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Seven – Chapitre 5

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

~LA GOURMANDISE~

— Si tu comptes rester silencieuse en encore longtemps, cette soirée promet d’être mortellement ennuyeuse, mon cœur.

Caroline ignora la plainte de l’hybride et s’écarta de cette main autoritaire qu’il venait de poser en bas de son dos pour la guider dans la foule de plus en plus dense qui s’agglutinait sur les trottoirs de Bourbon Street. La nuit était tombée depuis quelques heures déjà. Elle avait espéré qu’après leur discussion du matin, elle pourrait échapper à la présence du vampire pour la journée. Elle rêvait encore toute éveillée. Elle commençait tout juste à savourer l’idée d’être tranquille jusqu’au lendemain quand il avait frappé à sa porte vêtu d’un costume sobre mais élégant pour l’inviter à sortir. Inviter ou exiger, chez Klaus la limite était si tenue que Caroline n’avait pas vraiment vu de différence. Elle avait commencé par refuser, prétextant, faute d’une meilleure excuse, une migraine atroce. L’argument avait fait hausser un sourcil moqueur à l’hybride. Il l’avait chassé d’un ricanement et avait répliqué qu’elle pourrait lui servir ce genre de salade plus tard dans la soirée mais que pour l’heure, migraine ou pas migraine, elle irait écouter du jazz avec lui. Leur destination de la soirée rassura un tant soit peu Caroline. Un endroit bondé de monde était un compris acceptable pour ne pas se retrouver en tête à tête avec lui.

C’était du moins ce qu’elle avait cru avant de se retrouver au milieu de cette cohue à travers laquelle qu’ils peinaient à se frayer un chemin. La proximité avec ces humains qui la frôlaient et la bousculaient parfois ne fit que lui rappeler ce manque de sang qui se faisait de plus en plus oppressant au fil des heures. Comme elle s’y attendait, Klaus n’avait pas fait en sorte de pourvoir à ses besoins, espérant sans doute qu’elle finirait par se nourrir comme un vampire était censé le faire. Elle était parvenue à faire taire cette faim qui la tenaillait mais l’odeur enivrante qui la saisissait parfois au contact des passants mettait de plus en plus à mal sa volonté. Il devait s’en douter. Elle en était certaine. Tout comme elle était certaine qu’il se délectait de cette situation qu’il avait sciemment provoquée. Mais elle ne céderait pas ! Pas plus sur ce point que sur cette attirance complètement insensée qu’elle éprouvait pour cet être abjecte.

Ils traversèrent la rue encombrée par des automobilistes inconscients, bloqués par les fêtards qui investissaient également le bitume et traversaient où bon leur semblait. Klaus lui désigna l’enseigne d’un club à quelques mètres d’eux dont l’entrée était gardée par un vigile. L’endroit portait un nom à consonance française que Caroline ne parvint pas à déchiffrer. Elle lui aurait demandé la signification si elle ne s’était pas promis de limiter au maximum les échanges verbaux avec lui. Manifester sa curiosité et son intérêt gargariserait l’hybride et c’était précisément ce qu’elle voulait éviter. En gardant le silence, elle espérait bien le décourager et rentrer ainsi à l’hôtel rapidement. Pourtant, à peine le seuil de l’établissement franchi, elle se trahit. Elle n’avait pu réprimer une expression admirative un peu enfantine pour le lieu et qui, à son grand désespoir, n’échappa pas à Klaus. Elle avait l’impression d’avoir tout d’un coup atterri dans une autre époque tant l’endroit luxueux semblait figé dans le temps. Le thème de la soirée était les années 20. Les clients installés sur des chaises de bistrot avaient pour beaucoup joué le jeu. Les hommes portaient des costumes et des feutres qui leur donnaient l’air de sortir de films de gangsters tandis que les femmes, dans leurs robes droites et courtes, brandissaient des porte-cigarettes qu’elles agitaient avec des manières délibérément exagérées.

