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Albert Cossery, cent ans d'éloge de la paresse

Par Pmalgachie @pmalgachie
Albert Cossery, cent ans d'éloge de la paresse Le 3 novembre 1913, il y a cent ans, Albert Cossery naissait au Caire. L'occasion d'une réédition augmentée de Mendiants et orgueilleux. L'occasion aussi de rendre hommage à un écrivain solaire et solitaire... C’est une bombe qui explose lentement, la destruction est massive. Après Albert Cossery, il n’y a plus guère de place pour l’ambition, le travail, l’argent, les fondements de notre époque sont ébranlés à jamais. A condition, bien entendu, de lire l’écrivain égyptien dont l’œuvre reste partagée par un nombre réduit de lecteurs – mais fidèles, transmettant ses livres comme des biens précieux. A condition, aussi, d’être touché par la grâce de ses Fainéants dans la vallée fertile, de ses Mendiants et orgueilleux, de ses Hommes oubliés de Dieu. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour n’être pas touché, ceci dit. Joëlle Losfeld, qui avait déjà réédité tous ses livres entre 1993 et 2000, leur a offerts en 2005, en même temps qu’à leur auteur (trois ans avant sa mort) la consécration d’œuvres complètes. Soit 1200 pages de bonheur pris sur le temps d’un homme qui, il est facile de l’imaginer ainsi, a dû toujours préférer la vie à l’écriture. Et n’a donc distrait que le minimum de semaines et de mois nécessaires à la rédaction de huit fictions plongées dans un réel très éloigné de nos préoccupations habituelles – par conséquent d’autant plus indispensables. Dans l’ordre où ont été placés les ouvrages, les premiers mots du premier (Mendiants et orgueilleux) sont à n’y pas croire quand on y revient après une longue traversée quasi somnambulique de l’ensemble : « Gohar était réveillé à présent ». Car il est ici peu de choses aussi importantes que le sommeil, dont semble dépendre au premier chef la qualité de la vie. Sa valeur atteint des sommets avec Les fainéants dans la vallée fertile, où Galal semble un héros parce qu’il dort sans cesse. Dans ce roman, le travail est d’ailleurs une hantise. Rafik a renoncé à se marier parce qu’il aurait dû gagner sa vie. Et, à Serag qui voudrait trouver un emploi, il inocule goutte à goutte, comme un poison, une image du travail qui vous dégoûterait le plus industrieux des hommes. « Dieu est avec les paresseux », dit Rafik. Le travail est décidément bien incongru. Il vaut mieux mendier pour survivre d’une maigre pitance, semble-t-il. Voire même voler. Et quant aux femmes, surtout si elles sont jeunes et jolies, pourquoi ne se prostitueraient-elles pas pour autant qu’elles n’en soient pas dégoûtées ? Ah ! certes, tout cela n’est pas d’une absolue moralité. Mais il faut bien voir comment l’extraordinaire force d’inertie de ses personnages permet à Albert Cossery de résister à tous les pouvoirs. Quel moyen de pression possède-t-on en effet sur quelqu’un qui n’a rien, que peut-on lui enlever – sinon la vie, et celle-ci est de toute manière si brève… « Il faut choisir, dit Gohar. Le progrès ou la paix. Nous avons choisi la paix. » Plus qu’un art de vivre, il s’agit bien d’une philosophie, que l’auteur développe au fil des livres et applique à différentes situations. Dans La violence et la dérision, il oppose deux méthodes de lutte contre un gouverneur qui aime l’ordre. Jugez-en plutôt : « L’ambition du nouveau gouverneur était d’assainir les rues et de les préserver de tout ce qui pouvait entacher leur honneur ; il parlait des rues comme de personnes morales. Aussi, après les prostituées, les vendeurs aux terrasses des cafés, les ramasseurs de mégots et autres coquins de moindre importance, il s’était attaqué aux mendiants, cette race pacifique mais si fortement enracinée dans le sol, qu’aucun conquérant avant lui n’avait réussi à l’exterminer. » Contre ces abus d’autorité, Taher veut utiliser la violence et Heykal, la dérision. Celle-ci est à l’évidence plus efficace mais la violence a le dernier mot et fait du gouverneur honni « une victime, un exemple glorieux de civisme et de sacrifice pour les générations futures, perpétuant ainsi l’éternelle imposture. » De cette imposture du pouvoir, Albert Cossery ne joue jamais. Il est résolument du côté des faibles, des pauvres. Sachant que, de toute manière, leur inébranlable patience finira par avoir raison de tous les obstacles. Pas de révolte. Mais pas de soumission non plus. Un chemin étroit vers le bonheur immédiat – et pour demain, on verra bien. Ses livres grouillent de personnages qui forment une immense famille haute en couleurs, et où on crie parfois. Mais cela fait des quantités d’histoires à raconter, qui se répandent dans les rues comme autant de bonnes affaires. Puisque les affaires, on l’aura compris, ne sont pas ce qui le préoccupe. Mais bien la magie d’instants partagés, dans le foisonnement d’une humanité réconciliée avec ses véritables besoins.

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