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Les Damnés: La lignée des Petrova – Chapitre 21

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

Recroquevillée dans un fauteuil devant l’âtre de la cuisine, les bras encerclant ses genoux relevés, Noura aurait voulu disparaître dans un trou de souris et ne plus entendre les éclats de voix des deux frères qui lui parvenaient de la grange. Elle s’attendait à ce qu’Elijah ne se laisse pas facilement convaincre mais la colère qu’elle percevait dans sa voix et qu’elle ne lui avait jamais connue ne manqua pas de l’inquiéter sérieusement.

- Que se passe-t-il dehors ? s’inquiéta Milan en entrant dans la pièce.

- Klaus est en train de mettre Elijah au courant de ce que nous allons faire, bredouilla-t-elle sans oser regarder son beau-frère qui n’allait certainement pas manquer de se révolter lui-aussi contre cette idée.

Milan fronça les sourcils et se passa une main lasse sur le visage, anticipant déjà une mauvaise nouvelle.  Il prit place sur un tabouret face à elle et considéra un instant la jeune femme. A cette minute, le vampire et la sorcière qu’elle était ressemblait plutôt à une gamine surprise à faire une ânerie et qui attendait la sentence imminente.

- Si par « nous », tu entends Klaus et toi, je crains le pire. Raconte-moi, l’encouragea-t-il sur un ton bienveillant.

Elle hésita un instant puis se lança. Plus elle avançait, plus son débit verbal s’accélérait et plus Milan avait du mal à suivre les explications alambiquées qu’elle lui fournissait. Mais une chose lui parut extrêmement clair et ce dès les premières phrases : elle était définitivement devenue folle. Les idées loufoques de la jeune femme lui avaient souvent donné  l’impression d’avoir eu à sa charge trois enfants et au lieu de deux. Mais aussi fantasques qu’elles lui apparaissaient au premier abord, il devait bien reconnaître qu’elles les avaient sortis bien souvent d’embarras et Milan avait appris au fil des années à se fier à ce mode de pensée un peu particulier mais qui se révélait beaucoup moins dangereux que l’impulsivité d’Anya. Mais là, c’était différent : cela lui paraissait hasardeux et tout simplement risqué, tout à fait à l’image de ce qu’aurait pu faire sa sœur. Elle avait terminé depuis un moment mais Milan ne semblait pas réagir à ses propos. Le front soucieux et le nez baissé sur le bout de ses bottes, il gardait le silence.

- On parle de l’homme qui a tué Anya et qui a failli en faire de même avec Ivan. Est-ce que tu t’en rends compte, Noura ?

Elle n’eut pas l’occasion de répondre. La porte d’entrée de la cuisine s’ouvrit brusquement sur un Klaus, furieux, maugréant entre ses dents contre son entêté de frère qui manifestement était resté dans la grange. En voyant les deux paires d’œil interrogateurs braquées sur lui, Klaus se ressaisit et s’éclaircit la gorge avant de déclarer sur un ton qui se voulait rassurant :

- Je crois qu’il l’a légèrement mal pris mais je pense l’avoir presque convaincu, affirma-t-il avec aplomb et mauvaise foi en ignorant le vacarme que fit la porte de la grange qu’Elijah venait de refermer brutalement derrière son frère.

- Vraiment ? Moi, je crois que je n’aurais pas pu faire pire moi-même ! Je n’aurais jamais dû te laisser lui parler ! s’emporta Noura en se relevant brusquement.

La jeune femme le bouscula au passage et sortit en trombe de la maison. Vexé, Klaus resta sur le bas de la porte et continua à  fusiller cette dernière du regard bien après que Noura la lui ait claquée au nez.

- Quelle ingrate ! lâcha-t-il dégouté en ignorant l’air dépité avec lequel Milan l’observait.

- Vous êtes pire qu’une épidémie de peste : on ne sait jamais sur qui vous allez tomber mais les dégâts que vous provoquez chez vos victimes sont dévastateurs.

Klaus s’apprêtait à répliquer lorsqu’Ivan apparut dans l’encadrement de la porte et interrogea les deux hommes du regard sur la cause de tout ce bruit.

- Heureusement que vous en épargnez certains, admit Milan en lançant finalement au vampire un regard reconnaissant.

Gêné par ce remerciement déguisé, Klaus chassa la remarqua d’un revers de main et s’éclipsa au plus vite. Il y avait des limites à la « camaraderie » qu’il entendait bien ne pas dépasser.

