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Seven – Chapitre 6

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

~LA PARESSE~

Klaus contempla un instant le liquide ambré qu’il faisait tournoyer machinalement au fond de son verre avant de l’engloutir d’une traite. Cela faisait plus d’une heure qu’il jouait à ce jeu pitoyable, noyant d’une rasade la moindre pensée parasite qui aurait le malheur de l’importuner. Il se saisit de la bouteille que le barman avait fini par lui abandonner et se resservit. Mais malgré le nombre de verres descendus, son esprit se refusait à lâcher prise et le ramenait constamment à ce énième camouflet. Le rejet de trop, le dernier, se promit-il. Il avait baissé sa garde encore une fois, avait exhibé ses faiblesses comme une pancarte sur laquelle était inscrit « Blesse-moi, ne te gêne pas». Et effectivement, elle ne s’était pas privée. Il avait pourtant ressenti son désir, si semblable au sien. Il n’avait pas pu se méprendre. Son brusque repli lui avait ouvert les yeux sur une douloureuse évidence: jamais elle ne pourrait lui pardonner, ni accepter ce qu’il était malgré ses efforts, ses tentatives désespérées et désespérantes de lui offrir une autre image de lui. Il avala à nouveau son verre d’un trait, ignorant le brouhaha du bar dans lequel il s’était réfugié. Il n’avait pas pu retourner à l’hôtel. Elle avait probablement sauté sur l’occasion pour partir sur le champ. Il l’imaginait enfourner ses affaires dans sa valise, heureuse de retourner au sein de son groupe d’amis insupportables, impatiente d’appeler l’autre avorton. Klaus lâcha un ricanement mauvais en s’imaginant arracher la tête de son seul et unique hybride encore en vie. Mille ans à attendre de pouvoir se créer une famille à son image et quelques mois seulement pour se retrouver encore plus seul et haï de tous, prisonnier d’une image derrière laquelle il se cachait depuis si longtemps qu’il ne savait même plus si elle était le reflet de la réalité ou un rôle créé de toute pièce pour ne pas laisser quoi que ce soit l’atteindre.

— Comment s’appelle-t-elle ?

Cette voix féminine qui le surplombait l’extirpa de sa contemplation du fond de son verre vide. Elle n’attendit pas une quelconque invitation. Elle prit place face à lui, pleine d’une assurance qui fit hausser un sourcil à l’hybride. Il détailla cette invitée inconnue et surtout impromptue avec le même sans gêne dont elle faisait preuve. Elle avait une beauté un peu farouche que ses yeux sombres et ses lèvres pleines étirées en un sourire provocateur ne faisaient qu’accentuer. Ses lointaines origines métisses se devinaient encore à son teint halé et à ses cheveux épais et frisottés. Elle portait une robe sombre, trop serrée, qui ne laissait que peu place à l’imagination. Au moins, il ne serait pas trompé par la marchandise, ironisa pour lui-même le vampire. Il ne fut pas long à trancher. Elle était peut-être la distraction qu’il lui fallait pour oublier le fiasco de ces derniers jours. Elle ne semblait pas vouloir perdre de temps en préambule ni palabres inutiles et, lui, il n’avait pas l’intention de faire un quelconque effort pour une conquête facile qui ne demandait rien en échange. C’était parfait. La perspective de ne pas porter attention à ses propos ou à ses actes pour ne pas l’effaroucher le séduisit. Elle était comme toutes celles dont il s’était contenté durant des siècles. Contraintes ou consentantes, elles meublaient sa solitude depuis longtemps, par facilité, commodité ou paresse. Celle-ci en serait une de plus.

— Alors ? Comment s’appelle celle à cause de qui vous noyez votre chagrin dans l’alcool ? insista-t-elle en se servant elle-même un verre.

— La question est plutôt : comment, vous, vous appelez ?

— Alison, répondit-elle laconiquement.

Elle mentait. Klaus le perçut immédiatement mais il n’en avait que faire. Peu lui importait son nom. Il se présenta tout aussi brièvement.

— C’est la première fois que je vous vois ici. Vous venez d’arriver ? Visite touristique ? Affaires ?

Klaus ne répondit pas. Cette conversation à peine entamée l’ennuyait déjà. Il jeta un regard circulaire sur le bar dans lequel il s’était réfugié. Une joyeuse cacophonie s’élevait des tables pour la plupart occupées. Personne ne prêtait attention à eux.

— On va éviter de perdre du temps et de l’énergie en discussions inutiles. Sortons, proposa-t-il de manière abrupte en jetant sur la table le prix de sa consommation qu’il agrémenta d’un pourboire scandaleux.

La jeune femme perdit soudain son aplomb, surprise par cette proposition somme toute trop rapide même pour elle. Elle considéra l’espace d’un instant l’homme qui s’était levé et qui la fixait en attendant sa réponse. Elle hésita puis finit par se lever à son tour à la grande satisfaction de Klaus. Il n’avait même pas besoin de l’hypnotiser : il savourerait d’autant plus sa proie. Ils se frayèrent un chemin entre les tables jusqu’à la sortie.

Dehors une chaleur humide et presque suffocante malgré la nuit tombée les accueillit. La jeune femme s’immobilisa sur le seuil de l’établissement pour inspirer profondément l’air chargé d’odeurs de cuisine qui s’échappaient des restaurants alentours. Elle remonta son épaisse chevelure pour rafraîchir ses épaules moites avant de les laisser retomber en soupirant pour manifester sa gêne face à la chaleur. Klaus lorgna sur son cou, agacé par ses gestes qui se voulaient aguicheurs et qui ne faisaient au contraire qu’attiser ses instincts de prédateur.