La salle était étroite et bondée. Klaus lui saisit la main et l’entraîna entre les petites tables rondes jusqu’à l’arrière salle d’où s’échappaient les notes mélancoliques d’un morceau de jazz, joué par un orchestre presque invisible de l’entrée. Leur progression était lente et laborieuse. Caroline en profita pour admirer la décoration des murs lambrissés tapissés de portraits de jazz men, sans doute célèbres, mais dont elle ne connaissait aucun visage. Il les connaissait certainement lui. Peut-être avait-il croisé ou rencontré quelques uns d’entre eux. Il lui présenta une chaise à quelques mètres seulement de la scène où un quartet emplissait la salle du son de leurs instruments. La table avait dû être réservée. Elle était la seule encore libre alors que beaucoup s’agglutinaient debout près du bar et des piliers qui soutenaient un étage supérieur. Caroline prit place, légèrement gênée par ce traitement de faveur qui leur valait des coups d’œil envieux ou agacés des moins chanceux. Klaus avait l’air au contraire à son aise. Tandis qu’elle tâchait de se concentrer sur les musiciens, elle ne pouvait faire abstraction de ce regard bleu qui ne la quittait pas une seconde. Il fit glisser sa chaise pour s’approcher d’elle. Caroline fit semblant de ne rien voir.

— Tu aimes cette musique ? lui susurra-t-il au creux de l’oreille pour couvrir les notes aiguës du saxophone qui venaient de s’élever.

— Je ne sais pas. Je n’y connais rien.

Cet aveu lui fit mal. Jamais depuis qu’elle était sortie de Mystic Falls, elle ne s’était sentie aussi stupide et ignorante. Là-bas, elle était dans son élément. Elle connaissait les règles de son petit monde, ne se posait pas de questions. C’était inutile tant la force de l’habitude avait teinté ce qui l’entourait d’un voile uniforme qui la rassurait et apaisait ses craintes. Les mêmes amis depuis l’enfance, les mêmes petits amis, les mêmes rues, le même lycée et malgré tous les bouleversements qui avaient eu lieu dans leurs vies, tous s’ingéniaient à faire en sorte que rien ne changeât. Là, tout était différent, le moindre détail la rappelait à sa méconnaissance du monde extérieur : ces foutues fleurs sur le balcon, les titres des morceaux de musique, la tête des artistes, le nom français du club…

— Ferme les yeux et écoute, lui ordonna-t-il.

Elle lui lança un coup d’œil en biais en se demandant quelle entourloupe il lui préparait encore. Il insista et elle finit par obtempérer. Après tout, elle ne craignait pas grand-chose au milieu de cette foule.

 — Concentre-toi d’abord sur la trompette. C’est l’instrument roi, qui imprime la mélodie et mène l’ensemble. Ensuite sur la clarinette. Elle tisse les réponses en contrepoint. Tu y es ?

Elle suivit ses instructions et opina de la tête.

— Maintenant, le saxo qui se glisse dans la trame mélodique et pour finir la contre basse qui marque la cadence régulière et soutient les temps forts.

Elle se laissa un moment emporter par la mélancolie du morceau avant de rouvrir les yeux.

— Alors ? s’enquit-il.

— Alors…je n’aime pas cette musique.

Son aveu spontané arracha à l’hybride un franc éclat de rire.

— Moi non plus à vrai dire, confessa-t-il à son tour en se rejetant sur le dossier de sa chaise.

Elle sourit malgré elle. Il avait l’air détendu ce soir, loin du sale type arrogant qu’elle côtoyait depuis son arrivée. Ses changements d’attitude étaient déconcertants. Elle ne se les expliquait toujours pas. Tout comme elle ne comprenait pas ses propres réactions à son encontre. Il la révulsait la plupart du temps mais la troublait immanquablement  quand ils se retrouvaient en contact même tenu comme le matin-même dans le bar de l’hôtel.

