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Mr. Nobody

Par Tibo75
Mr. Nobody
lundi 07 octobre 2013
Mr. Nobody fait partie de ces films auxquels j’accroche tout de suite et je finis par les noter quatre étoiles en me disant qu’il faudrait que je les revoie. Pourquoi les revoir ? Probablement parce que je n’ai pas saisi toute leur complexité ni leur message du premier coup. Mais c’est peut-être là que le bât blesse, à force de vouloir multiplier les messages, le cinéaste ne dépasse pas le rase-mottes ; c’est ce que j’ai souvent écrit à propos de Woody Allen. Cette suite de « concept droping » peut facilement dériver vers le pseudo intellectualisme. Ces films ne laissent que peu de temps pour respirer, digérer un peu comme si on lisait les aphorismes de Nietzsche à la chaîne sans prendre le temps de faire une courte pause entre chacun de ses petits paragraphes pour en apprécier toute la finesse. Les longs plan séquences de Tarkovski ou d’Angelopoulos (encore eux !) sont au contraire un moyen de ne pas finir en complète asphyxie. D’un autre côté je suis le premier à dénoncer les livres monoconceptuels ; les auteurs arrivent à tirer quelques centaines de pages d’une seule idée. C’est peut-être un peu par jalousie, j’ai du mal à broder, pour moi chaque mot compte. Je préfère la façon de boire le cognac de Talleyrand : « On prend le verre, hume les parfums, on repose le verre et puis on en parle ». Du moins c’est mon idéal car il m’arrive aussi de pratiquer la lecture au kilomètre, c’est surtout dû à ma grande gourmandise et je regrette par moments de rater les meilleures saveurs.
Il est bien difficile de trouver l’équilibre entre l’orgie et la contemplation. Je ne sais pas si je peux regarder pendant une heure le jardin zen de Ryoan-ji, compter chaque raie tracée dans les graviers, regarder un à un les trois amas de pierre et de mousse mais je sais qu’en le quittant ma frustration était grande, je n’étais pas seul. Le processus associatif est lent à mettre en place, en tout cas pour moi, savoir se libérer des stimuli environnants pour concentrer sa conscience sur ces quelques cailloux me demande un sacré effort.
Bien sûr le film tourne autour d’un de mes thèmes préférés : le déterminisme et c’est pourquoi il m’a plu. A ce thème s’accroche les concepts d’augmentation de la complexité, de la causalité, de l’immortalité de la matière. Les petites séquences où Nemo explique l’entropie, la création concomitante du temps et de l’univers sont plutôt pas mal faites. Même si je pense qu’il aurait pu éviter l’allusion à la théorie des cordes qui a dû perdre pas mal de spectateurs. On ne se sent pas intelligent parce qu’un film débite des termes soi-disant intelligents mais parce qu’on le comprend.
J’ai déjà écrit sur le déterminisme à propos de l’excellent film de Kieslowski : « Le hasard ». Il commence comme « Mr. Nobody », la destinée du héros dépend du fait qu’il arrive ou pas à attraper un train. Mais il va beaucoup plus loin que « Le hasard » qui est plutôt marqué par un pessimiste comme dans une tragédie grecque. Le libre-arbitre est complètement gommé, tous les chemins mènent à la même issue dramatique comme si ce qui se passait entre le point de départ et de fin n’étaient que des stériles gigotements. « Mr. Nobody » nous embrouille volontairement mêlant le rêve à la réalité et à la fin on en sait plus si tout ceci n’était pas les mondes crées par un adolescent comateux. Si ma propre réalité n’est pas une réalité alors pourquoi mon rêve ne serait pas une réalité aussi valable que celle qui tente de s’imposer à mes yeux. Et on revient encore et toujours à Platon. Toutefois, je pense que le cinéaste aurait pu s’affranchir de passer trop rapidement d’une séquence à une autre, comme pour expliquer que tout ceci n’est pas vraiment simple. Ou bien était-ce pour illustrer un nouveau concept, sous-jacent, qui transpire à travers toutes les images du film : les univers parallèles. Ces mondes se séparent lorsque le petit garçon hésite entre suivre sa mère ou rester avec son père. Ils déroulent alors chacun leurs fils à partir de cette causalité initiale. La vie n’est alors qu’une suite de déterminismes ponctués de quelques choix ou plutôt d’un seul choix initial. Chacun de ces univers est bien réel. Ou bien encore ce film ne serait-il qu’un prétexte pour illustrer un moment de libre-arbitre parmi tant d’autres rompant ainsi complètement avec le déterminisme ? C’est la fin qui permet de saisir la pensée du cinéaste : Nemo âgé dit avec la voix du petit enfant « Aux échecs, on appelle ça le Zugzwang, quand le seul coup valable pour s'en sortir... serait de ne pas jouer ». J’ai pu penser alors que balance penchait alors complètement du côté du déterminisme. Maintenant, un jour après avoir vu le film je ne sais plus trop. Et c’est cela qui me fait hésiter dans mon jugement un peu comme comme pour « The fountain » d’Aronofsky qui de visionnage en visionnage m’a fait écrire tout et son contraire, une fois je criais au génie et la fois d’après à l’honteuse supercherie intellectuelle.
La leçon de tout ça ? Ne pas confondre complication et complexité. Les problèmes abordés sont complexes, la complication ne sert qu’à les rendre plus inintelligibles. A vouloir se prendre pour Kant, le cinéaste glisse irrémédiablement vers Woody Allen et ça c’est mal ! Je lui conserve néanmoins ses quatre étoiles car il m’a permis de passer quelques heures agréables notamment en écrivant ces quelques lignes même si j’ai l’impression de ne pas avoir avancé d’un millimètre dans ma réflexion.

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