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Lecture : Histoire intellectuelle des droites

Publié le 21 octobre 2013 par Vindex @BloggActualite
Lecture : Histoire intellectuelle des droites



Le conservatisme impossible


Bonjour à tous. Je souhaite faire aujourd’hui le compte rendu d’une de mes dernières lectures : Histoire intellectuelle des droites, écrit par l’historien des idées François Huguenin. Il s’agit d’un essai qui tente d’expliquer la dualité intellectuelle des droites, leurs différents penseurs. Cette explication a pour but de comprendre l’impossible entente entre les deux courants de pensée de droite en France : le libéralisme et la réaction. Le livre développe cinq grandes parties : une première qui expose les positions des deux grandes familles et les compare ; une deuxième qui explique quelles critiques font les deux courants à la démocratie moderne ; une troisième qui révèle les limites de chaque pensée ; une quatrième qui raconte l’histoire des rivalités entre ces deux idéologies en France ; et une cinquième qui évoque le dialogue et possible compromis pouvant aboutir au conservatisme recherché. Voyons quelle est la thèse de François Huguenin en résumant rapidement chaque partie.

Les droites en France : deux grandes pensées de droite


L’auteur commence par le rappel d’un fait politique récent : la manifestation pour tous et le printemps français furent des mouvements politiques très hétérogènes qui ont réuni des courants très différents de toute la droite (et même un peu de la gauche mais cela ne nous intéresse pas vraiment). Il fut selon l’auteur une preuve de résistance face à l’idéologie du progrès portée par la gauche française et jamais vraiment combattu selon lui par la droite qui s’est trop écrasée face à la gauche. François Huguenin explique cela par un manque de réflexion des droites autour de leurs principes, un manque d’union idéologique de deux grandes familles intellectuelles de droite : le libéralisme et la réaction. Selon lui, la « droite la plus bête du monde » a abandonné les deux tendances mais pas au profit d’une synthèse conservatrice comme c’est le cas dans la majorité des pays occidentaux.
François Huguenin explique dans son prologue son choix de diviser en deux les courants de pensée de la droite : il s’agit des deux familles que l’on pouvait observer à l’époque de la révolution. Pour l’auteur toujours, la théorie des trois droites (Orléaniste, Légitimiste, Bonapartiste) de René Rémond est convenable pour ranger les partis politiques mais pas vraiment les tendances intellectuelles.

Deux courants de pensée, des opinions


Dans la première partie, François Huguenin explique la position des deux grandes familles face à certains grands enjeux de la philosophie politique et face à l’histoire : la révolution, la modernité, la souveraineté, les libertés publiques et l’idée de nation. François Huguenin réussit avec une certaine clarté à expliquer à la fois les grandes tendances de chaque côté mais aussi les nuances parfois complexes qui font varier les positions à l’intérieur même de chaque camp. Il cite très souvent les auteurs et tente d’expliquer ceux-ci. Le tout ressemble vraiment à la de philosophie politique et peut parfois être complexe à suivre. Le chapitre sur la souveraineté est par exemple assez compliqué. Toutefois, l’auteur revient facilement à de l’histoire des idées pour expliquer.
Libéralisme et réaction sont parfois sur une ligne similaire (sans être complètement en phase), par exemple concernant la révolution. En effet, les auteurs libéraux et réactionnaires peuvent parfois se retrouver dans une contestation de la Révolution : là où certains libéraux contestent le caractère violent et égalitariste de la Révolution Française, les réactionnaires sont le plus souvent viscéralement opposés à celle-ci pour tout ce qu’elle comporte de moderne et pour ce qu’elle change par rapport à l’Ancien Régime. On a donc chez les contre-révolutionnaires aussi bien certains libéraux que les réactionnaires, même si les raisons sont différentes.
La position face à la modernité réunit déjà moins les deux pensées : si le libéralisme découle de la modernité, la réaction dénonce quant à elle clairement la modernité, même si, comme le dit l’auteur, elle en est parfois inspirée et ne fait que l’inverser, sans revenir à la tradition. La souveraineté est aussi une ligne de rupture importante entre libéraux et réactionnaires, tout comme les libertés publiques. Il faut dire que le libéralisme et la réaction n’ont pas les mêmes conceptions de l’individu et de la société. Ces divergences tournent aussi autour de la notion de contrat. Enfin, étant spécialiste de l’Action Française, François Huguenin n’a pas pu passé à côté d’une étude de l’idée de nation, qui prend un caractère original dans le « nationalisme intégral » de Charles Maurras. Celui-ci reprend une idée de gauche (la nation) pour l’intégrer à ce qui fut le fer de lance de la réaction au début du XXème siècle.  