Un couple de danseurs se leva à la table voisine et investit l’espace entre les tables et la scène. Ils donnèrent l’exemple : d’autres les imitèrent. Klaus se leva et lui présenta une main galante pour l’inviter à faire de même. Elle fixa cette dernière un instant, hésitante mais aussi amusée devant l’ironie du sort : elle avait dansé avec cet homme qu’elle détestait, plus souvent qu’avec quiconque. Elle accepta et se laissa guider sur la piste de danse minuscule sur laquelle les couples se frôlaient immanquablement. La musique triste et langoureuse favorisait les mouvements lents et les rapprochements. Elle garda malgré tout ses distances avec son cavalier, consciente de l’image raide et froide qu’elle imposait. Il ne fit aucune remarque. Sa main posée sagement sur ses reins ne tenta pas de réduire cette distance. Pourtant, au grand étonnement de l’hybride après quelques pas de danse, elle se rapprocha soudain et vint blottir son visage au creux de son épaule.

Il ne tarda pas à comprendre la raison de ce brusque changement. Une odeur familière venait de lui parvenir. Une fragrance tenue, presque imperceptible au milieu de la chaleur moite et chargée de l’endroit. Un bandage barrait la main de l’homme qui dansait derrière elle. L’odeur du sang l’avait atteint comme une gifle. Elle avait senti les veines de son visage se dilater, ses crocs percer malgré ses efforts pour contenir ses instincts. Elle tentait de les dissimuler aux yeux de tous ces danseurs qui les entouraient, l’oppressaient par leur proximité. Une plainte lui échappa. La main réconfortante de Klaus dans ses cheveux vint l’encourager à trouver refuge contre lui avant de l’entraîner hors de la piste. Elle se laissa conduire, le visage baissé, mortifiée d’être incapable de se maîtriser. Il la mena par un étroit couloir dont la fraîcheur contrastait avec l’étuve qu’était la salle. Quand il la lâcha, elle prit appui contre le mur, le visage entre les mains, feignant un malaise dès que quelqu’un passait à sa hauteur. Elle entendit confusément la voix de Klaus. Il la rejoignit quelques secondes plus tard pour l’entraîner dans les toilettes du club, vidées par ses soins de ses occupantes. Il ferma le verrou derrière eux et resta adossé à la porte tandis qu’elle s’aspergeait le visage d’eau froide tant et si bien qu’il crut un instant qu’elle tentait la noyade pour se sortir de ce mauvais pas. Après un nombre incalculable d’ablutions, elle releva enfin la tête et soupira de dépit en découvrant son reflet dans le miroir. Ses traits vampiriques avaient disparu mais son maquillage avait coulé, obscurcissant ses yeux clairs bouleversés.

— Tout cela, c’est de ta faute ! Je te déteste !

Cela, il l’avait vue venir à des kilomètres.

— Je t’ai offert un petit déjeuner ce matin, tu n’en as pas voulu. Je n’y peux rien, se dédouana-t-il  avec un air faussement innocent qui finit de la faire sortir de ses gonds.

Elle chiffonna la serviette de papier dont elle s’était servie pour s’essuyer et lui lança au visage. Un geste aussi puéril et qu’inutile qui la consterna elle-même et qui lui valut un éclat de rire des plus horripilants de la part de l’hybride. Furieuse, elle tenta de le dégager de devant la porte pour échapper à cet air arrogant qui venait de refaire surface. Elle s’énerva sur le verrou qui semblait être de mèche pour lui pourrir la vie. Quand elle parvint enfin à l’ouvrir, la porte qu’elle avait entrouverte se referma brutalement. Elle se trouva prisonnière des bras du vampire dont les deux mains appuyées fermement sur le battant empêchaient toute fuite. Elle sentait son torse collé à son dos. Cette soudaine proximité la troubla à nouveau. Elle s’apprêtait à lui coller son coude dans les cotes pour s’en dépêtrer lorsqu’il lui présenta son poignet.

— Il y a beaucoup de monde dehors. Tu vas devoir traverser le club et retourner à l’hôtel au milieu de la foule, tenta-t-il de la convaincre en approchant davantage son bras de sa bouche.

Elle détourna la tête avec obstination.