****

Noura attendit quelques secondes avant de pénétrer à l’intérieur de la grange. Elle passa une tête timide par l’entrebâillement de la porte à moitié sortie de ses gonds et qui ne résisterait probablement pas à un autre  excès d’humeur  d’Elijah. Elle fronça le nez en le voyant tête basse, les mains sur les hanches et l’air plus taciturne que jamais. Il se tenait au milieu de la grange et semblait encore hors de lui. L’homme au visage fermé et froid qui se tourna alors vers elle n’avait  plus rien à voir avec celui qui l’avait tenue tendrement dans ses bras la nuit dernière. Elle entra hésitante et resta à bonne distance.

- Tu me fais promettre de ne pas laisser Klaus se mettre entre nous et à peine es-tu sortie de la chambre que tu te mets à comploter avec lui dans  mon dos, exposa-t-il posément d’un ton glacial.

- Ce n’est pas ce qui s’est passé. J’essaie juste de trouver une solution, se justifia-t-elle. Essaie de comprendre.

- Et c’est important ?

Elle fronça les sourcils d’incompréhension et l’interrogea du regard.

- Parce que manifestement que je comprenne ou non, ça ne changera pas grande chose : tu as pris ta décision. Vous êtes bien les mêmes entêtés impulsifs…

- Je ne suis pas Anya ! Cesse de me comparer à elle ! s’emporta Noura si soudainement qu’il la regarda avec perplexité.

Ce n’était pas certainement pas le moment de faire ressurgir cette stupide jalousie qu’elle ne parvenait pas à étouffer malgré tous ses efforts, mais c’était plus fort qu’elle. Malgré tout l’amour qu’elle avait pu porter à sa sœur, elle supportait de plus en plus mal cette impression désagréable de passer systématiquement au second plan. Elle avait accepté d’être tenue à l’écart par Waleda ; elle avait joué sans hésitation le rôle de mère de substitution, tolérait celui de sorcière de seconde main mais l’idée de passer en seconde position dans le cœur de l’homme qu’elle aimait lui était intolérable.

- Je parlais de Klaus et de toi, reprit calmement Elijah.

- Oh…, bredouilla-t-elle confuse.

Elle baissa vivement la tête, rouge de honte de s’être méprise et de s’être dévoilée aussi stupidement. Attendri par sa maladresse et son embarras, la colère du vampire s’apaisa  et il se surprit même à sourire malgré lui. Bien qu’il mourût d’envie de la rassurer ce point qu’il devinait sensible, il préféra occulter le sujet. Il ne voulait surtout pas lui donner l’impression qu’il lui pardonnait sa « trahison » car c’était bien comme cela qu’il le ressentait finalement. Et puis, le plus important pour le moment était de lui éviter de se mettre en danger, de trouver une autre solution.

- Il doit y avoir un autre moyen.

- Alors trouves-en un avant que Noah ne revienne parce que je ne resterai pas là à attendre sans rien faire que l’un d’entre eux s’en prenne encore à ma famille, décréta-t-elle avant de tourner les talons.

Elijah regarda la silhouette à la démarche déterminée s’éloigner sans chercher à la retenir. C’était inutile, il le savait pertinemment. Elle avait pris sa décision et à moins de la ligoter et de l’enfermer quelque part, elle ne reviendrait pas dessus. Elijah plissa les yeux et pencha la tête sur le côté comme pour considérer avec sérieux cette possibilité qui aurait pu être envisageable si Klaus n’avait pas tout d’un coup décidé de jouer les troubles fêtes. Le vampire voyait dans cette soudaine et  improbable alliance un signe apocalyptique manifeste. La cause de ce retournement inexplicable le laissait à la fois perplexe et furieux. Perplexe parce qu’il ne pouvait s’empêcher de se méfier des motivations de Klaus et de penser qu’il encourageait sciemment Noura à se mettre en danger pour s’en débarrasser sans en avoir l’air. Et furieux parce qu’il n’appréciait vraiment pas cette désagréable impression d’être le dindon de la farce. Ce complot fomenté à son insu lui restait  passablement en travers de la gorge. Et pour le moment, il n’avait qu’une envie, c’était de s’éloigner d’eux pour y réfléchir avec calme.

