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Xu Xu Fang, Viper au sein

Publié le 06 mai 2008 par Bertrand Gillet
Je m’éveillais péniblement d’un long coma, retour à la raison où les mauvais rêves se dissipent peu à peu. J’étais bel et bien vivant ! Je décidai d’effectuer une petite reconnaissance dans la gorge béante, Portail Antique qui menait aux confins du monde pavé de viscères fétides aux vapeurs croupissantes. L’air était irrespirable, j’arrivais malgré tout à progresser dans ce dédale impossible de chair aqueuse. Je devais marcher depuis quelques minutes quand je tombai nez à nez avec un petit avion de tourisme dont la carlingue rouillée tanguait lamentablement. À travers les hublots, je distinguai des lueurs éparses, signes manifeste d’une présence, d’une vie ! Trois voix d’outre-tombe brisèrent net le silence, j’étais tenaillé par la peur ! Mon corps tremblait non pas de froid mais d’effroi, mais bien que tétanisé mes pieds semblaient, chose étrange, comme attirés par un aimant et je finis bien malgré moi par pénétrer dans l’avion. Tout au fond, trois vieillards se disputaient le gain fictif d’une trop longue partie de poker comme si l’isolement et l’oubli leur avaient concédé le droit à l’immortalité. Ils étaient étrangement vêtus pour l’époque, leurs costumes de gala aux revers repiqués d’or, dont les nuances ressemblaient malgré les années à du bleu et du rouge, tranchaient radicalement avec la rigueur dévastée de l’appareil. Je m’assis à leur table.
- J’ai une paire, Buddy, souffla l’un deux comme si sa vie ne tenait qu’à un fil.
- Et moi, un brelan, je te dis, tu triches Ritchie, tu triches, renchérit le deuxième.
Le troisième vieillard semblait perdu à contempler longuement les fantômes d’une gloire passée. À leurs pieds, de vieilles guitares électriques Gretsch ne firent qu’amplifier le flou dans lequel étaient plongées mes nébuleuses pensées. L’un deux fit pivoter sa tête dans un crissement d’os métallique et me dévisagea.
- Et toi d’où viens-tu ?, questionna-t-il.
Je lui racontais mon histoire, le bateau, Joris le fier, la partie de pêche qui tournait au cauchemar, le monstre marin, la fin de ma pitoyable existence de journaliste rock. Rock reprit l’autre, le mot avait fait resurgir tout un album de souvenirs animés et d’une voix chevrotante, le petit vieillard voûté et vêtu de bleu passé me narra leur incroyable histoire. Nous étions le 2 février 1959, Ritchie Valens, Buddy Holly et Big Hopper composaient l’une de ces affiches qui, dans les premiers ages du rock’n’roll, affolaient l’Amérique adolescente. Le concert avait lieu non pas en Iowa comme le prétendirent certains mais en Arizona et les trois rockers devaient terminer leur tournée par un set en Californie. Dans la nuit du 3 février, leur avion décolla vers un tout autre destin. Alors qu’ils franchissaient les frontières célestes de la Californie, un violent orage éclata qui les déporta inexorablement vers l’océan. Les conditions météorologiques se dégradèrent au point qu’un éclair transperça l’une des ailes. L’avion piqua alors vers les flots contrariés et s’écrasa, aussitôt aspiré dans un chlop qui arracha à l’antique narrateur quelques larmes, trois, symbole du tribut qu’ils venaient de payer aux éléments déchaînés. Croyez-moi ou non et malgré notre position, quelque 20 000 lieux sous les mers, je buvais ses mots, transporté par ce récit inédit qui ferait, si j’arrivais à m’extirper de cette fâcheuse situation, le papier de ma vie, le prix Pulitzer ! L’avion qui coulait avec à son bord trois des plus grandes figures du rock des fifties finit dans la gueule d’un monstre marin.
A suivre...

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