— J’ai eu tort. Tout est de ma faute: je l’admets. S’il te plaît Caroline…

Elle se mordit la lèvre jusqu’à en éprouver de la douleur. Sa voix grave au creux de son oreille, ses bras qui s’étaient refermés sur elle, son sang qui pulsait dans les veines de son poignet firent vaciller sa volonté. Elle planta ses crocs dans sa chair sans le moindre tact. Le liquide âpre envahit sa bouche et se répandit dans ses veines, réveillant une force nouvelle qui la poussait à affermir sa prise et à enfoncer plus brutalement encore ses crocs. La morsure surprit le vampire. Son poing se contracta tandis qu’elle se nourrissait comme si elle voulait le vider de tout son sang. Elle s’appuya, alanguie, contre lui. Il savoura ce moment inespéré humant le parfum de ses cheveux qui caressaient son visage, se délectant du contact de ses lèvres exigeantes qui ne lâchaient pas prise. Il enserra sa taille de son bras libre pour la maintenir contre lui. Elle se laissa faire. Ce consentement implicite éveilla à nouveau ce désir irrépressible de prendre possession de ce corps pressé contre le sien. Il se libéra de cette bouche avide pour mieux s’en emparer. Il la retourna d’un geste brusque. Plaquée à la porte derrière laquelle s’impatientait les clientes du club, Caroline eut à peine le temps de voir la lueur sans équivoque qui brillait dans le regard de l’hybride. Ses lèvres gourmandes happèrent les siennes. Leurs respirations haletantes se mêlèrent dans un gémissement étouffé. Encore grisée par le sang de l’hybride, les sens de la jeune femme semblaient plus aiguisés que jamais. Elle avait conscience de chacun centimètre de ce corps collé au sien, de son odeur enivrante, du goût de sa bouche auquel se mêlait encore celui de son sang. Elle entrouvrit la sienne quand il força la barrière de ses lèvres pour l’inviter à un baiser profond et langoureux. Elle se surprit à y répondre sans retenue et à aller au devant de ses caresses qui dessinaient ses courbes avec lenteur comme s’il voulait imprimer chacune d’elles dans son esprit et se les approprier. Alarmée, par ce poids délicieux qui naissait entre ses jambes, Caroline tenta de le repousser pour reprendre un tant soit peu ses esprits. Klaus chassa ses mains qui se pressaient sur son torse et se contenta d’abandonner ses lèvres pour parcourir de baisers ses épaules moites. Son souffle haletant effleura son oreille. Les hanches de l’Originel se pressèrent sans équivoque contre les siennes, ne laissant que peu de doute à la jeune femme sur son propre désir.

— Dis-moi oui, Caroline…

Sa voix rendue rauque était comme un murmure à la fois inquiétant et excitant. Un frisson la parcourut malgré la chaleur qui régnait dans l’endroit exigu et exacerba une envie presque douloureuse d’accéder à sa demande. Pourtant, quand elle sentit ses mains fermes et possessives remonter le long de ses jambes, la peur la saisit. Qu’est-elle en train de faire ? Elle devait avoir perdu l’esprit. Elle était sur le point de céder à cet homme impulsif et imprévisible qui n’hésiterait pas une seconde à s’en prendre aux siens pour obtenir ce qu’il voulait. Elle stoppa la progression de ses caresses qui affleuraient maintenant la lisière de ses sous-vêtements et le repoussa cette fois avec conviction.

Ce qu’elle lut alors l’espace d’une seconde dans le regard de l’hybride la paralysa. Il sembla déconcerté et blessé. Mais ce ne fut qu’une expression fugace. Son impassibilité froide reprit le dessus. Il la toisa froidement :

— Et là, qui se joue de qui Caroline ?

Le ton dur et incisif lui fit baisser les yeux de confusion.

— Je ne peux pas. Je suis désolée, murmura-t-elle.

Klaus peina à contrôler cette colère emprunte de déception qu’il sentait peu à peu grandir devant le refus obstiné de la jeune femme. Quel qu’ait été son but, elle venait de le blesser plus qu’il n’aurait voulu l’admettre.  Il préféra battre en retraite avant de faire ou de dire quelque chose qu’il regretterait. Elle s’écarta pour le laisser passer. Quand il fut sur le seuil, il se retourna vers elle une dernière fois.

— Rentre chez toi Caroline et retourne à ta petite vie d’étudiante.  Il n’y a plus aucun accord entre nous.


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