— Où est-ce que tu m’emmènes ? s’enquit-elle.

— Dans un endroit très tranquille.

Il la conduisit en dehors des artères fréquentées et bruyantes. Il avait inconsciemment accéléré le pas, obligeant parfois la jeune femme à trottiner pour rester à sa hauteur. Loin de l’agitation du centre du quartier français, ils n’entendirent bientôt plus que le claquement de ses talons sur le trottoir. Quand il s’arrêta devant les grilles ouvertes du cimetière Lafayette, elle s’arrêta net et le dévisagea.

— C’est une blague ?

L’inquiétude avait rendu sa voix plus aiguë et désagréable.

— Personne ne nous dérangera ici, argumenta-t-il.

Elle céda rapidement devant le sourire charmeur plein de délicieuses promesses. Klaus s’engagea dans les allées latérales, plus étroites et moins exposées. La clarté mortuaire de la lune projetait sur les tombeaux ancestraux des ombres inquiétantes qui firent à nouveau râler la jeune femme.

— Cet endroit me fout les jetons. Allons ailleurs !

Elle n’alla cependant pas plus loin. Elle fut poussée sans ménagement contre le mur de pierre d’un caveau. La surprise lui arracha un juron, la frayeur face au visage monstrueux à quelques centimètres du sien un cri qu’il étouffa de sa main.

— Pas un mot, pas un son, lui intima-t-il.

Elle hocha la tête, désormais docile et obéissante sous l’hypnose du vampire. Elle le fut tout autant lorsqu’il remonta brusquement le bas de sa robe jusqu’à la taille. Il la prit sans plus de ménagement. Cette étreinte froide comme la pierre contre laquelle il la maintenait  lui laissa un goût amer et n’étancha pas sa frustration. Il tenta d’y remédier. Ses crocs s’enfoncèrent dans la chair tendre de son cou offert. Le sang afflua dans sa bouche, précipitant son propre plaisir. Malgré son interdiction, un vague gémissement franchi les lèvres closes de sa victime. Elle se fit indolente, alanguie contre lui. Ses battements de cœur s’étaient peu à peu ralentis. Klaus lâcha prise avant qu’elle ne sombrât totalement. Il n’avait pas envie de se charger d’un cadavre ce soir-là même si le lieu s’y prêtait ironiquement. Il la soigna et la congédia aussi rapidement qu’il l’avait sortie de ce bar. Il ne s’éternisa pas davantage. Il quitta ce lieu sinistre en tentant d’ignorer ce poids qui lui plombait l’estomac.

Il n’avait jamais agi autrement. Ce qu’il voulait, il mettait tout en œuvre pour l’obtenir. Il en avait toujours été ainsi. Mais cette fois, sa satisfaction était incomplète, décevante. Il se mit à maudire à voix haute celle qu’il considérait comme l’unique responsable. Elle avait finalement réussi à ébranler bien plus que ses certitudes. Elle avait redistribué les rôles, lui en avait attribué un qu’il ne maîtrisait pas, tandis que celui qu’il endossait depuis si longtemps lui semblait soudain aussi médiocre que cette étreinte pitoyable à laquelle il venait de s’adonner. Il avait la détestable impression de ne plus rien contrôler, même pas ses propres pensées qui le ramenaient inévitablement à elle. La grille du cimetière fit les frais de la colère qui le submergea d’un coup. Quand l’un des battants s’effondra dans un bruit sourd, le vampire avait déjà disparu.

Il rejoignit rapidement l’hôtel, bien décidé à quitter lui-aussi cet endroit, témoin indirect de sa déchéance. Il ignora la porte de la chambre de Caroline, se força à ne pas tendre l’oreille pour y déceler sa présence et pénétra dans la sienne en plaquant la porte derrière lui. Il se débarrassa rageusement du costume qu’il portait et se glissa sous la douche afin de chasser le parfum bon marché de cette femme qui semblait s’être imprégné sur lui. Il avait remplacé celui plus fruité et suave de Caroline. Le trouble qu’il ressentit soudain à ce souvenir le fit jurer contre lui-même. Il fallait qu’il se ressaisît à tout prix. Il était en train de devenir une chiffe molle pathétique comme son frère Finn, un pitoyable sentimental comme Elijah ! Il resta un temps déraisonnablement long sous le jet bouillant, espérant que, peut-être, la confusion qui agitait son esprit finirait par le quitter et s’évacuerait comme l’eau qui s’écoulait à ses pieds. Il sortit de là quelque peu rasséréné mais ne se faisant que peu d’illusions sur cet état provisoire. Il enfila des vêtements propres et quitta la salle de bain envahie par la buée. Celle-ci s’échappa de la pièce en même temps que lui, lui brouillant la vue l’espace d’une seconde. Une seconde pendant laquelle il crut que son imagination lui jouait un sale tour.  Pourtant ce n’était pas le cas. Elle était bien là, sur son balcon, devant l’encadrement de la porte fenêtre. Elle lui tournait le dos et ne se retourna pas. Elle était restée. Cette évidence plongea Klaus dans la plus grande des perplexités alors qu’il s’approchait lentement d’elle.


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