Des pensées critiques


Dans la deuxième partie, François Huguenin démontre que chacune des deux pensées de droite critique certains aspects de la démocratie moderne. Les libéraux critiquent par exemple le constructivisme politique, ce qui paraît logique quand on prend pour essentielle la liberté des individus : la société doit se faire par elle-même, au grès de la liberté d’action de chacun. Réactionnaires et libéraux se retrouvent aussi sur une critique du rousseauisme. Les réactionnaires ne peuvent que lui reprocher l’idée selon  laquelle l’homme ne serait pas naturellement sociable, mais bon de nature et corrompu par la société. En effet, les réactionnaires semblent accepter une idée de « politique naturelle » chez l’homme. Les libéraux ne peuvent eux qu’abhorrer l’idée selon laquelle c’est la propriété qui a amené l’homme à se sociabiliser et donc l’a corrompu. Aussi la conciliation entre liberté et égalité dans une société peut sembler impossible pour des libéraux. Enfin, les libéraux voient en la volonté générale de Rousseau une matrice du totalitarisme, puisqu’elle consiste en l’aliénation de chaque individu au tout pour que le tout rende service à chacun pour résoudre le problème de l’inégalité. Une telle critique se retrouve dans la critique d’une « démocratie liberticide » qui résulterait de l’absolutisation de la démocratie et du peuple souverain, amenant à une « dictature de la majorité » souvent récusée chez les libéraux. Enfin, la critique des institutions parlementaires et de la loi du nombre est évoquée par l’auteur : elle est bien sûr chez les réactionnaires liée à l’absence de stabilité et de continuité. Cette critique est évidente et fut très populaire dans les ligues d’extrême droite et chez Maurras dans les années 1930.

Des pensées imparfaites


Dans la troisième partie, François Huguenin dépeint les différentes limites et les démons de chacune des deux familles de la droite française. Il s’attaque d’abord aux écueils du libéralisme : son absence de réflexion sur le bien commun et sur la légitimité provient essentiellement de son individualisme méthodologique qui conçoit la société avant tout au travers des individus et de leurs choix. L’auteur dénonce aussi la confusion fréquente chez les libéraux entre liberté métaphysique et liberté politique. Il pose la question de l’utilité de la liberté chez les libéraux, de sa fin ou ses conséquences. Quelques pages sont aussi consacrées à la difficile position du libéralisme vis-à-vis de la démocratie. Cette question mérite en effet d’être traitée : si la démocratie se base en partie sur l’exercice de libertés pour les individus, le libéralisme n’est pas automatiquement démocratique. Certains libéraux comme Friedrich Hayek ont ainsi critiqué les limites de la démocratie et son incompatibilité avec la liberté. La démocratie reste également un régime avec un pouvoir et on connaît le scepticisme des libéraux à l’égard de tout pouvoir. Toutefois, d’autres libéraux n’ont pas cru nécessaire de revenir sur le régime acquis progressivement au XIXème et XXème siècle. C’est cette attitude d’acceptation qui a entraîné, selon l’auteur, une acceptation de l’idéologie du progrès chez certains libéraux.
Les réactionnaires ont aussi leurs incohérences et leurs démons. L’auteur commence ainsi par le nationalisme, la xénophobie et l’antisémitisme qui ont été notamment portés par l’Action Française. Le nationalisme d’abord, emprunte à la modernité le concept de nation et fait de cette idéologie du « nationalisme intégral » une conséquence de la modernité plus qu’une idée réactionnaire. De même, xénophobie et antisémitisme sont aussi contradictoires avec l’universalisme du christianisme et du catholicisme qui ont souvent inspiré les réactionnaires. Les réactionnaires rejettent également la liberté et l’individu au profit d’une absolutisation de la société. Cela laisse aussi la place à un certain providentialisme chez Joseph de Maistre par exemple : les évènements, comme la Révolution Française, seraient voulus par la providence. Ainsi, la position de certains réactionnaires vis-à-vis d’une Révolution qu’ils sont « censés » rejeter devient beaucoup plus ambiguë. Et l’homme devient presque « un outil de Dieu » malgré sa liberté. Est-on encore complètement catholique lorsque l’Homme semble à ce point perdre son libre arbitre et être sujet à la prédestination ? Face à cette si grande importance du rôle de Dieu dans les événements, François Huguenin se pose la question de savoir comment De Maistre aurait justifié la Shoah ou le Goulag…   

