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Adeline au son du diapason

Par Arielle

rose-musique.jpg Le métronome guidait ses mains sur le piano, révélant à sa petite cloche interne qu’il indique sans balivernes le tempo. Elle se plaisait dans cette chambre isolée près de l’entrée, juste avant la forêt vierge qui illustrait le long couloir et où elle imaginait des rythmes endiablés. Tapotant dans cet univers où les collections d’instruments de musique à cordes, de pipes et de peintures à l’huile ou au couteau ainsi que les dessins au fusain et à l’encre de chine de son père, s’affichaient fièrement. Il était un artiste dans l’âme. Il peignait tout ce qu’il voyait, il collectionnait les guitares, violons, mandolines et banjos dont il jouait en virtuose sans même connaître le solfège. Le soir à la maison, tournaient en boucle sur le phonographe des soixante-dix-huit tours de Sydney Bechet ou encore de Georges Brassens. A la radio, on écoutait Maurice Chevalier, Charles Trenet, Frank Sinatra.
Adeline a donc été élevée au vibrato et sa corde sensible n’a cessé d’être taquinée.
Adolescente, elle était émerveillée par Isabelle, sa camarade de classe, virtuose passionnée de doubles-croches que ses doigts fins dirigeaient comme un vrai chef d’orchestre. Chaque passion nous amène à rencontrer des personnages tout autant enflammés : nous sommes maintenant en pleine période hippie et Adeline en compagnie de sa petite sœur, parcourt les festivals de pop et de folk, une fleur dans les cheveux et bien loin de la « petite fleur » de Sydney. Les trompettes et saxophones sont assourdis par l’arrivée des guitares électriques et des pédales Wah-Wah, les cabarets et jazz-bars n’intéressent pas la nouvelle génération.
Nouvelle génération qui grandit fort heureusement et n’oublie pas ses racines, son éducation. Adeline fonde un foyer et se fait plaisir chaque été par un séjour en bord de mer avec ses enfants. Elle est plus que jamais fondue de musique et s’offre le festival de Lorient où elle découvre les danses et les chants celtiques, les Fest-noz et retrouve avec beaucoup de bonheur  cette ambiance chaleureuse d’un orchestre à proximité d’une table de bistrot. Elle aime ce contact avec les musiciens, elle se régale et revoit avec délectation ce violoniste qui la charmait un soir dans un restaurant russe aux lumières tamisées ou encore ce groupe qui jouait du jazz manouche pendant qu’elle se léchait les babines devant une bonne ratatouille méridionale.
Elle décide d’aller à la découverte de tous les genres locaux, elle se rend en Languedoc et apprécie les excitants chants occitans, elle se remémore ses vacances en catalogne lorsqu’elle était petite et qu’elle dansait la sardane, elle se promène aussi aux « Francofolies » de La Rochelle où les sons s’échappent jusqu’au-dessus des remparts et rejoignent le ballet des étoiles dans une nuit bleutée où dansent les cuivres et cymbales. Le ciel ressemble alors à une partition où les astres sont des clefs de sol. Dans sa maison, du soir au matin et du matin au soir, coule une musique de fond, elle cherche visiblement le style qui l’envoûtera à nouveau.
Son amie Sylvie l’emmène en boîtes de nuit où elle a quelques potes branchés mais ce n’est pas encore ça, Adeline se lasse jusqu’au jour où l’occasion faisant le larron, elle reçoit une invitation pour écouter une nouvelle chanteuse jazzy au quartier Saint Germain à Paris. Elle pénètre dans une cave voûtée où on l’invite à s’asseoir à un guéridon nappé de rouge. Ça discute, ça trinque et ça rit. Ici, point de cravates, de jabot ni de gants, tout le monde se ressemble un peu et cherche néanmoins à se démarquer. Ça sirote son verre tandis que les artistes nous entrainent dans un monde de libertés, d’improvisations prenant aux tripes. Dans cette taverne enfumée, les Jazzmen font un tabac. Une musique comme ça, ça se vit, ça entre par une oreille et ne veut plus en sortir. La chanteuse à la voix sensuellement grave peut conquérir tous les cœurs et elle sait déambuler entre les tables dans sa robe fendue jusqu’aux mollets. Adeline est séduite par cette atmosphère qui l’entraîne vers d’étranges univers où seul le swing est roi.
Une invitation ne venant jamais seule, elle découvre le festival de jazz en Val d’Oise… Vaste programme ! Il y en a pour tous les goûts. Elle était loin de s’imaginer que le jazz pouvait être rock, classique et même déambuler en fanfares dans les rues pavés de ces charmants villages de vieilles pierres et jusque dans les églises. Elle veut tout connaître de cette musique. Il y a même des formations sur les péniches, quel régal ! Au son du jazz manouche, elle sait qu’elle a fait bonne touche. Oui ! C’est ce style trépidant qu’elle préfère avec ses solos passants d’un joueur à l’autre. Bravo bravo bravo ! A-t-elle envie de clamer.