Il sortit de la grange et quitta l’enceinte de la ferme en direction du village. L’après-midi touchait déjà à sa fin. Le froid retranchait  les habitants chez eux et le vampire ne croisait âme qui vive. Il prit son temps, laissant le vent glacial apaiser peu à peu sa colère.  Il régnait dans la campagne un silence religieux que seul le craquement de ses bottes sur la neige durcie par le dégel venait perturber. Mais soudain, cette quiétude apparente le dérangea, il s’immobilisa et tendit l’oreille. Il lui avait semblé entendre un écho à ses propres pas. Ses sens en éveil, il chercha à déterminer l’origine  de ce léger bruissement qu’aucun humain n’aurait perçu et qui s’accompagnait maintenant de cette désagréable impression d’être observé. Pendant plusieurs secondes, aucun bruit suspect ne lui parvint jusqu’à ce qu’un imperceptible craquement de branche le précipite en contre bas de la route pour saisir le responsable à la gorge et l’immobiliser contre le mur d’enceinte d’une propriété qui bordait le chemin. En découvrant, l’identité de celui qui l’observait manifestement depuis qu’il avait quitté la ferme, Elijah accentua davantage la pression de ses doigts, arrachant une plainte discrète de la part de sa victime.

- Tu n’as vraiment pas bien choisi ton moment pour me chercher, Neklan, souffla-t-il entre ses dents.

- Je ne suis pas là pour ça, articula l’autre avec difficulté. Il faut que je te parle.

Devant l’air apparemment sincère de son frère cadet, Elijah relâcha sa prise mais resta malgré tout sur ses gardes.

   – J’écoute.

Le regard perçant de son aîné mit le jeune vampire mal à l’aise. Il regretta de ne pas avoir pris davantage le temps de la réflexion avant de venir se jeter volontairement dans les pattes de ces deux frères qu’il avait considérés jusque là comme les seuls responsables de la débâcle familiale. Mais après la scène qui s’était jouée quelques heures plutôt, ses convictions en avaient pris un sérieux coup et il n’était dorénavant plus sûr de rien.

- Je ne savais pas pour Ivan, commença-t-il hésitant.

- Et quand bien même, tu étais prêt à exécuter un innocent tout cela pour contenter Viktor. C’est la troisième fois que tu t’en prends à cette famille ! fulmina Elijah. Et là tout de suite, je ne suis vraiment pas disposé à écouter tes piètres excuses.

 Elijah avait déjà tourné les talons et s’éloignait à grands pas pour rejoindre la route.

- Il n’a pas hésité à poignarder Vlad et père n’a même pas réagi. Il l’en a même remercié,  lâcha précipitamment Neklan dans le dos de son frère dans l’espoir de le retenir.

Elijah stoppa son ascension de la butte qui les séparait du chemin et jeta un regard par-dessus son épaule.

- Qui ça « il » ? demanda Elijah en craignant par avance d’entendre la confirmation  de ses doutes.

- Noah… cela fait des semaines qu’il cherche à savoir de Noura où se trouve le grimoire, avoua Neklan sans se douter qu’il n’apprenait rien à son frère.

Elijah revint sur ses pas.  Il ne pouvait pas se permettre de se montrer imprudent en lui accordant trop facilement sa confiance mais force était de constater que cet aveu spontané  venait de lever quelque peu ses réticences. Il se planta face à lui et tenta de capter le regard fuyant et embarrassé de son jeune frère.

- Qu’est-ce que tu attends de moi au juste, Neklan ? Tu veux que, sous prétexte que tu viens enfin d’ouvrir les yeux sur Viktor, j’oublie tout ce que tu as fait. Je te rappelle qu’un de tes exploits date d’il y a à peine quelques heures !

- J’ai voulu croire à ses promesses.  Je voulais qu’on soit à nouveau réunis, bredouilla-t-il en baissant la tête. Laisse-moi une chance de me racheter.

Elijah considéra un instant la proposition avec grand intérêt. Si seulement il parvenait à s’assurer de la sincérité et de la loyauté de Neklan, Noura n’aurait plus à se mettre en danger. C’était une occasion qu’il ne fallait pas laisser passer.

- Prouve-moi que je peux te faire confiance, le défia-t-il.

***

Il ne leur fallut que quelques minutes pour parvenir à l’entrée du cimetière  qui jouxtait l’église  du village. Elijah suivit son frère entre les tombes en gardant un œil vigilant sur les alentours. Neklan l’entraîna dans la partie la plus ancienne dans laquelle étaient édifiés les tombeaux les plus imposants. Ils témoignaient, au vue de la richesse des ornements et des sculptures qui les ornaient de la position sociale importante de leurs occupants mais leur état de délabrement indiquait également que personne ne venait plus s’y recueillir depuis longtemps. Neklan s’approcha de l’entrée de l’un d’eux et d’un coup de pied en ouvrit brutalement la porte. Il ne remarqua pas la moue désapprobatrice d’Elijah qui constatait  avec dépit que ses plus jeunes frères ne respectaient décidemment rien.