Une rivalité historique


Les trois parties précédentes ont permis de comprendre les deux courants de pensée de la droite dans leur contenu, leurs oppositions, leurs limites. La quatrième partie, plus historique, permet de concrétiser la rivalité des deux courants et de mieux comprendre l’infécondité de leurs relations. L’auteur développe ainsi plusieurs épisodes durant lesquels la réaction et le libéralisme se sont affrontés dans l’histoire de France. D’abord, la liberté de la presse pendant la Restauration fut l’occasion pour les deux courants de se désunir face au progrès. Les réactionnaires se sont opposés à la loi de 1826 et préféraient un système de censure fondé sur le privilège (notamment Bonald), tandis que beaucoup de libéraux se sont insurgés face à une loi qu’ils qualifiaient d’hypocrite et de tyrannique (Lamennais). A cette opposition s’est ajoutée une dissension sur la nature du régime entre république et monarchie. Une monarchie qui a définitivement perdu avec la restauration ratée de 1871 à cause du raidissement du comte de Chambord, appelé à être Henri V. Une république qui a définitivement gagné la partie des suites de cet échec, poussant même les réactionnaires à faire front commun pour la défense de la nation (ralliement à la fin du XIXème siècle, participation de l’Action Française à l’Union Sacrée en 1914). C’est précisément cette rivalité qui va rendre inconciliable les deux tendances et accentuer leur éloignement. Cela les neutralisera d’autant plus face au progrès que ces deux tendances sont « malades du rousseauisme » : la réaction n’est qu’une inversion du rousseauisme, tandis que le libéralisme n’a pas (selon l’auteur) poussé assez loin sa critique de Rousseau, notamment sur la souveraineté du peuple, souhaitant garder ses distances avec la réaction. C’est ainsi que les deux tendances furent des tendances d’inaction politique (« deux manières de ne pas faire de la politique » selon François Huguenin) qui ont laissé le champ libre à l’idéologie du progrès issue d’une Révolution imprégnée de rousseauisme.

Un dialogue encore à construire ?


Dans la dernière partie de cet essai, l’auteur nous donne les clefs d’un dialogue encore possible, et même nécessaire selon lui au renouveau de la droite pour une lutte plus efficace contre l’idéologie du progrès. Il s’agit de concilier liberté et bien commun, légitimité et souveraineté. François Huguenin prend alors pour exemple la position du catholicisme sur la liberté et la vérité. Le catholicisme a en effet une réflexion sur la liberté de l’individu mais n’en garde pas moins une notion de la vérité à préserver. Toutefois, les évolutions du catholicisme et de sa position montrent un souci de liberté individuelle et de liberté de conscience tout en préservant la certitude de détenir la vérité. C’est ce qui fut adopté lors du concile de Vatican II en 1962-1965, suite à l’émergence aux XIXème et XXème siècles d’un courant catholique plus libéral représenté par Montalembert. Un chapitre évoque aussi le catholicisme social à partir du XIXème siècle. La doctrine sociale de l’Eglise (encyclique Rerum Novarumde Leon XIII) fut un véritable plaidoyer d’action sociale alternative au socialisme et au progressisme. Elle donna lieu à l’émergence du conservatisme social, mais échoua à véritablement créer une droite sociale réellement influente. Ainsi, dans cette dernière partie, le catholicisme semble être le seul « terrain » où une synthèse entre réaction et libéralisme, entre liberté et bien commun, a permis de fonder le conservatisme tant recherché.
L’épilogue est un prolongement de cette idée de dialogue : c’est un appel lancé par François Huguenin, qui espère avec cet ouvrage amener les droites à réfléchir sur leurs origines, à les assumer et les fusionner pour mieux être unis contre une gauche progressiste certes, mais aussi enfermée dans le libéralisme selon Jean Claude Michéa (Les mystères de la Gauche). C’est une nécessité de réfléchir politiquement pour préserver des libertés tout en y conciliant une conscience sociale à l’heure de la mondialisation. C’est presque un devoir à l’aube de ce qui semble être pour l’auteur une nouvelle évolution « sociétale » (inhérente à la démocratie moderne) avec le mariage pour tous, et peut-être bientôt la PMA, la GPA, l’euthanasie et le suicide assisté. L’auteur appelle aussi à considérer toutes les dérives : aussi bien le progressisme de la gauche que les dérives économiques de la mondialisation.    François Huguenin est toutefois optimiste : il faudrait changer la nature humaine pour pouvoir lui retirer sa capacité de réflexion et d’action politique, car la nature de l’homme est sociale et politique. Il ne croit pas encore en une mort de la politique, qui entérinerait le sens progressiste de l’Histoire. 
François Huguenin, Histoire intellectuelle des droites, Paris, Perrin, tempus, 2013. 
Vin DEX

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