du tunnel, comme une étoile filante qui tracerait le chemin vers le succès : le « naming » pour enfin rejoindre Frigidaire, Caddie, Jeep et K-Way au panthéon des noms qui nous font brander.

Et Planus (lé) vit l’avoine en Orient, ou la quintessence du club des Marc

A force de mettre à disposition nos temps de cerveaux disponibles, on s’était habitués à ce que l’essentiel ne soit plus la santé mais dans Lactel, à ne plus manger mais fluncher et à ce que la perfection au masculin ne soit plus, étonnement, incarnée par votre serviteur mais bien par cet usurpateur de Gillette. Après tout ça, on aurait bien aimé retrouver le goût des choses simples (comme à Berlin !). C’était sans compter sur le monarque magicien qui voulait donner vie à nos envies et mettre notre beurre dans ses épinards. Et ben allez dire à Malabar qu’on en a marre ! A ce rythme là, la Champions League de foot, ce sera bientôt le tour d’Europe des lessiviers et des constructeurs de bagnoles. On ne peut plus nommer un stade sans avoir l’impression de se transformer en pub vivante. En même temps, il faut comprendre les municipalités qui en avaient ras-la-subvention de devoir exhumer 120 ans d’archives pour trouver trace d’un sportif remarquable natif de la commune qui leur permette de baptiser le stade. L’Allianz Arena, ça claque un peu plus que Stade de la route de Lorient non ?! Pareil pour les salles polyvalentes qu’on finissait immanquablement par baptiser de noms d’anciens résistants déportés. C’est sûr que pour les mariages, ça file une grosse ambiance à la fête d’attaquer le bal sous la halle Anne Franck !

K-Way tribute

Pourtant dans les années 80, on ne se posait même pas la question tellement on était fiers de démarrer sa mobylette© pour tracer jusqu’au premier abribus© montrer à ses potes son nouveau walkman©. Même dans l’intimité, comme on ne savait pas faire autre chose que des bombes à eau avec les durex©, ça finissait souvent avec des kleenex©, du sopalin© et du labello©, voire du chatterton© pour immobiliser le hamster :o). Mais à cette époque, on choisissait les marques qu’on voulait voir franchir le rideau rouge de la postérité. Maintenant, même les marques les moins glamour veulent absolument se faire une place dans le petit Robert (qui d’ailleurs est attendu depuis 1983 par ses parents à la caisse centrale du magasin). Moi je veux bien ouvrir mon cœur – et mon portefeuille – et y faire une place pour un iPad ou un MontBlanc (le stylo, pas la crème, ça tache !). Mais il va falloir me filer beaucoup de pognon pour que je finisse par développer un  amour immodéré en faveur de Lidl ou les pâtés Hénaff. Bientôt, ils nous feront une campagne de lolcats version taxidermiste pour qu’on like la page des Pompes Funèbres Générales.

Mon fils s’appelle Paul en hommage aux boulangeries

Transcendant les habituelles interpénétrations entre la vie des marques et la vie des hommes, certains ont fièrement décidé de s’engager sur la voie de la connerie universelle XXL au moment de choisir les prénoms de leur progéniture. Avant, les marques volaient leurs prénoms aux enfants, maintenant c’est l’inverse. La pauvre petite Mégane Renault (qui doit être grande maintenant) devra lutter toute sa vie contre des aprioris ineptes du genre qu’elle a la carrosserie qui sonne creux, qu’elle est un peu lente au démarrage, qu’elle est un peu juste sur les finitions. En espérant qu’elle n’ait jamais recours à la chirurgie esthétique sous peine d’entendre que ses plastiques sont de mauvaise qualité. Le seul avantage pour elle c’est qu’elle dispose d’un prénom évolutif, pouvant opter pour Laguna à l’âge adulte et pour Kangoo pendant ses grossesses futures et pour R18 quand elle serait trop vieille pour voyager et nécessiterait des vidanges trop fréquentes. Et encore, je vous épargne les joyeuses envolées des parents dans les pays où tout respect pour la décence patronymique a définitivement disparu. Quand en 2005, un père de famille avait baptisé son petit garçon Google, on avait pensé à une erreur… Un cas isolé. Mais ça s’est reproduit et ça sent fort la consanguinité. L’année dernière, les enfants martyrs étaient prénommés Facebook (pour qu’elle ait plein d’amis), Excel (au caractère pas très stable et qui pourrait finir en cellule) et Hashtag (qui a toutes les chances de se faire twitter). Et je sens bien que 2013 peut être encore meilleur… Le seul problème c’est que tant que le prénom est à la mode, ils ont l’air cons mais tendances. On en reparle dans dix ans ! La petite « Chatroulette », elle ne va pas se marrer tous les jours…

Gabriel de Calomnie

(image de couverture : (c) Lilian cité dans http://cyrman.blogspot.fr)



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