Mais qui sont donc ces illustres personnages qui sont capables de réveiller en nous moult diablotins enfouis, d’aller chercher dans notre ego tous nos désirs les plus fous, de titiller notre libido car oui, tous les sens sont en alerte et la jouissance est omniprésente à l’écoute du jazz. C’est une musique à émouvoir les plus frigides, à les dérider à leur propre insu, à mettre le feu dans les âmes !
Chauds, chauds les marrons chauds : l’hiver a installé ses quartiers et Adeline passe ses soirées à regarder des films et vidéos sur la vie des plus grands jazzmen. C’est ainsi qu’elle découvre que Sydney Bechet était un bagarreur au fort caractère et qui cependant a désormais son buste dans un jardin du sud de la France : ce sera l’une de ses prochaines destinations. Quant à Duke Ellington, c’est grâce à un incident de baseball qu’il est orienté vers le piano qu’il pratique avec peu de fougue d’ailleurs car tout ce qui l’intéresse, c’est de jouer dans la rue avec ses copains. Ah ! Ces artistes, ces génies qui bien souvent n’aiment pas les études,  sont de grandes leçons pour l’humanité. Adeline est fascinée et encore plus par le grand Django Reinhardt, le manouche et sa façon de jouer dans un style si particulier, car gravement blessé à la main dans l’incendie de sa roulotte et perdant l’usage de deux doigts, il lui a bien fallu s’adapter. Il n’était pas question de lâcher sa passion ! En fin de compte, c’est plutôt lui qui a dompté l’instrument, trouvant un sens à ce terrible accident. Et que dire du si généreux Louis Armstrong aux lèvres abimées par sa trompette tant il s’y donnait et qui fit même chuter les Beatles au top du hit-parade en mille neuf cent soixante-quatre ?
Mais revenons-en au sud de la France. C’est là qu’Adeline passera ses prochaines vacances. Avec sa vieille guimbarde, elle se rend à Six-Fours près de Toulon. Le lieu en lui-même est déjà un appel à la joie, Adeline profite bien, découvrant des sites merveilleux. Il fait très chaud et la plage de sable fin avec son air marin devient indispensable pour s’hydrater convenablement. C’est ainsi qu’elle fait une halte au Brusc, charmant petit port de pêche aux couchers de soleil incomparables. Tiens ! Y aurait-il un spectacle ce soir ? Toutes ces chaises installées près de la jetée sont un appel au peuple. Adeline se renseigne et effectivement ça va swinguer en bord de mer, on attend un orchestre de jazz. Jazz ? Vous avez dit jazz ? Adeline est tout aussi comblée qu’impatiente que la nuit tombe avec son chapelet d’étincelants saxophones se mêlant à la ronde des étoiles.
Etoiles, stars… Il n’y a qu’un pas. Adeline flâne et attend, humant les bonnes odeurs de fritures qui envahissent la place. Petit à petit, la foule arrive et la petite ville s’habille de fête. Du jazz à flots, des flots près du jazz, la musique flotte au-dessus du port. Envoûtante nuit noire, jazz is black ! Adeline est portée par les notes et son âme vagabonde. L'immensité donne à croire au "sans faute", plus une mouette ne rit à la ronde. Face à la jetée ses pieds ont le blues ! Elle admire, elle s'emplit des délices de la nuit. Soudain la batterie s'enflamme :
Un concert, un solo....que dis-je ... Un délire la prend aux tripes : ce petit homme saute, virevolte, il est branché sur cent mille volts ! Son tam-tam, ses baguettes, rien ne lui résiste. Toute la ville, le cœur en liesse, tape du pied sur le macadam. Chaleur moite et contrebasse, merveilleuse odeur de sucre et jamais de marée basse.
Tendre Brusc, brusque joie !!!
La soirée se termine par un pétaradant feu d’artifice où Adeline, encore en proie au solo du batteur, voit s’élancer dans le ciel les feux de Bengale… en rythme. Ça part dans tous les sens, là aussi il y a une belle orchestration. Elle entend même des roulements de tambours et c’est le bouquet : voici que retombent en gouttelettes toutes les notes envolées, sous forme de palmiers la baignant dans un monde d’exotisme. Elle se laisse porter par la foule qui décidément n’a pas l’intention d’aller se coucher. Elle suit le mouvement, tout son être vibre encore.
Au-dessus de la mer endormie, flotte un air jazzy. Quelques barques se dandinent tandis que le phare cligne près de la digue. Adeline respire à fond les baffles et retourne en ville. Elle s’assied à une terrasse de café et, comble du bonheur, commande… un tango bien frais.


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