- Père m’a demandé de m’occuper de Vlad. Je l’ai mis ici, expliqua-t-il en soulevant le couvercle de pierre pour prouver ses dires.

Elijah ne put s’empêcher de se troubler face au visage grisâtre de son frère aîné. Comment en étaient-ils arrivés là ? Ils n’étaient plus qu’une famille déchirée qui ne vouait plus son existence qu’à la destruction de chacun de ses membres, une hydre monstrueuse dont chaque tête tente de dévorer l’autre. Il chassa d’un mouvement de tête cette image dérangeante pour en convoquer une autre plus douce, plus rassurante.  Les visages de Noura et des siens réunis autour de Maïa quelques heures plus tôt s’imposèrent à lui. Contrairement à la sienne, cette famille était parvenue malgré les épreuves à rester unie. Il  éprouvait à cette idée une indicible amertume.  Pourquoi étaient-ils incapables d’en faire autant ?

- Ils savent qu’il est là ? demanda-t-il.

Neklan répondit par un signe de tête négatif.

- Très bien donc voilà ce que nous allons faire, commença Elijah autoritairement. Il va rester là pour le moment au cas où ils te poseraient la question et qu’ils viendraient vérifier. Ensuite tu vas me dire tout ce que tu sais de leur projet et de la manière dont ils comptent le mettre à exécution. Et enfin, tu vas retourner auprès d’eux…

- Quoi ? s’exclama Neklan interloqué par cette perspective qu’il n’avait pas vu venir.

- J’ai besoin de toi là-bas. Je veux que me rapporte tous leurs faits et gestes. Tu m’as bien compris ?

Le jeune originel soupira de dépit mais, devant l’air inflexible de son aîné,  finit par acquiescer.

Le soleil se couchait déjà lorsqu’Elijah avait quitté Neklan. Il s’était hâté de rentrer mais lorsqu’il pénétra dans la salle, le regard fuyant des trois hommes réunis autour de la table lui fit rapidement comprendre qu’il était arrivé trop tard.

   – Où est-elle ? demanda-t-il froidement.

   – Elle est partie rejoindre Noah comme prévu, exposa calmement Klaus.

Elijah serra les mâchoires en proie soudain à une vive angoisse. Il aurait volontiers envoyé son poing sur ce visage arrogant qui ne semblait pas s’inquiéter outre mesure du sort de la jeune femme. Mais il fallait  la sortir de ce guêpier au plus vite. Il fit rapidement volte face et était sur le point de franchir le seuil de la maison lorsque Klaus lui barra la route.

   – Je ne te laisserai tout compromettre, Elijah. Laisse-la faire !

Mais Elijah n’était pas du tout disposé à se laisser donner des ordres par son cadet en de telles circonstances. Klaus se retrouva aussitôt acculé contre la porte et tenu fermement par le col.

-  J’espère pour toi qu’il ne lui arrivera rien ! souffla-t-il hors de lui.

Klaus se dégagea d’un geste vif :

- Je crois que tu as un peu trop tendance à oublier ce qu’elle est ! Elle n’est plus cette humaine vulnérable qu’il fallait que tu protèges et dont tu t’es amouraché. Cette femme-là, je l’ai tuée il y a quinze ans.

Klaus n’anticipa pas le coup de poing qui vint lui écraser la mâchoire. Déséquilibré, il s’écroula dans l’entrée sous le regard incrédule de Milan et d’Ivan qui avaient assisté à l’échange sans oser intervenir même s’ils n’en pensaient pas moins. En voyant, Klaus se relever prestement et faire un mouvement en direction de son frère pour lui rendre la monnaie de sa pièce, Milan s’interposa.

- Je vous en prie, arrêtez ça ! Je ne veux pas que Maïa vous entende. Klaus a raison, Elijah, laisse-la faire. Si vous intervenez maintenant vous risquez de la mettre en danger.

Klaus afficha un sourire de vainqueur qui horripila encore un peu plus l’originel qui fit à nouveau un pas vers lui avant d’être arrêté par le regard suppliant de Milan.

- En revanche, reprit ce dernier à l’adresse de Klaus, maintenant qu’Elijah est de retour, vous devriez peut-être aller jeter un œil vers chez Noah au cas où…


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